Le Monde, 1er juillet 2026
TRIBUNE
Yvan Cliche
Spécialiste du secteur énergétique
Quatre ans après l’échec de discussions sur un approvisionnement gazier, le Canada et l’Allemagne ont
conclu, le 27 mai, un accord portant sur la fourniture de gaz naturel liquéfié (GNL). Les propriétaires du
projet Ksi Lisims LNG, en Colombie-Britannique, s’engagent à le livrer à une société énergétique appartenant à l’Etat allemand à partir de 2030, pour une durée de vingt ans. Ce partenariat marque un revirement spectaculaire dans les relations commerciales bilatérales.
En août 2022, six mois après l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes, le chancelier allemand de l’époque, Olaf Scholz, avait effectué un voyage outre-Atlantique afin de s’enquérir de la disponibilité des ressources gazières canadiennes pour remplacer celles venant de Russie. L’administration canadienne, alors dirigée par Justin Trudeau, se montrait tiède vis-à-vis des énergies fossiles.
L’un des objectifs phares de M. Trudeau consistait à réduire de manière significative les rejets de gaz à effet de serre de son pays, principalement ceux des secteurs pétrolier et gazier, qui représentent le tiers des émissions nationales.
Le premier ministre libéral avait signalé au chancelier allemand la difficulté qu’impliquait une telle initiative d’approvisionnement, affirmant qu’elle manquait de « justification économique ». Cette décision s’inscrivait dans le droit-fil de son refus, en février 2022, d’appuyer un projet de gazoduc de l’Ouest canadien et visant à livrer du gaz à l’Europe à partir du Québec. Aujourd’hui, c’est le même Parti libéral – mais avec à sa tête, depuis 2025, l’ancien banquier Mark Carney – qui soutient avec verve les projets d’exportation d’énergies fossiles. La seconde élection de Donald Trump [en 2024] et ses menaces d’étouffer l’économie canadienne par ses droits de douane, voire de faire du Canada le 51 e Etat des Etats-Unis, ont radicalement changé la donne.
Diversifier les débouchés
Face à la guerre commerciale que mène Washington, Ottawa cherche désormais à renforcer sa souveraineté économique. Misant sur les ressources fossiles et renouvelables du pays, le gouvernement Carney souhaite faire du Canada une « puissance énergétique » capable d’approvisionner ses partenaires, tout en diversifiant ses débouchés au-delà du marché que représentent les Etats-Unis.
La rupture la plus importante concerne les énergies fossiles. Les dirigeants précédents entretenaient des
relations tendues avec l’Alberta [Ouest], principale région productrice d’or noir. Divers règlements avaient été adoptés, notamment pour plafonner les émissions du secteur. L’industrie y a vu une entrave à son objectif d’accroître sa production destinée aux marchés internationaux. Ces politiques climatiques ont nourri le sentiment séparatiste au sein de la province, un mouvement que la première ministre albertaine, Danielle Smith, a contribué à encourager.
M. Carney, qui a lui-même grandi en Alberta, a voulu apaiser cette colère. A la fin de 2025, il a ainsi scellé avec la province un protocole d’entente incluant un appui de principe à un nouvel oléoduc capable d’acheminer du pétrole de l’Alberta enclavée vers la Colombie-Britannique voisine, avant son retrait de la vie politique.
Même si le Canada est le quatrième producteur de pétrole mondial, et le cinquième de gaz, il n’est pas un acteur influent sur la scène énergétique. L’essentiel de ses exportations énergétiques sont destinées aux Etats-Unis. Le pays ne peut exporter hors du marché nord-américain qu’un peu moins de 1 million de barils de pétrole par jour, grâce au pipeline Trans Mountain reliant l’Alberta aux côtes de la Colombie-Britannique.
Conjoncture favorable
Sa présence hors des frontières nord-américaines est tout aussi timide dans le secteur gazier. Son premier terminal d’exportation de GNL (LNG Canada, situé en Colombie-Britannique) a été mis en service à l’été 2025, soit plus de neuf ans après les Etats-Unis, qui disposent de huit terminaux d’exportation. Cette capacité devrait doubler d’ici à 2031, selon l’Energy Information Administration. Les Etats-Unis ont ainsi pu devenir un fournisseur important d’énergie pour l’Europe, en remplacement de la Russie.
Cependant, d’autres opérations gazières sont à l’étude, et le cabinet de M. Carney entend les examiner plus rapidement que le précédent gouvernement. Ottawa a créé un Bureau des grands projets chargé d’accélérer l’évaluation de ceux qui sont jugés stratégiques. Cette aspiration bénéficie d’une conjoncture favorable. L’énergie est de plus en plus utilisée comme une arme géopolitique par les grandes puissances – que ce soit par la Russie, à travers ses exportations gazières vers l’Europe, ou par les Etats-Unis, dans le cadre de leurs négociations commerciales.
Dès lors, cette instrumentalisation de l’énergie renforce l’attrait de fournisseurs perçus comme plus sûrs et prévisibles, à l’image du Canada, notamment pour l’Europe et l’Asie. Ces deux continents ont subi l’incertitude liée aux approvisionnements en provenance de régions politiquement instables, tel le golfe Persique. S’il affirme ne pas renoncer à ses ambitions climatiques, le Canada semble désormais déterminé à jouer un rôle actif dans la sécurité énergétique de ses alliés. Une évolution improbable au moment de la visite infructueuse d’Olaf Scholz, en 2022, mais qui laisse entrevoir son émergence en tant qu’acteur sur lequel compter dans le commerce mondial de l’énergie.
Yvan Cliche est un spécialiste du secteur énergétique.
