L’expert Yvan Cliche met en lumière les bénéfices de l’utilisation judicieuse de l’énergie dans un contexte québécois.

YVAN CLICHE
Fellow et spécialiste en énergie, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)*

Au moment où se tient à Montréal une conférence organisée par l’Agence internationale de l’énergie (29-30 juin), le Québec entre dans une période charnière. Pendant longtemps, la province a vécu avec un sentiment d’abondance énergétique grâce à l’hydroélectricité. Mais cette époque s’est estompée rapidement et redonne toute son importance à ce que l’on nomme communément la « première source d’énergie » : l’efficacité énergétique.

Hydro-Québec a lancé un Plan d’action 2035 dont l’ambition est comparable, par son ampleur, à celle du célèbre projet de la Baie-James des années 1970 et 1980, qui fournit aujourd’hui près de la moitié de l’électricité consommée au Québec. Ce plan prévoit l’ajout d’environ 60 térawattheures (TWh) d’ici 2035, alors que la production actuelle est d’environ 200 TWh. Mais il est tout aussi ambitieux en matière d’utilisation efficace de l’énergie.

Hydro-Québec vise des économies de quelque 21 TWh d’électricité sur la même période, soit en moyenne 1,6 TWh par année de façon récurrente. Cet objectif dépasse largement les gains d’efficacité énergétique réalisés entre 2018 et 2023, qui ont été d’environ 0,7 TWh par année.

L’électrification des transports, des bâtiments, de l’industrie et les centres de données entraînent une forte croissance de la demande d’électricité. Or, chaque mégawatt additionnel est coûteux à produire, exige du temps et soulève des enjeux sociaux et environnementaux.

La pénurie relative d’électricité que connaît aujourd’hui le Québec est un phénomène récent dans son histoire énergétique, longtemps marquée par des surplus de production.

Quatre rôles majeurs

C’est dans ce contexte que l’efficacité énergétique devient centrale. Elle peut jouer quatre rôles majeurs.

Premièrement, réduire la demande globale afin de faciliter la décarbonation.

Chaque kilowattheure économisé libère de l’électricité propre qui peut être affectée à des usages plus stratégiques. Lorsqu’un bâtiment consomme moins d’énergie grâce à une meilleure isolation, à des thermopompes performantes ou à une gestion plus efficace de la consommation, cette électricité peut servir à électrifier les transports, les installations industrielles ou les procédés manufacturiers.

Deuxièmement, réduire la pression lors des périodes de pointe.

Au Québec, le défi ne concerne pas seulement la consommation annuelle. Il concerne surtout les pointes hivernales. Quelques journées de froid extrême obligent Hydro-Québec à dimensionner l’ensemble de son système pour répondre à ces pics de demande.

L’efficacité énergétique et la gestion de la consommation permettent d’éviter des investissements majeurs destinés à répondre à une demande qui n’existe que quelques heures ou quelques jours par année.

Troisièmement, renforcer la légitimité de la transition énergétique.

Les Québécois accepteront plus facilement de nouveaux projets énergétiques (parcs éoliens, lignes de transport ou autres infrastructures) s’ils ont le sentiment que l’énergie est déjà utilisée de façon intelligente.

L’efficacité énergétique confère davantage de crédibilité à la transition. Elle démontre que la société ne cherche pas uniquement à produire davantage d’énergie, mais aussi à mieux utiliser celle dont elle dispose déjà.

Enfin, au cœur de cette dynamique se trouve peut-être l’aspect le plus important de tous : l’abordabilité.

À une époque où les systèmes énergétiques nécessitent des investissements massifs, l’abordabilité devient un enjeu central pour les ménages, les entreprises.

L’efficacité énergétique permet de limiter les besoins d’investissement dans de nouvelles infrastructures et, ultimement, de modérer les pressions à la hausse sur les tarifs.

Elle rend également la transition énergétique plus acceptable socialement, puisque les citoyens peuvent en constater directement les bénéfices économiques et sociaux.

L’intérêt économique et les préoccupations environnementales

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’efficacité énergétique pourrait s’avérer plus durable que certaines autres politiques climatiques : elle réconcilie l’intérêt économique des citoyens et des entreprises avec leurs préoccupations environnementales.

Pendant des décennies, nos sociétés ont valorisé l’abondance et la consommation. Aujourd’hui, d’autres valeurs émergent : la résilience, l’autonomie énergétique, la réduction du gaspillage et une utilisation plus intelligente des ressources.

Dans ce nouveau contexte, l’efficacité énergétique n’est plus une mesure marginale ou un simple complément aux politiques énergétiques : elle constitue l’un des piliers sur lesquels reposera le succès de la transition énergétique.

*Ce texte est tiré de son allocution prononcée lors du congrès annuel de l’International Association for Impact Assessment (Québec, du 19 au 22 mai 2026).