Un marché pétrolier résilient, mais au bord de la rupture

Le Devoir, 26 juin 2026

Yvan Cliche, fellow, spécialiste en énergie, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM)

C’est par la bouche même du président Trump qu’on a pu comprendre le principal facteur ayant accéléré la signature d’un protocole d’entente entre les États-Unis et l’Iran : la crainte d’une rupture de l’approvisionnement mondial en pétrole et de l’envolée des prix qui aurait pu s’ensuivre dès cet été.

Le dirigeant de Washington a en effet déclaré ne pas vouloir voir son nom associé à une importante crise économique, comme celui du président Hoover associé à la grave dépression de 1929.

Cet aveu confirme que des conseillers du président lui avaient indiqué que le marché pétrolier s’approchait fort probablement d’un point de rupture. La perte d’environ 20 % de l’approvisionnement mondial, depuis le 28 février, risquait alors de se refléter pleinement dans les prix, propulsant le baril bien au-delà de 100 $.

Une hausse des prix, mais moindre que prévue
La hausse des prix du baril depuis le déclenchement de la crise, d’environ 70 $ à près de 100 $, a certes été appréciable, mais moindre qu’envisagée par maints analystes. Dès le début du conflit, plusieurs avaient prévu un prix du baril supérieur à 150 $, comme le ministre de l’Énergie du Qatar.

Cette prédiction paraissait crédible : lors de la dernière grande crise pétrolière, dans les années 1970, le prix du baril avait quadruplé, entraînant une profonde récession au début des années 1980.

Les choses se sont présentées différemment cette fois-ci. L’économie mondiale est encore très dépendante du pétrole, mais dans une moindre mesure que dans les années 1970. Le pétrole représentait alors environ 50 % du bouquet énergétique mondial, contre près de 30 % aujourd’hui, essentiellement concentré dans le secteur stratégique des transports.

Depuis, l’industrie pétrolière s’est mondialisée et s’est adaptée, notamment grâce à la mise en place de réserves stratégiques capables de faire face à une rupture soudaine d’approvisionnement. Ces réserves ont joué un rôle déterminant dans la paralysie du détroit d’Ormuz, jugée comme le plus important choc énergétique de l’histoire par l’Agence internationale de l’énergie.

Grâce à des stocks abondants et à une offre déjà jugée excédentaire, le secteur pétrolier a pu faire face à cette situation dans des conditions relativement favorables.

La principale surprise est venue de la Chine. Ses réserves, estimées à environ 1,5 milliard de barils, ont permis à ce pays, premier importateur mondial de pétrole, de limiter considérablement ses achats à l’étranger, allégeant ainsi la pression sur le marché. Cette stratégie, qui a permis de retrancher plus de 4,5 millions de barils par jour à la demande mondiale, a constitué un élément déterminant dans le plafonnement des prix.

Au début du mois de mars, l’Agence internationale de l’énergie a coordonné la plus importante émission de réserves de son histoire, avec 400 millions de barils mis sur le marché, soit l’équivalent de 2,5 millions de barils par jour.

La prudence de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis a également joué en leur faveur. Ces États avaient déjà mis en place des infrastructures visant à détourner une partie de leurs exportations en cas de crise dans la région. Ils ont ainsi pu utiliser des oléoducs de repli auparavant peu sollicités et écouler une grande partie de leur production.

La diminution de la demande de pétrole, en raison d’importantes mesures de restriction, notamment en Asie, principale région importatrice du pétrole du golfe Persique, a également contribué à atténuer les tensions sur les approvisionnements.

Tous ces facteurs ont permis au prix du pétrole brut de se maintenir bien loin de son record historique. En 2008, les prix avaient atteint 147 dollars américains le baril, soit l’équivalent de plus de 225 $ en dollars d’aujourd’hui.

Même si la navigation reprend sans trop de heurts dans le détroit d’Ormuz, les prix ne retrouveront probablement pas rapidement les niveaux observés au début de l’année. Les pays exportateurs devront réparer leurs installations affectées par des tirs iraniens et les remettre progressivement en service.

Les pays importateurs voudront quant à eux reconstituer leurs réserves, ce qui les amènera à acheter davantage de pétrole que n’en requiert leur économie à court terme.

Sans conteste, cette crise laissera des traces durables, notamment en donnant un élan inattendu aux technologies de substitution.

Déjà, l’Asie enregistre des niveaux records d’importation de panneaux solaires. Une dynamique qui pourrait se maintenir au cours des prochaines années et réduire d’autant l’impact d’une future crise pétrolière.