POINT DE VUE / Cette lettre ouverte est signée par Yvan Cliche, fellow, spécialiste en énergie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).
Sans grande surprise, le gouvernement de l’Alberta a accepté de privilégier un tracé parallèle à la canalisation existante de Trans Mountain pour son nouveau projet de pipeline vers la Colombie-Britannique.
En 2026, particulièrement lorsqu’il s’agit d’infrastructures liées aux énergies fossiles, ce ne sont plus nécessairement les projets les plus performants sur les plans économique et technique qui peuvent être réalisés, mais ceux qui présentent la meilleure acceptabilité sociale et le moins de risques de contestations juridiques.
L’Alberta privilégiait initialement un tracé vers le nord de la Colombie-Britannique, car il aurait permis le recours à de plus grands navires, capables de transporter davantage de pétrole et d’atteindre plus rapidement les marchés asiatiques.
Mais Edmonton a dû se rendre à l’évidence : Ottawa, Victoria et plusieurs communautés autochtones se sont opposés frontalement à une telle option.
Le secteur privé encore frileux
Si le choix du tracé n’a guère surpris, il en va autrement du promoteur du projet, désormais soumis au Bureau des grands projets, mis sur pied par Ottawa afin d’accélérer l’étude d’infrastructures jugées stratégiques pour faire du Canada une « puissance énergétique ».
C’est Trans Mountain Corporation qui agit pour le moment comme le principal promoteur de cet oléoduc de plus de 1000 kilomètres, dont le coût de construction est évalué à une quarantaine de milliards de dollars. Cette société appartient entièrement au gouvernement fédéral depuis son acquisition par Ottawa en 2018.
Le gouvernement avait alors dû reprendre le projet d’oléoduc à son compte après le retrait du promoteur initial, une société américaine, découragée par les obstacles juridiques et sociaux auxquels le projet faisait face.
Les cicatrices laissées par les projets d’oléoducs abandonnés au pays (Énergie Est, Northern Gateway et Keystone XL) semblent encore refroidir les investisseurs.
Un projet aux avantages bien réels
Le nouvel oléoduc présente, du moins en théorie, des avantages sur le plan financier.
D’une part, il contribuerait à réduire davantage le différentiel de prix entre le pétrole canadien et le pétrole américain. Le Canada écoule encore l’essentiel de sa production aux États-Unis, ce qui confère à ce marché un important pouvoir de négociation.
Depuis la mise en service de l’agrandissement de Trans Mountain, en mai 2024, qui a permis de tripler le volume d’exportation de pétrole, le différentiel entre le brut canadien (WCS) et le brut américain (WTI) s’est resserré, procurant 4-5 milliards de dollars de revenus supplémentaires aux producteurs canadiens.
Le projet permettrait également au Canada de contribuer à la sécurité énergétique de plusieurs pays asiatiques, renforçant des liens stratégiques devenus particulièrement recherchés dans le contexte de la guerre commerciale menée par Washington contre plusieurs de ses principaux partenaires.
Le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, de passage au Canada ces dernières semaines, tient un tel discours. Il insiste sur l’importance, pour le Canada, d’accélérer ses investissements dans le secteur de l’énergie afin d’accroître ses exportations.
Il souligne que le pays jouit d’une solide réputation de fournisseur d’énergie fiable et prévisible, une qualité recherchée par les pays importateurs secoués par la crise du détroit d’Ormuz.
Les velléités séparatistes qui s’expriment en Alberta, alimentées en partie par la volonté de développer les ressources pétrolières de la province avec moins de contraintes, ont assurément pesé dans la décision du gouvernement fédéral d’inscrire ce projet de pipeline albertain comme une priorité nationale.
Il semble bien que le gouvernement Carney ait pris la pleine mesure de cette nouvelle réalité politique et conclu qu’un nouvel oléoduc constitue désormais un élément central pour préserver la cohésion de la fédération canadienne.
Il reste maintenant à voir si ce pari s’avérera payant, tant sur le plan financier que sur le plan politique.
Source
Sur l’écart rétréci de prix entre le pétrole canadien et américain et les revenus supplémentaires que le pays en tire – CAPP, Understanding the WSC-WTI Differential, Avril 2026.
