Taxation de l’électricité vers les États-Unis Une mesure à écarter dans le contexte actuel

La Presse, 26 août 2026

Le Québec a tout avantage à montrer à ses partenaires américains que ses engagements, contrairement à ceux de l’occupant de la Maison-Blanche, sont un gage de fiabilité, estime l’expert Yvan Cliche.

YVAN CLICHE
Fellow, spécialiste en énergie, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)

Depuis la fin de semaine, en apprenant qu’environ 5 % des exportations canadiennes, soit quelque 28 milliards de dollars de marchandises, se voient frappées de droits de douane de 50 % par Washington, la vaste majorité des Québécois et des Canadiens sont, à juste titre, indignés.

Dans ce contexte, il est normal que nos dirigeants politiques, soucieux de protéger les intérêts des citoyens et de répondre à ce que le premier ministre Mark Carney qualifie d’attaque contre le Canada, envisagent différentes mesures de rétorsion.

Parmi celles-ci, il est question au Canada, au Québec, d’imposer une taxe spéciale sur les exportations d’électricité, voire de suspendre les livraisons d’énergie électrique vers les États-Unis.

Ce serait aller trop loin. Une telle mesure pourrait certes avoir une valeur symbolique à court terme, mais elle risquerait de compromettre un actif stratégique que les provinces se sont bâti au fil des décennies : leur réputation de fournisseur fiable.

Un produit pas comme les autres

Est-il besoin de rappeler l’importance de l’énergie dans nos sociétés modernes ? Sans vouloir établir de comparaison maladroite, la livraison fiable et continue d’électricité est autrement plus sensible pour une économie que l’importation de biens courants destinés à garnir les tablettes des épiceries ou des quincailleries.

Hydro-Québec fournit de l’électricité aux Américains depuis des décennies. Malgré les vents et marées, les bouleversements économiques et les changements politiques, le Québec a continué de répondre présent pour fournir de l’énergie à ses voisins du Sud.

Hydro-Québec en a tiré d’importants bénéfices financiers, tout en contribuant de manière non négligeable à la sécurité énergétique de New York et des États de la Nouvelle-Angleterre.

En 2026, Hydro-Québec a commencé l’exécution de contrats avec deux partenaires du Québec, le Massachusetts et New York, pour la fourniture de blocs importants d’électricité, sur des périodes de 20 et 25 ans. Au-delà du prix convenu, ces ententes reposent sur un élément fondamental : la confiance dans la capacité du Québec à livrer l’énergie promise.

Ces États comptent bel et bien sur cette électricité propre venant du Québec pour alimenter leur économie, soutenir leur décarbonation et assurer le confort de leurs citoyens. Misant sur cet apport, ils n’ont pas investi pour construire des équipements de production et de transport d’électricité dont ils auraient autrement besoin.

La relation n’est pas à sens unique. Ces dernières années, avec des précipitations moindres au Québec, ce sont nos importations d’électricité des réseaux voisins qui ont permis de mieux gérer le niveau de nos réservoirs, contribuant ainsi à atténuer nos manques à gagner en hydraulicité.

Le Québec a donc tout intérêt à maintenir résolument le cap sur le respect de ses engagements contractuels. Même dans la période difficile que nous traversons, il faut éviter de confondre le gouvernement actuel à Washington avec les partenaires des États américains avec lesquels le Québec a signé des accords avantageux pour les deux parties.

Une rupture ou une modification unilatérale de ces contrats pourrait certes exercer une pression sur Washington. Mais elle enverrait également un signal inquiétant à nos partenaires actuels et futurs : celui que les contrats énergétiques peuvent devenir des instruments de représailles politiques.

Lors de son point de presse annonçant la fin des négociations commerciales avec Washington, Mark Carney a utilisé une image forte : la signature de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, disait-il, est faite au crayon, en somme elle a peu de valeur.

Le Québec a ici l’occasion de s’élever au-dessus de la mêlée. De miser sur le long terme, malgré les dures secousses du moment. Il peut montrer aux Américains et, plus largement, au monde, que lorsqu’il conclut des ententes, a fortiori aussi stratégiques que celles qui touchent à l’énergie, sa signature est gage de fiabilité.

Une attitude pragmatique et responsable qui pourrait lui rapporter des dividendes bien après la fin de la crise tarifaire actuelle.