Intégristes musulmans en Occident : une évolution inquiétante

La Presse, 6 juin 2006
L’auteur (yvancliche@hotmail.com) est membre de tolerance.ca. Il écrit sur l’islam depuis 20 ans.

L’occidentalisation de la mouvance intégriste est un phénomène récent qui touche surtout des jeunes de deuxième génération

Pour certains musulmans, même de deuxième génération, l’islam reste la source première de l’identité.

L’arrestation de 17 hommes musulmans à Toronto, qui auraient comploté pour perpétrer un attentat terroriste dans la capitale ontarienne, nous plonge tous dans la consternation. Un élément défie particulièrement l’intelligence: le profil des terroristes, avérés ou potentiels.

Les attentats du 11 septembre 2001 avaient jeté un éclairage renversant sur les auteurs des attentats. Le terrorisme islamiste n’était plus l’affaire de quelques gens ignorants venant de milieux pauvres bafoués par l’absence de liberté. Il était aussi revendiqué par des musulmans éduqués, pire, des jeunes de deuxième génération des pays occidentaux.

Ainsi, le supposé cerveau logistique des attentats de 2001 à New York, Mohammed Atta, était un Égyptien d’un milieu aisé, trilingue, avec une éducation universitaire. Celui qui a fomenté le complot pour exécuter de sang froid le journaliste américain Daniel Pearl, en 2002 au Pakistan, était un jeune immigré de deuxième génération admis dans une université anglaise de prestige. On a aussi beaucoup insisté sur l’apparente bonne intégration des auteurs des attentats de Londres (2005).

Un phénomène centenaire
L’intégrisme islamique existe maintenant depuis environ 100 ans. On attribue souvent son apparition officielle à la création du mouvement caritatif et politique des Frères musulmans. Le phénomène islamiste a donc de l’âge. Ce n’est pas d’hier que certains musulmans sont attirés par un discours totalisant, faisant de l’islam le grand rempart contre une civilisation occidentale ne cherchant qu’à la soumettre politiquement et culturellement.

La nouveauté des dernières années tient plutôt à l' »embourgeoisement » d’une partie de cette mouvance, voire son extension en Occident. Comment comprendre cette évolution, inquiétante, de certains musulmans, pourtant mieux pourvus sur le plan socio-économique, vers des gestes de destruction aussi nihilistes?

Il est possible d’apporter quelques éléments d’explication. D’abord, le phénomène atteint surtout des jeunes. Une des caractéristiques de la jeunesse est la vision binaire des choses: tout se partage en bien ou en mal. La maturité et l’expérience ne sont pas encore assez ancrées pour qu’ils comprennent que la réalité humaine se décline plus souvent qu’autrement dans les teintes de gris. Il faut rappeler qu’une partie des 17 personnes arrêtées sont mineures.

Source d’identité
Par ailleurs, pour certains musulmans, même ceux de deuxième génération, l’islam reste la source première de l’identité. L’appartenance nationale passe au deuxième rang face à un islam qui encadre une bonne partie de la vie et définit la vision du monde.

Ce fait n’est pas sans importance, car les interventions persistantes de l’Occident en terre musulmane sont ainsi comprises non pas comme des actions de sociétés laïques poursuivant des intérêts d’État, mais ni plus ni moins comme une  » croisade  » religieuse, un signe du mépris occidental envers l’islam. Il y a donc à la base de l’adhésion au djihad violent une prédisposition idéologique, une indignation née des gestes supposés agressifs et acharnés des États occidentaux.

Un autre élément, mis de l’avant par des recherches récentes sur le terrorisme islamique, a trait à la situation particulière des sympathisants avant leur association au sein d’un groupement visant à commettre un geste d’éclat.

Un auteur comme Marc Sageman, par exemple (1), insiste sur l’isolement des adhérents, en raison de relations familiales distendues ou de sous-emploi. Un désoeuvrement, permanent ou passager, que les participants subliment en créant un lien pour une cause commune qui les dépasse. Ils y trouvent réconfort et apaisement. L’adhésion à un groupe et à une idéologie radicale donnerait ainsi un sens à une vie quelque peu déraillée, tout en fournissant un exécutoire à la frustration identitaire et sociale ressentie par ces militants. (…)

1. Marc Sageman, Le Vrai Visage des terroristes, Denoël, 2005.

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