Monde arabe et élection américaine : indifférence et désenchantement

La Presse, 6 novembre 2004
L’auteur écrit sur le monde arabe et l’islam depuis 20 ans. Il oeuvre en développement international.

La réélection de George W. Bush est accueillie avec un mélange d’indifférence et de désenchantement dans le monde arabe. Un survol des sites Web des journaux de la région indique en tout cas une réaction passablement négative face à la continuation au pouvoir de celui qui s’est attiré une forte rancoeur des citoyens arabes en raison de sa politique agressive en Irak et passive envers la Palestine.

Une caricature du site Web d’Al Jazeera résume en partie le sentiment associé au président réélu: un Bush enjoué monté sur son cheval, pistolet dans les airs, devant une personne symbolisant la Terre en fuite panique devant le cow-boy texan.

Désabusés de la politique américaine dans la région, plusieurs arabophones font valoir que, de Bush à Kerry ou à quiconque au pouvoir aux États-Unis, le même biais pro-israélien et anti-arabe prédomine, tellement est perçu comme tentaculaire le lobby juif et ancrés les préjugés à l’encontre du monde arabe et de l’islam.

La Palestine
Pour les dirigeants arabes, dont le président égyptien Hosni Moubarak cité dans la presse internationale, les quatre prochaines années du président Bush doivent marquer la fin de l’unilatéralisme et de l’ingérence américaine dans les affaires internes des États de la région.

Rappelons que, depuis le 11 septembre, la politique étrangère américaine est guidée par une vision dit du  » Grand Moyen-Orient « , selon laquelle les nations arabes s’engageraient, grâce à un soutien actif des Américains, dans des réformes politiques, économiques et sociales devant leur permettre d’implanter la démocratie et des valeurs modernes, faisant entre autres une meilleure place aux femmes et à l’éducation.

L’idée étant qu’avec des régimes ouverts et une économie offrant un avenir conséquent aux jeunes, ces pays cesseraient de  » produire  » des terroristes menaçant la sécurité des États-Unis.

Cette doctrine reste majoritairement perçue comme une volonté d’intrusion inacceptable, une tentative dissimulée de remodeler la région aux seules fins des intérêts américains, soit la sécurité d’Israël et l’accès au pétrole. On craint dans le monde arabe que le président Bush s’engage plus avant dans ce projet, sa réélection étant une forme de validation de sa politique étrangère.

Enfin, le maintien de l’équipe Bush semble indiquer pour les Arabes la poursuite de la léthargie qui habite l’administration américaine dans sa gestion du conflit israélo-palestinien. Le dessein de Washington d’imposer des interlocuteurs autres que Yasser Arafat, et une attitude tiède de condamnation envers les actions musclées du premier ministre israélien Sharon ont réduit presque à néant les espoirs de paix suscités par la Feuille de route du quartet ONU, États-Unis, Russie, Europe.

Alors que le sort des Palestiniens s’est nettement dégradé depuis quatre ans, quand a-t-on entendu le candidat Bush réitérer son engagement d’un État palestinien en 2005, insistent les Arabes, soulignant ainsi l’oubli d’une promesse cruciale de la présidence actuelle?

Si mince espoir il y a dans la région, c’est que George Bush, n’ayant plus à assurer sa réélection et soucieux de sa place dans l’Histoire imite, avec plus de succès toutefois, les efforts de fin de mandat de l’ex-président Clinton, engagé dans un marathon de négociations pour régler définitivement l’impasse. Bref, que l’homme d’État prévale sur le cow-boy arrogant manipulant le fusil et faisant si peur au reste du monde…

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