Les lettres de prison

Nelson Mandela, Les lettres de prison, Robert Laffont, Paris, 2018, 764 pages.

Nuit blanche, no. 152, automne 2018

Cet ouvrage admirable rassemble 255 lettres écrites de la main de Nelson Mandela, pendant ses très longues 27 années d’emprisonnement (1962-1990). Une bonne quantité de ces lettres vise à affirmer ses droits de prisonnier auprès des autorités carcérales et à dénoncer le harcèlement dont est victime sa famille de la part des caciques du régime d’apartheid. D’autres lui permettent de garder les liens avec sa famille proche, sa femme, ses cinq enfants. D’autres, enfin, s’adressent aux décideurs politiques et réaffirment avec dignité les convictions de Mandela quant à l’avenir de son pays.

Mandela apprend que plusieurs de ses lettres n’arrivent jamais à leurs destinataires ou sont censurées, ce qu’il déplore, mais toujours avec retenue, dans des écrits solidement appuyés, avec sections et sous-sections.

Ce ton posé et cette maîtrise de soi sont d’autant plus étonnants que Mandela subit des conditions carcérales déplorables et est privé de droits de base, dont celui d’assister à l’enterrement de sa propre mère. Il vit aussi, de sa prison, le deuil de la mort, en 1969, de son fils aîné, décédé à la suite d’un malheureux accident de voiture dans la jeune vingtaine.

Ce qui permet à Mandela d’affronter tant d’obstacles et de frustrations, c’est l’intime et forte conviction de la justesse de son combat, soit de mettre fin à la domination blanche en Afrique du Sud et de mettre en place un gouvernement démocratique fondé sur l’égalité sociale.

Dès les débuts de son engagement politique, il porte l’intime croyance que rien ne pourra survenir sans qu’une action pérenne soit menée par des héros nationaux animés d’un idéal et d’un espoir brûlants. Les vrais révolutionnaires ne peuvent être des dilettantes, selon Mandela : ils doivent s’impliquer à fond pour changer la destinée politique de leur pays.

« Aucun nouveau monde ne naîtra grâce à ceux qui se tiennent à distance, les bras croisés ; il naîtra grâce à ceux qui se tiennent dans l’arène, dont les vêtements sont déchirés par les tempêtes et dont le corps est mutilé par l’affrontement. L’honneur appartient à ceux qui ne renoncent jamais à la vérité même quand tout semble sombre et menaçant […] ».

En 1970, il écrit à sa femme Winnie : « Je suis convaincu que l’avalanche de désastres personnels ne peut engloutir un révolutionnaire déterminé et que l’accumulation de misères qui accompagne la tragédie ne peut l’étouffer. Pour un combattant de la liberté l’espoir est comme une bouée pour un nageur – la garantie qu’il restera toujours à la surface et loin de tout danger ».

Même déterminé et convaincu par ses convictions, Mandela est, sans surprise, parfois accablé, voire tourmenté par tant d’années d’isolement et d’ennui, par le fait que ses choix l’ont privé de ses responsabilités familiales, de son rôle de mari, de père (il sortira de prison grand-père). Il s’interroge : « […] est-il légitime d’avoir négligé sa famille, sous prétexte d’un engagement sur des questions plus vastes ? […] Les idées qui nous animent sont-elles de justes compensations pour nos épreuves […] ? »

Mais la volonté de vaincre est clairement plus forte. Il trompe ces sentiments en s’efforçant de garder la forme physique, en poursuivant des études de droit et même en apprenant les rudiments de la langue des dominateurs, l’afrikaans. Mais jamais ses lettres ne sont teintées de désespoir ou de pessimisme, un fait qui force l’admiration étant donné que cet homme a été opprimé pendant une très grande partie de sa vie.

Ces lettres, imprégnées d’une grande noblesse de ton et de propos, témoignent d’un courage unique en faveur de la défense sans relâche des droits de la personne. Elles confirment que Nelson Mandela est, sans contredit, un des plus grands combattants de la liberté de tous les temps. On referme ce bouquin si important pour l’Histoire en se disant qu’au moins les énormes sacrifices de Mandela lui auront permis d’atteindre ses buts et qu’il a pu profiter de son retour en liberté, en étant le premier président post-apartheid de son pays et en quittant notre monde à l’âge vénérable de 95 ans.

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