2020, l’année la plus difficile de l’histoire d’Hydro?

Le Soleil, 7 avril 2020

YVAN CLICHE
Retraité d’Hydro-Québec, fellow au CERIUM

POINT DE VUE / En 2019, Hydro-Québec a pu fêter ses 75 ans en toute sérénité. Malgré d’immenses défis, le bilan de la société d’État reste sans conteste positif. Deux anciens premiers ministres de familles politiques opposées, René Lévesque et Robert Bourassa, piliers de l’hydroélectricité au Québec, seraient en accord sur ce grand succès : les Québécois ont accès à une électricité fiable, propre, à bas coût, sur tout le territoire.

Mais, crise de la COVID-19 oblige, l’année 2020 s’annonce brutale pour l’entreprise.

La nouvelle pdg, Sophie Brochu, a fait sa marque notamment à Énergir en développement des affaires. Cela tombe pile avec le principal défi de l’entreprise: les ventes. Car le plus gros défi d’Hydro devrait se situer du côté de la relance de la demande en électricité.

Même si tous les Québécois sont en confinement à la maison, les ventes d’électricité dans le secteur résidentiel ne sont pas des plus rentables pour Hydro. En raison de l’interfinancement, l’entreprise dégage ses profits des ventes d’électricité dans les secteurs industriel et commercial, en plus des marchés d’exportation.

La bonne nouvelle: Hydro affronte la crise en bonne situation financière.

La mauvaise nouvelle, comme pour nous tous: l’entreprise n’a pas la pleine maîtrise de son destin à court terme. Ce sera uniquement la fin de la crise sanitaire actuelle, et la reprise progressive des activités économiques, qui dicteront la relance potentielle de ses ventes, autant au Québec que dans les provinces voisines et dans le nord-est des États-Unis.

On le sait, le maintien des mesures de distanciation physique empêchera la tenue de maintes activités de toutes sortes (festivals, conférences, sports amateurs et professionnels, etc.), sans compter que plusieurs commerces ne se relèveront pas de cette crise. On pense à nombre de restaurants et de petits commerces.

Autant de ventes perdues, des dollars en moins pour Hydro et en dividendes pour le gouvernement.

En général, quand une entreprise fait face à une crise de liquidités, la vente d’une partie de ses biens devient une solution qui s’impose. On vend un actif, et quelques centaines de millions de dollars viennent atténuer la pression sur le flux de trésorerie. Or, Hydro n’a pas l’option de vendre une centrale, une ligne ou des postes. Elle a pu vendre ses actifs à l’international au milieu des années 2000, mais elle n’en a plus depuis.

Du côté des dépenses, des entreprises peuvent toujours se tourner vers les fournisseurs (rabais, étalement de paiements, etc.). Mais Hydro, en tant que société d’État, ne voudra pas contribuer à accroître les difficultés actuelles de ses partenaires.

Il y a aussi la possibilité de reporter ou d’étaler quelques investissements, mais encore là, la demande de l’actionnaire sera assurément de contribuer, et non pas de ralentir, la relance économique.

À l’interne, on voudra assurément identifier des zones d’optimisation, racler les fonds de tiroir. Les employés d’Hydro, clairement, doivent se préparer à faire plus avec moins.

À court terme, donc, Hydro ne pourra que chercher à intensifier ses efforts déjà lancés avant la crise pour créer de la demande en électricité : électrification de transports, ventes accrues aux centres de données informatiques; et, assurément à partir de maintenant, l’alimentation du marché des serres, pour appuyer l’engagement du premier ministre, François Legault, vers une plus grande autonomie alimentaire.

Dans les marchés d’exportation, qui comptent pour le tiers des profits d’Hydro, il lui faudra faire valoir avec acharnement sa contribution concrète à l’atteinte des objectifs de réduction de gaz à effets de serre des États américains limitrophes, devant le sentiment protectionniste qui risque d’émerger.

Bref, il faudra des efforts soutenus, de la créativité et bien des heures de (télé) travail aux dirigeants et aux employés pour dégager des mesures pertinentes à la relance progressive des ventes, à court et à moyen terme.

Dans son Rapport annuel 2019, qui souligne son 75e anniversaire, Hydro-Québec attribue ses succès historiques à un équilibre entre l’audace, l’innovation et la qualité de gestion. Elle aura bien besoin de ces qualités pour traverser la turbulence majeure qui s’annonce et appuyer les efforts titanesques du gouvernement pour émerger de cette crise inédite.

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