Le tourisme en Tunisie doit sortir des sentiers battus

www.kapitalis.tn, 22 février 2012
Canadien, résident de la Tunisie entre 2007 et août 2011.

La Tunisie est mûre pour développer une offre touristique plus diversifiée, pouvant attirer davantage de touristes intéressés à vivre une expérience différente.

On le sait, le tourisme et ses artisans sont une des principales victimes de l’instabilité post-révolutionnaire en Tunisie.

Les statistiques indiquent une baisse significative du nombre de voyageurs (7 millions en moyenne annuellement avant la Révolution). Cela s’avère un dur coup pour une économie si dépendante du tourisme et aussi un dur coup pour la Révolution.

Remise à niveau de ce secteur névralgique
Le succès de cette dernière ne se fera pas seulement par la mise en place d’une nouvelle Constitution, d’un nouveau système politique. Il dépendra pour beaucoup de l’amélioration concrète des conditions de vie de la majorité, et de leur espoir renouvelé que ces conditions s’améliorent, de jour en jour, pour eux et pour leurs enfants.

Cette amélioration passe nécessairement par une remise à niveau de ce secteur névralgique de l’économie de la Tunisie. Maintenant que la dictature paralysante est disparue, il est temps que les énergies et la créativité des Tunisiens se libèrent, et agissent concrètement pour renouveler ce secteur.

Car de renouvellement, le tourisme tunisien en a bien besoin : bien avant la Révolution, nombreux étaient les observateurs qui critiquaient vertement les dirigeants nationaux et privés pour leur manque d’innovation, leur « paresse » à confiner la destination Tunisie à un lieu de sable et de soleil pour touristes du Nord en manque de chaleur et de luminosité.

Bref, à offrir uniformément le même produit, le pays ne faisant que présenter que ce qu’il a, au naturel, sans aucune valeur ajoutée.

Ce qui se reflète sur les dépenses journalières par touriste : « la Tunisie enregistre, avec la Jordanie, la dépense journalière moyenne par touriste la plus faible (60 dollars), là où d’autres en sont à 75 (Égypte), 89 (Algérie), 97 (Syrie), 122 (Maroc), 199 (Turquie) et même 334 dollars (Liban) », indique un site web marocain. L’offre « sable et soleil » a encore sa place en Tunisie, car elle répond à un besoin réel exprimé par nombre de touristes.

Mais elle ne saurait suffire à assurer l’avenir du tourisme national, un secteur qui, au surplus, subit la concurrence sans pardon d’autres pays de la région, dont le Maroc, qui a atteint son objectif ambitieux, établi il y a plusieurs années, de 10 millions de touristes par an.

Qu’est-ce qui pourrait re-dynamiser le secteur touristique national et permettre ainsi à la Tunisie de développer une offre plus large, proposant d’autres types d’attraits, pour d’autres catégories de voyageurs?

Après avoir visité la Tunisie, en long et en large, et en dehors des circuits touristiques, je me permettrais de faire quelques suggestions.

L’accueil à l’aéroport Tunis-Carthage
Commençons par le commencement : l’accueil à l’aéroport. Cet accueil cimente la toute première impression qu’on se fait d’un pays.

Les autorités vigilantes d’autres pays y consacrent d’ailleurs une attention toute particulière, grâce à une gestion efficace des files d’attente aux douanes, une signalisation claire, une bonne gestion des bus et des taxis au départ pour le centre-ville.

Premier constat à l’arrivée en Tunisie : la longueur des files aux douanes et le temps de traitement des entrées. On a déjà vu pire certes, mais il est clair que la gestion de ces files peut être améliorée : bien des aéroports y arrivent malgré un flot de passagers bien plus important.

Deuxième point : les règles anti-tabac dans l’aéroport. Elles ne sont pas respectées! On fume à tout vent, malgré les affiches d’interdiction du tabac visibles un peu partout dans l’enceinte. Cela donne une image de relâchement peu propice à une première bonne impression.

Troisième point : les taxis. Prendre un taxi à Tunis-Carthage et, à fortiori à la fin d’un long vol qui vous a usé les nerfs, se transforme souvent en un parcours du combattant.

Le problème est si sérieux que, durant notre séjour en Tunisie, moi et ma femme avions un système où, lors du déplacement de l’un hors du pays, l’autre allait garer l’auto dans le stationnement de l’aéroport, et ce pour une seule raison : éviter le cafouillage qui règne dans le stand de taxis, notamment le soir, et les désagréables 10 minutes de négociation avec un chauffeur, sur le juste coût de la course pour revenir à la maison.

Plusieurs autres résidents font de même. De cette pratique, les chauffeurs de taxi tunisiens sont les principaux perdants, car ce sont des dizaines de courses, et de précieux dinars, qui leur échappent annuellement.

Nul doute, les autorités de Tunis-Carthage doivent impérativement y voir, pour améliorer la qualité de l’expérience touristique en Tunisie.

Une solution : imposer aux touristes des prix fixes plus élevés que les nationaux pour les courses depuis l’aéroport, en contrepartie d’une interdiction de négocier toute autre augmentation.

La plupart des touristes préfèrent nettement payer un prix majoré, mais raisonnable et transparent, plutôt que de négocier un tarif avec la désagréable impression de se faire arnaquer.

Améliorer les infrastructures touristiques existantes
Plusieurs noms de la Tunisie touristique, avantageusement classés dans les guides internationaux (restaurants, hôtels, sites), font confiance à la même formule, depuis des années.

Certains restaurants, par exemple, semblent se contenter de leur localisation avantageuse (en bord de mer notamment), et offrent aux touristes le même menu, inchangé, dans le même décor suranné, et avec une qualité du service qui laisse à désirer, un enjeu généralisé dans tout le pays.

Si cette formule peut plaire à certains, il est bon de se remettre en question, de voir comment les clients pourraient encore mieux apprécier la cuisine, le site, le décor, le service, l’ambiance. Je n’ai pas senti cette volonté s’affirmer durant mon séjour.

Lors d’une mission à l’étranger, moi et un collègue tunisien sommes revenus enchantés d’un pays africain où les restaurants offraient des plats principaux à base de thon des plus savoureux : une belle expérience culinaire. Pourquoi la Tunisie, paradis du thon, ne ferait-elle pas de même ?

Kairouan, ville mal mise en valeur
Ce sentiment d’uniformité se manifeste dans des lieux qui pourraient être magiques, mais qui sont mal exploités. Le cas le plus «grave», je l’ai vécu avec la ville de Kairouan.

Voilà la première ville maghrébine de l’islam, et la 4e ville sainte d’une grande religion universelle, et le touriste se prépare à une visite avec hâte et appréhension.

Or, une fois sur place, la déception est grande.

Depuis des décennies, la ville présente le même tableau, suggère la même visite, balance le même produit, sans y avoir ajouté une seule petite touche qui pourrait soutenir le visiteur dans sa quête de compréhension historique.

Un musée multimédia sur la naissance et la propagation de l’islam au Maghreb, par exemple, donnerait un cachet supplémentaire des plus appréciés à la visite des lieux.

Avec en plus une quantité restreinte de bons hôtels et de restaurants décents, Kairouan constitue une expérience touristique à mille lieux du potentiel que la ville sainte pourrait offrir.

Il en est de même d’autres sites, romains ceux-là : ils se présentent tels quels, sans appui (exhibition ou musée décrivant la vie de l’époque) en faveur du touriste motivé, pouvant lui permettre de transformer sa visite en une riche occasion d’apprentissage, faisant agir le bouche-à-oreille parmi les touristes étrangers.

Développer des offres touristiques différentes
Si on brosse à gros traits, la Tunisie offre essentiellement le sable, le soleil, les sites romains et le désert. Pourtant, elle recèle d’autres endroits où on se verrait bien passer une semaine, au calme, à faire des randonnées, en auto ou à pied.

Durant mes expéditions, il m’est souvent arrivé de m’arrêter sur un lieu magique, où le silence le disputait à la sérénité, et d’y imaginer l’installation d’une auberge offrant des activités familiales.

Je pense à la région de Dougga, par exemple, où on peut jouir de coups d’œil de toute beauté.

Pourquoi si peu d’auberges (du genre « bed and breakasft ») en Tunisie, dans des lieux méconnus mais pourtant non dénués de charme ? Le souvenir me vient du village Ken (Bouficha), sans surprise le coup de cœur de plusieurs résidents étrangers qui veulent plus de la Tunisie que ses plages achalandées.

Bref, le pays est, selon moi, dorénavant mûr pour développer à moyen terme une offre touristique plus diversifiée, qui pourrait attirer les touristes, Tunisiens ou étrangers, plus aventuriers, intéressés à vivre une expérience différente, laissant à d’autres le séjour classique plages/tours en chameaux à 20 dinars la demi-heure.

Cela demande d’innover, de sortir des sentiers trop battus, de se dégager de sa zone de confort, mais l’avenir économique du pays, et le succès de la Révolution, en dépendent, en partie.

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