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Histoire du terrorisme

Nuit blanche, no. 146, printemps 2017.

Sous la direction de Gérard Chaliand, Arnaud Blin, HISTOIRE DU TERRORISME. DE L’ANTIQUITÉ À NOS JOURS, Pluriel, 2016, 835 pages.

Le terrorisme, concluent ces deux auteurs chevronnés qui dirigent cet ouvrage collectif, est en partie une conséquence de la démocratie. Il est le prix « que l’Occident et plus particulièrement les États-Unis payent pour leur hégémonie. »

C’est surtout vers la fin des années 1960, avec la percée des medias de masse, que le terrorisme « publicitaire », qui produit souvent peu de victimes, mais qui exerce un fort impact psychologique, prend son essor.

« Le registre du terrorisme est politique et psychologique. Ce sont les effets de ses actions sur la psyché des populations et sur les régimes politiques ciblés qui constituent les objectifs d’un mouvement terroriste. »

Selon les auteurs, ce sont les Irlandais, avec le cas de l’Irlande du Nord, qui ont les premiers compris les gains politiques des actions terroristes dans l’ère moderne. La grande percée qui a permis ce développement est technologique : l’invention de la dynamite.

Les plus coriaces des organisations terroristes sont celles à vocation nationaliste et religieuse, poursuivent les chercheurs. Pourquoi ? Les cellules terroristes jouissent d’un plus grand soutien de la population et peuvent mieux recruter des adeptes et les remplacer.

Gérard Chaliand et Arnaud Blain identifient quatre dates marquantes du terrorisme moderne : 1968, en Amérique latine et Palestine ; 1979, avec la Révolution iranienne et l’islamisme radical chiite qui en résulte ; 1991-1993 avec l’émergence de l’islamisme radical sunnite, notamment en Afghanistan ; puis le 11 Septembre 2001 et les attentats contre les États-Unis (Al Qaïda). Depuis, constatent les auteurs, la lutte contre le terrorisme semble avoir engendré plus de terrorisme qu’autrefois…

Qu’en est-il du jihadisme, de l’État islamique (Daech), la vedette actuelle du terrorisme, qui exerce ses méfaits surtout en Irak et en Syrie et qui émeut les Occidentaux par sa barbarie ? Il est « la forme extrême de la crise des sociétés musulmanes devant la modernité, la nécessité d’entamer des réformes et une croissance accélérée ». (pp.656-657) Mais le jihadisme actuel n’a pas d’avenir, avancent les auteurs, car il ne propose rien, sinon qu’un combat moralisateur qui tourne à vide.

Bien difficile d’exposer tous azimuts la richesse d’informations contenues dans cette véritable encyclopédie, de plus de 800 pages, qui ratisse donc très large, avec une perspective à la fois historique et géographique. Et une annexe contenant des écrits originaux des penseurs terroristes contemporains. Pour seulement 20 $, cet ouvrage est l’aubaine de l’année en termes d’ouvrages historique sur un phénomène majeur qui, on le sait, a encore malheureusement un bel avenir.

Mémoire de ma mémoire

Gérard Chaliand, Mémoire de ma mémoire, Paris, Julliard, 2003.

Nuit blanche, no. 93, janvier 2004

Pour les passionnés d’histoire et de géopolitique, Gérard Chaliand reste une référence depuis maintenant trois décennies. Ses atlas géostratégiques et ses ouvrages politiques, tirés de ses pérégrinations, ont formé nombres de férus de politique mondiale, particulièrement dans la sphère francophone.

C’est par la voie du récit poétique que cet homme à la plume alerte se commet cette fois sur un sujet hautement sensible et plus personnel, le massacre des Arméniens par les Turcs, au début du siècle, principalement en 1915-1916. Arménien d’origine, mais de culture occidentale, Gérard Chaliand se remémore son passé le plus lointain pour rendre un ultime hommage à ses ancêtres combattants et ranimer le souvenir de cette douloureuse période pour la société arménienne, la première tache noire d’un XXe siècle riche en tragédies.

Le résultat en est un récit palpitant, composé de rappels historiques et de reconstitutions imaginées par l’auteur, de la vie de ce peuple dans son combat héroïque pour sa survie et pour sa liberté. Une mémoire habitée par la pire des douleurs, celle d’« assister impuissant à la torture et à la mort de ceux qu’on aime ».

Gérard Chaliand évoque les premiers pogroms anti-arméniens, où son grand-père maternel, aîné d’une famille de six enfants, a vu son père assassiné en 1895 sous les ordres du sultan turc. L’œuvre néfaste s’est poursuivie lors de la Première Guerre mondiale, les Turcs considérant les Arméniens comme un obstacle au panturquisme, dernière tentative de sauvegarde d’un empire déliquescent, rapiécé par le colonialisme européen. La moitié de la population arménienne sera exterminée. Seulement deux des neuf enfants de la famille paternelle de l’auteur survivent, leurs âmes à jamais habitées de ces morts sans sépulture.

Le dernier chapitre, émouvant, est celui d’un homme se sachant près de la fin de sa vie et réfléchissant à ce lourd héritage de sang, « ce passé dont je n’avais pas voulu ». Il y explique les raisons de ce témoignage tardif. « Ce qui n’a pas été consigné n’existe pas », écrit Gérard Chaliand, qui conclut avec lucidité que « la violence est au cœur de l’espèce et la fureur de dominer n’est surpassée que par le désir de vivre, si chevillé qu’il engendre souvent la servitude ».