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Ainsi parla l’oncle

Jean Price-Mars, Ainsi parle l’oncle, Mémoire d’encrier, Montréal, 2020, 287 pages.

Nuit blanche, site web, 17 décembre 2020

C’est un livre dense, fouillé que nous a servi Jean Price-Mars (1876-1969). On parle au passé, car ce livre majeur a été publié en 1928, et salué au fil du temps autant par Léopold Sédar Senghor, écrivain et homme d’État du Sénégal, que par l’écrivain Dany Laferrière, qui présente cet ouvrage comme « le plus célèbre essai de la littérature haïtienne ».

Le savant penseur Price-Mars y explore la condition noire en Haïti, notamment en plongeant, de manière scrupuleuse et détaillée, dans ses origines africaines. Cela, écrit-il, pour « sauver de la destruction du temps ces manifestations de la conscience populaire » propres à son pays.

L’ouvrage se penche sur le folklore, la religion, la danse, le chant, l’oraison, la musique, la langue (le créole) et les cicatrices laissées par l’esclavage dans ce pays unique.

Le chapitre trois porte justement sur « l’Afrique, ses races et sa civilisation », et l’intellectuel, à la manière d’un enquêteur, tente d’y retrouver, comme il le signale, les origines des mœurs et croyances haïtiennes qui ont survécu à la « transplantation ».

Il s’attarde sur l’animisme de l’Afrique et décèle dans son pays des croyances clairement liées à cette mystique africaine. Croyances qui furent aussi le « levain de la révolte contre l’odieuse oppression » qui amènera une révolution à la fin du XVIIIe siècle et ensuite l’indépendance du pays (1804).

Alors qu’est-ce que le peuple haïtien ? « Un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, un peuple qui danse et se résigne », qui sait que « ni l’injustice, ni la souffrance ne sont éternelles ».

Ayiti

AYITI, Roxane Gay, Trad. de l’anglais par Stanley Péan, Mémoire d’encrier, Montréal, 2020, 128 pages.

Nuit blanche, site web, 27 juillet 2020

Le titre de ce livre, écrit par une auteure américaine reconnue d’origine haïtienne, fait bien sûr référence à Haïti, thème central commun aux seize récits de cet ouvrage.

Ce pays bordé d’un soleil implacable est certes la toile de fond des récits, mais on y côtoie surtout une belle diversité d’expériences humaines.

Dans une des nouvelles, la narratrice, médecin américaine en résidence née à Haïti, raconte son mariage avec un gentil Américain du milieu hollywoodien qui a lieu dans le pays de ses parents. Sur place, elle sera kidnappée et violée, mais le couple décide de garder l’enfant qui naît de cette tragédie, l’amour maternel étant plus fort que tout.

Dans une autre histoire, on croise Lucien, enfin arrivé à Miami, mais qui comprend bien que le délai sera long avant qu’il ne puisse amasser les sous nécessaires pour faire venir, comme promis, sa femme et ses quatre enfants.

On apprend aussi comment une grand-mère a rencontré son époux lors d’un massacre commis par des Dominicains contre des Haïtiens venus travailler dans leur pays.

Pour la dernière histoire, on prend connaissance avec intérêt les questionnements de deux amants ambivalents au plan de s’embarquer illégalement pour fuir vers les États-Unis.

Quelques sentiments dominants émergent relativement à ce pays au destin tragique : le chagrin, la douleur, l’amertume, mais aussi l’attachement d’un peuple à sa terre. Ce beau roman est un hommage bien senti à la légendaire résilience haïtienne.

Le jour se lèvera

Gabriel Osson, LE JOUR SE LÈVERA, David, Ottawa, 2020, 206 pages

Nuit blanche, site web, 29 avril 2020

Ce roman raconte, rappelle, fait sortir de l’oubli le courage extraordinaire de treize jeunes valeureux Haïtiens ayant décidé d’affronter frontalement le régime dégradant de Duvalier (surnommé Papa Doc, 1957-1971).

Cette histoire se passe au début des années 1960. Le roman retrace le parcours de Henri, jeune Haïtien privilégié, car pouvant, grâce à ses parents, se permettre des études à Barcelone, puis à Washington. Aux États-Unis, il s’éveille politiquement, grâce à la fréquentation d’autres intellectuels de son pays, et tous s’indignent de l’horreur que constitue le régime duvaliériste : « […] la seule chose qui prospérait en Haïti était l’indigence ».

Ils décident alors de former une organisation secrète, Jeune Haïti, pour prendre les armes et renverser le président bouffon et ses immoraux acolytes.

Après un entraînement militaire sommaire de quelques semaines, ils arrivent au pays en 1964, mais les choses tournent mal, bien vite. Nos jeunes héros veulent sortir le peuple de sa prison de pauvreté et casser le cercle vicieux de la misère, toutefois ils se heurtent à la peur du peuple face au régime, qui ne lésine pas sur la violence aveugle pour assécher toute soif de liberté.

Après trois mois de clandestinité et de lutte armée contre des Tontons Macoutes sans pitié, seuls Henri et un ami, Jacques, restent vivants, mais sont capturés. Après une caricature de procès, ils subissent l’exécution publique, tout en restant dignes, jusqu’à la fin, défiant jusqu’à leur dernier souffle ce pouvoir abject et corrompu.