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Socio-économie et éthique

Magazine Courants, juillet-août-septembre 1990

Selon  les théories économiques classiques, les consommateurs se comportent toujours comme des êtres rationnels. Ils agissent en fonction de critères utilitaires et sont guidés par des principes centrés sur eux, qui leur font rechercher en tout leur propre intérêt.

« Oui, nous avons un côté égoiste, mais nous avons, aussi, un côté noble »,  défend Amitai Etzioni, animateur de la Society for the Advancement of Socio-Economics et professeur à la George Washington University. Amitai Etzioni était un conférencier invite au colloque L’individu dans l’organisation : les dimensions oubliées, organisé en septembre par l’École des Hautes Études commerciales, à Montréal.

Au-delà de l’intérêt personnel
La Society for the Advancement of Socio-Economics a été créée à la Harvard Business School en 1989. Ce qu’on appelle désormais la socio-économie doit sa popularité au retour du balancier successif à la décennie de l’argent associée à l’ère Reagan. Durant ces années, les théories classiques en économie et leur rationalité  s’imposèrent au point de parler de « neo-classical economics ».

Selon les socio-économistes, il est faux de dire que l’individu n’agit en tout temps que pour maximiser son interêt personnel. Le comportement des individus est en fait fortement teinté d’émotions et de valeurs morales. Notre côté irrationnel joue donc un aussi grand rôle que notre côté rationnel.

Pourtant, tous les programmes des écoles professionnelles, en particulier ceux d’économie, de gestion et de droit, enseignent aux étudiants que l’humain est un être individualiste, rationnel, sans trop de sentiments et de valeurs. Or, soutient Amitai Etzioni, il n’est qu’à constater le caractère biaisé de cette affirmation en examinant justement l’un des comportements les plus caractéristiques de ce supposé homo economicus, soit celui lié à l’achat des biens de consommation. Près de 70 % de nos achats sont faits de façon impulsive, sans calcul très élaboré, affirme l’universitaire américain. Les consommateurs ne soupèsent pas toutes leurs décisions en termes de bénéfices et de coûts. Si c’était vrai, nombre de phénomènes sociaux demeureraient inexplicables.

L’automobile est un exemple bien connu. Objet utilitaire d’abord, elle est très fortement un moyen d’affirmer ses valeurs. Les socio-économistes constatent aussi que les consommateurs apprennent lentement. Ces slow learners, selon l’expression d’Amitai, Etzioni, maintiennent sur une longue période des attitudes d’achat qui apparaissent comme « irrationnelles ».

Exemple : lorsque le dollar américain a chuté de 37 % par rapport à la devise japonaise entre 1985 et 1987, les économistes néo-classiques ont tous prédit une baisse marquée des achats de biens japonais aux États-Unis. Il n’en fut rien. Ces achats se sont accrus de plus d’un milliard durant cette période. Les consommateurs ont maintenu leur habitude d’acheter japonais.

En ce qui a trait aux entreprises, les socio-économistes considèrent trop rigide la notion d’actionnaires-propriétaires. « Les économistes néo-classiques prétendent qu’une entreprise n’appartient uniquement qu’à ses actionnaires-investisseurs, dit Amitai Etzioni. Mais l’employé qui a consacre 30 ans de sa vie au sein d’une entreprise en est aussi propriétaire, de même que la communauté, qui lui a permis d’utiliser le terrain, les routes, etc. L’entreprise est tout autant redevable à ces différents publics, qui lui témoignent confiance. »

Amitai Etzioni soutient que les deux tiers des entreprises recensées dans Fortune 500 ont été ces dernières années accusées de comportements illicites, voire criminels. Il cite le cas tout aussi troublant du président d’une firme de matériel aéronautique qui aurait dit à sa secrétaire : « Je ne veux pas voyager dans cet appareil, il n’est pas sécuritaire : cette entreprise achète nos produits » !

Pas d’angélisme
Dans leur attaque contre les théories classiques en économie, les socio économistes concentrent leur critique sur l’enseignement universitaire. Ils dénoncent la mainmise de cette théorie dans la compréhension des phénomènes économiques. « Les gestionnaires d’hier et d’aujourd’hui se font dire que ce qui est rationnel est de donner le moins possible, mais de retirer le maximum ; que tout est un produit. Où est l’éthique dans tout cela ? À croire qu’il n’y a aucune différence entre Dieu et une bouteille de boisson gazeuse ! »

Les socio-économistes ne prônent pas l’angélisme. Ce que nous soutenons, dit Amitai Etzioni, c’est que les humains ont une attitude beaucoup plus décente et complexe que ce qu’avancent la plupart des économistes. En somme, on enseigne aux jeunes un monde beaucoup plus cynique qu’il ne l’est en réalité. Ce qu’il faut, c’est leur dire la vérite, soit que les gens ont un côté égoïste et un côté noble fait d’empathie et de coopération. »

En conclusion, dit Amitai Etzioni, il ne faut pas seulement juger des phénomènes en fonction de l’efficacité et de la rationalité mais aussi en fonction de la moralité. De cette façon, on tient davantage compte de la totalité et de la complexité de la nature humaine.

L’économie et la morale

Magazine Courants, mai-juin 1990

Qu’ont en commun des professeurs d’économie aussi renommes qu’Herbert Simon, Lester Thurow, des enseignants en gestion internationalement connus telle Rosabeth Kanter et des politicologues comme Richard Rose ?

Ils sont d’ardents promoteurs d’une nouvelle philosophie, nommée la socio-économie. La socio-économie, comme le décrit Le Monde, dénonce l’impérialisme du raisonnement économique dans la vie intellectuelle dans renseignement des « business schools ».

Animé par Amitai Etzioni, sociologue à Harvard, le mouvement est présent dans 15 pays ; il vient de tenir son deuxième congrès à Washington. La préoccupation des socio-économistes n’est pas farfelue : une enquête de la chercheuse américaine, Janet Walker, indique que la plupart des étudiants des écoles de commerce « associent naturellement les mécanismes du marche à des valeurs morales suprêmes ».

La socio-économie récuse l’image de l’homme comme simple consommateur utilitariste. Pour les socio- économistes, « l’homme est un sujet où s’affrontent l’utilité et la morale ». Ils s’inquiètent surtout des conséquences qu’entraine la propagation du dogme économique orthodoxe où priment les lois du marché et de l’argent sur la vie collective. Et ce, particulièrement chez les jeunes et les pauvres. Selon les socio- économistes, les écoles doivent faire davantage la promotion de la coopération et des projets collectifs.