Tensions Canada/États-Unis : pourquoi il s’agit de la « guerre commerciale la plus stupide de l’Histoire »

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Connaissance des énergies, 1er octobre 2026

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Yvan Cliche

Fellow spécialiste des questions énergétiques, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) — Auteur de Jusqu’à plus soif – Enjeux et conflits énergétiques (Fides, 2022)

Dans la guerre tarifaire qui oppose les États-Unis et le Canada, l’énergie occupe une place centrale.

Plus de 63 % des importations américaines de brut

Le Canada exporte de l’électricité vers les États-Unis, mais les revenus tirés de ces exportations, en gros 2,4 milliards de dollars américains en 2025, sont sans commune mesure avec ceux du pétrole : environ 95 milliards de dollars américains.

Du côté fossile, le Canada participe grandement à la sécurité énergétique des États-Unis. Ce dernier pays consomme en gros 20 millions de barils/jour : il en produit presque 14 millions de barils/jour, en importe près de 4 millions de barils/jour du Canada (soit plus de 63 % des importations américaines de pétrole brut en 2025). Ce pétrole est essentiellement transporté par oléoducs reliant les deux pays.

Il s’agit de pétrole lourd, et les raffineries américaines clientes du pétrole canadien ont été largement conçues pour traiter ce type de brut. Le brut canadien a en fait remplacé le pétrole lourd vénézuélien sur le marché américain, ceci après que le gouvernement de Hugo Chávez eut exproprié les actifs de certaines entreprises américaines, notamment ExxonMobil et ConocoPhillips, à la suite de conflits sur les conditions d’exploitation de leurs gisements au Venezuela.

Certains au Canada voient donc le pétrole comme l’arme de représailles par excellence dans la guerre tarifaire à laquelle se livrent les deux pays : en imposant une taxe ou une réduction des exportations de pétrole vers les États-Unis, Ottawa pourrait exercer une réelle pression économique sur Washington et l’inciter à revoir ses exigences commerciales.

Sans le pétrole, le Canada serait en déficit commercial avec les États-Unis

L’Alberta est la province la plus concernée par ce débat tarifaire. Cette province de l’Ouest canadien est, en quelque sorte, le Texas du Nord, avec 85 % de la production canadienne de pétrole. Elle expédie chaque jour 4 millions de barils de pétrole, surtout de type lourd, vers les raffineries du Midwest et de la côte du Golfe, principalement via un vaste réseau d’oléoducs.

Hors des États-Unis, elle ne dispose que d’une seule voie d’acheminement de son pétrole vers les marchés mondiaux : l’oléoduc Trans Mountain, qui peut transporter environ un million de barils/jour vers le port de Burnaby, dans la province voisine de la Colombie-Britannique.

Le pétrole est de loin le principal produit d’exportation du Canada vers les États-Unis : l’or noir représente environ le quart des exportations canadiennes vers son voisin du Sud. Ces exportations expliquent en bonne partie le surplus commercial du Canada avec les États-Unis, surplus qui atteignait 60 milliards de dollars américains en 2025.

Or, si l’on retire le pétrole de l’équation, le Canada se retrouverait en déficit commercial avec les États-Unis. Pour les Américains, le déficit commercial avec le Canada se transformerait en surplus d’environ 34 milliards de dollars par an. À preuve, le Canada constitue le principal marché d’exportation de la moitié des 50 États américains.

Dans ce contexte, on pourrait croire que le président Donald Trump chercherait à réduire la dépendance des États-Unis au pétrole canadien, notamment pour diminuer le déficit commercial qu’il dénonce régulièrement. Or, c’est le contraire qui se produit !

« Résurrection » de Keystone XL

L’actuelle administration républicaine cherche à accroître la capacité du Canada à exporter son pétrole vers les États-Unis. L’exemple le plus spectaculaire est son insistance à relancer le projet d’oléoduc Keystone XL. Le projet initial devait permettre de transporter une quantité supplémentaire de 800 000 barils par jour de pétrole canadien vers les États-Unis. Les administrations démocrates Obama et Biden avaient bloqué son développement, avec des décrets annulant sa construction.

Or, en août dernier, le président Trump a publié un message sur son réseau social Truth Social proclamant avec fierté la « résurrection » du projet. Les discussions portent aujourd’hui sur la possibilité de reprendre une partie du concept initial, avec une décision finale d’investissement qui pourrait intervenir en 2027.

Si un tel projet allait de l’avant, il aurait pour effet d’accroître encore les exportations canadiennes de pétrole vers les États-Unis. Autrement dit, une politique tarifaire destinée à réduire le déficit commercial américain pourrait, dans le cas du pétrole, contribuer à l’accroître !

C’est pourquoi le Wall Street Journal, dans son édition du 23 août 2026, qualifie cette confrontation entre les deux voisins de l’Amérique du Nord de « guerre commerciale la plus stupide de l’Histoire ».

Il faut probablement chercher ailleurs la véritable logique de cette offensive trumpiste contre le Canada. L’ancienne vice-première ministre du Canada sous le gouvernement Trudeau, Chrystia Freeland, responsable des négociations commerciales avec Washington sous la première administration Trump, a peut-être mis le doigt sur l’un des fondements politiques de cette position étatsunienne. Dans une tribune publiée dans le New York Times le 28 juillet 2026, elle écrit que l’offensive tarifaire de M. Trump a, dans le fond, un seul objectif : tout simplement « montrer qui domine et qui doit se soumettre »…