Caricatures danoises et liberté d’expression. Un autre intégrisme ?

La Presse, 9 février 2006
L’auteur (yvancliche@hotmail.com) écrit sur l’islam depuis plus de 20 ans.

Faut-il rentrer nos valeurs, telle la liberté d’expression, dans la gorge des musulmans ?

La réaction des Arabes et des musulmans à la publication de caricatures dans un journal danois a pris une tangente inattendue. D’un simple fait divers, l’affaire a maintenant embrasé le milliard de musulmans du monde.

L’événement renforce malheureusement les pires préjugés historiques qu’entretiennent les deux civilisations l’une envers l’autre. Les musulmans y voient le reflet du mépris et de la volonté d’humiliation des Occidentaux à leur égard. Les manifestations violentes des musulmans conforteront les Occidentaux dans leur préjugé d’un islam fanatique et moyenâgeux. L’Histoire n’évoluerait-elle pas en ce qui a trait aux relations millénaires entre l’Occident et l’Orient musulman?

Il y avait un grand risque à s’attaquer au prophète Mohammed, dont l’évocation est toujours accompagnée en islam de la mention « Que la Paix soit avec Lui » (de peur de commettre un sacrilège). Il est considéré avoir exprimé en langue pure et d’une grande beauté poétique les mots exacts de Dieu, scellant ainsi un message divin apporté initialement par le judaïsme et le christianisme. Représenter, à fortiori négativement, ce vénéré prophète à travers une image de main humaine équivaut à le dégrader.

Le monde arabe et musulman ne valorise pas autant que nous la fluide circulation des idées qui règne en Occident. Si on apprécie les formidables avancées techniques réalisées par nos sociétés depuis la fin du Moyen-Âge, on se méfie grandement d’une liberté de parole et de représentation qui heurte plusieurs sensibilités, notamment les relations hommes/femmes et la pudeur.

Une relation historique tendue
Mais il y a plus que l’attaque envers une religion et son messager dans la réaction à fleur de peau de bien des musulmans face aux caricatures provocatrices du journal danois. Les attitudes de colère exprimées s’expliquent en bonne partie par la relation inégale entre les deux civilisations, nettement à l’avantage de l’Occident depuis deux siècles et au malaise ressenti par une communauté musulmane passablement déroutée.

Il faut rappeler que, depuis deux siècles, les Occidentaux, notamment les Américains, les Britanniques et les Français, sont intervenus en force, y compris militairement, dans le devenir politique et économique des pays de la sphère arabe et islamique.

Autant d’événements qui ont consolidé chez les Arabes et les musulmans la perception d’un biais systématique des Occidentaux envers eux, leur culture, leur religion. Pire, d’une islamophobie rampante, d’arrière-pensées idéologiques cherchant à subjuguer l’Islam.

À cela se conjugue un désabusement face aux idées développées en Occident. Plusieurs pays de la région ont en effet intégré des idées occidentales (libéralisme, socialisme) au tournant du XXe siècle. Mais le développement économique et social n’a pas été au rendez-vous.

Pire, tous les États, sauf ceux du Golfe persique épargnés par la manne pétrolière, se sont enfoncés dans le sous-développement. Bien sûr, la faute en incombe aux élites de ces pays, mais cela a donné plus d’élan à une volonté de retour à sa culture propre, au premier chef l’islam, comme fondement idéologique et solution aux maux actuels. D’où l’attrait important exercé actuellement par le discours intégriste, qui profite grandement de ce genre de crise pour accroître son audience.

Souvent mise sur le tapis est également la politique de « deux poids, deux mesures » pratiquée par les Occidentaux : on clame les vertus de la liberté tout en soutenant des régimes répressifs. On déplore également à satiété l’association faite dans les médias occidentaux entre l’islam et la violence, une impression que les caricatures danoises ne font qu’accentuer.

Réagir avec prudence
Comment devrions-nous répondre à cette flambée d’émotion des musulmans face à ce qu’ils perçoivent comme une atteinte à leur dignité? En réitérant avec flamboyance notre croyance en la liberté d’expression, comme le suggèrent certains, manière de faire rentrer dans la gorge, advienne que pourra, des valeurs que nous défendons comme universelles? La volonté de promouvoir la liberté est certes louable, mais il s’agit d’une bien drôle de manière de dialoguer constructivement avec d’autres cultures.

Il ne faut pas faire de la liberté d’expression un autre intégrisme, un absolu à imposer au mépris de tout. Il faut se rappeler certains épisodes récents de notre propre vécu politique: l’atteinte à Jésus et à la Vierge Marie provoquait en Occident, il y a peu, des réactions très émotives.

Ici au Canada, le piétinement du drapeau québécois par une poignée d’Ontariens il y a quelques années a provoqué fureur et hauts cris. Bien des gens semblent oublier leur propre sensibilité à des mythes et à des croyances qu’ils reprochent, avec une ambivalente hauteur d’âme, aux « étrangers ».

Certes, la réaction des musulmans est disproportionnée et doit être dénoncée, d’autant que l’on retrouve aussi dans les médias du monde musulman des dessins et des propos douteux notamment sur les Américains et les Israéliens.

Mais soyons raisonnables et reconnaissons que l’Histoire nous enseigne qu’en matière de religion et d’identité, la prudence et le bon goût sont nos meilleurs guides. L’ampleur prise par l’affaire des caricatures danoises nous rappelle prestement à cette juste vérité.

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