Nouveau paysage des mariages montréalais

Métro, 3 juillet 2001

Vous l’avez sûrement noté dans vos pérégrinations quotidiennes : de plus en plus de Québécois de souche forment des couples avec des Québécois d’origine étrangère.

Si le phénomène existait déjà auparavant (qu’on pense aux nombres mariages entre Italo-Québécois et francophones), la nouveauté tient maintenant au fait que ces couples n’ont plus seulement une langue, mais aussi une culture et une religion différentes.

C’est le cas de Sylvie Lambert, 39 ans, Québécoise de souche et de Mohammed Hrimech, 33 ans, d’origine marocaine et de confession musulmane. Tous deux vivent maintenant à Montréal. En janvier 1995, séjournant à Québec, ils se rencontrent grâce à un ami commun. Quelques jours plus tard, ils commencent une fréquentation soutenue.

La magie s’opère. Six mois plus tard, ils se rendent pendant quelques semaines au Maroc et se marient selon les rites du pays. « Le mariage marocain est complètement différent du mariage tel qu’on le connaît, mentionne Sylvie. Pour en faire une expérience mémorable et enrichissante, il faut donc se montrer très réceptif à la différente ».

Comment vivent-ils leur mariage et leur relation dans le quotidien de la vie, malgré différences sociologiques qui les séparent ?

« Dès le départ, nous avons mis cartes sur table, lance Sylvie, courtier d’assurances originaire de l’Abitibi. Nous avons établi une règle immuable de respect intégral de nos identités respectives. Pas question d’adapter dans la contrainte des valeurs autres que les miennes ».

Mohammed acquiesce : « Nous avons fondé notre relation sur des valeurs dites universelles, faites de partage, d’acceptation complète de l’autre et de son identité de base », raconte ce docteur en biologie.

Fatima et Joseph (noms fictifs) forment également un couple maroco-québécois, mariés civilement, sauf qu’ici l’homme est québécois de souche, la femme marocaine musulmane.

Ils acceptent de parler à la condition que leur intimité soit respectée. Leur situation est plus complexe : Dans l’islam, la femme n’a le droit de fréquenter qu’un homme de religion musulmane. Comment peuvent-ils en ce cas soutenir leur union auprès de la famille musulmane?

Tolérance à distance
« La distance géographique joue ici un rôle important, dit Fatima. Ma parenté a fait sienne l’adage « autre pays, autres mœurs ». Disons qu’elle tolère, sans approuver, le fait que ne puisse imposer à mon conjoint ma religion et mes traditions dans son propre pays. « Elle ajoute qu’elle veut à tout prix éviter que la religion établisse une distance entre Joseph et sa famille et amis ». C’est moi qui ait choisi le Québec, alors c’est à moi de m’adapter, mentionne-t-elle. Si elle n’est pas contre une éventuelle conversion de son conjoint, « cela doit venir de sa propre initiative ».

Les parents respectifs, comment ont-ils réagit à ces unions particulières? Les deux couples s’entendent pour dire que la parenté n’a posé aucun obstacle majeur à leur fréquentation, puis à leur mariage.

À part quelques questionnements et des commentaires ambigus d’un oncle ou d’une tante, les deux couples se sont sentis bien acceptés, avec leur différence. « Il y a bien eu quelques pressions de la belle-famille pour que je me convertisse, signale Joseph, mais ce ne fut au total que des suggestions, des souhaits, mais exprimés sans trop d’insistance ».

Les amis-problèmes
Sylvie et Mohammed admettent toutefois que ce sont des amis qui ont jeté un froid autour de leur union. De part et d’autre, des préjugés tenaces resurgissent. Des amies de Sylvie la mettent fortement en garde contre le supposé opportunisme des « immigrants », désireux par le mariage d’accéder à la citoyenneté canadienne.

Sans compter la réputation de machisme des hommes de culture arable. Des copains de Mohammed dévalorisent l’attitude des femmes occidentales, associées à des êtres volages et infidèles.

Même si ces commentaires ne sont sans les affecter quelque peu, Sylvie et Mohammed n’en ont cure. Ils se fient tous deux à ce qu’ils voient, au quotidien de leur fréquentation. Sylvie est tout sauf une femme irresponsable. Mohammed est tout sauf un « maniganceux » doté au surplus d’une vision traditionaliste du rôle de la femme. « De mon côté, j’ai toujours considéré Mohammed comme un être humain avec ses propres caractéristiques personnelles, et non pas comme un étranger », insiste Sylvie.

La génération suivante
Si la différence culturelle peut n’amener aucune friction entre les conjoints, l’expérience démontre que la belle entente trouve souvent écueil lors de l’arrivée et de l’éducation des enfants, alors que les parents veulent transmettre ce qu’ils ont acquis de mieux, bref une partie d’eux-mêmes.

Cette épineuse question n’a pas non plus posé problème pour Sylvie et Mohammed : dans la petite famille, on souligne aussi bien Noël que les principales fêtes musulmanes, sans forcer les enfants à prendre parti pour une religion ou pour l’autre.

Sur ce point, Mohammed mentionne vouloir à tout prix éviter de créer une sorte de ghetto culturel entre ses enfants et la culture québécoise ambiante. « Tout en voulant leur transmettre une bonne connaissance de ma culture, je veux éviter que mes enfants soient enfermés dans un schéma culturel qui les sépare des autres enfants de leur milieu », dit Mohammed. « Ils se feront leur propre avis sur la culture musulmane et arabe. Je ne veux en aucun cas les contraindre dans un sens ou l’autre, au détriment de leur propre choix. En somme, je propose, ils disposent ».

Fatima et Joseph préconisent la même approche. Toujours sans enfant, ils ont malgré tout abordé cette question et choisi de faire connaître à leur future progéniture les deux traditions, en toute égalité, sans les mettre en compétition l’une contre l’autre.

Les conditions du succès
Si Mohammed a une plus grande conscience de la particularité de leur couple et de leur famille, Sylvie soutient que, grosso modo, les éléments du succès d’un couple interculturel restent fondamentalement les mêmes que ceux qui s’appliquent à un couple de même culture.

« À la base, accepter l’autre, échanger, dialoguer avec respect : bref, les mêmes facteurs qui font le succès d’un couple à long terme », dit-elle. « Peut-être tout cela, mais un peu plus intensément », nuance Mohammed.
Joseph admet, pour sa part, avoir dès le départ investi davantage dans son couple, soucieux que les différences culturelles posent obstacle à son union. « Je me suis donné davantage, en temps et en engagement sincère et je crois que cela a joué en notre faveur », dit-il.

Différents donc, les couples interculturels? Pas vraiment, selon nos deux couples, si ce n’est que cette conviction qu’il est possible de transcender les différences culturelles et religieuses et de rejoindre l’humain, dans ses dimensions universelles.

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