Retour en Tunisie

www.tolerance.ca, septembre 2005

Rien ne peut mieux décrire le bond prodigieux qu’a connu Tunis que ce souvenir vivace que je conserve de mon premier coup de téléphone depuis la capitale tunisienne à mes parents au Québec. J’y séjournais à l’époque en tant qu’étudiant en langue arabe à l’Institut Bourguiba des langues vivantes, grâce à une bourse qui m’avait été accordée par l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF), et je résidais à la cité universitaire Haroun el-Rachid, dans le quartier des ambassades. Je me souviens que j’ai dû me rendre au bureau de poste, attendre pendant une heure qu’une ligne soit disponible, puis crier à mes parents mon adresse de résidence : ils n’ont finalement jamais pu la retenir tant la ligne était mauvaise !

Mon souvenir d’époque me rappelle nombre de femmes portant la djellaba blanche et des hommes arborant le tarbouche. Quelque 20 ans plus tard, en ce bel après-midi de printemps dans cette capitale exotique de l’Afrique du nord, je sors mon cellulaire et j’appelle ma femme, bousculé par les nombreux jeunes qui déambulent collés à leurs portables dans des discussions animées. Je parcours l’avenue Habib-Bourguiba, avec ses véritables parures de Champs-Elysées, et côtoie une population, toujours très jeune, mais au style plus occidentalisé, où le jean est roi, autant chez les hommes que chez les filles.

Même les cafés, autrefois havre masculin, ont changé. Je remarque que les femmes sont davantage « admises ». Certes, elles ne se présentent pas encore seules, mais elles ont pris place, du moins en bande, voire avec leurs amoureux, et ne s’enferment pas dans une intimidante discrétion comme c’est le cas dans certains pays musulmans. Les taxis abondent, ils sont jaunes maintenant à la façon new-yorkaise, et à un prix dérisoire, ils permettent une libe1té de mouvement unique. La télé également surprend, avec ses programmes de vidéos de fin de soirée où les vedettes féminines de la chanson se tortillent dans des tenues pour le moins provocantes…

Sidi Bou Saïd, la ville bleutée
Dans ce flot ininterrompu de mouvement propre à toute capitale qui se respecte, seule la médina (la vieille ville), patrimoine mondial, n’a pas changé et accueille toujours son flot quotidien de citoyens locaux, attirés par les aubaines, et sa vague de touristes, surtout européens, à la recherche d’un précieux souvenir souvent durement négocié. Et les banlieues de Carthage et de Sidi Bou Said, la ville bleutée, sont restées tout aussi merveilleuses pour le touriste qui peut apprécier cette architecture aux forts accents de la Méditerranée.

Analysée dans un contexte de développement, la Tunisie s’adapte relativement bien à la modernité. L’ex-territoire de la Rome antique, maintenant peuplé de près de 10 millions d’habitants, est un des premiers pays d’accueil de l’investissement étranger en Afrique. Contrairement à son voisin algérien, pas tout à fait remis d’une violente guerre civile, et au Maroc dont l’économie est vacillante, la Tunisie se démarque de ses voisins par son dynamisme économique, encouragé d’ailleurs par la venue temporaire du siège de la Banque africaine de développement, fuyant une Côte d’Ivoire trop fébrile. Le pays peut se targuer d’une inflation maîtrisée et d’une croissance démographique contenue, et de l’existence d’une réelle classe moyenne. Les bidonvilles, qui font honte à nombre d’états africains, n’existent plus.

Une liberté de mœurs, mais une liberté politique sous surveillance
La Tunisie affiche aussi une grande stabilité politique depuis son indépendance en 1956, et jouit d’une liberté de moeurs sans pareille dans le monde arabe. La polygamie y a été abolie bien avant tous les autres pays arabophones et on ne s’est jamais ensablé dans une politique familiale rétrograde réservant aux femmes un statut de mineure, comme c’est encore le cas en Algérie. La députation féminine occupe d’ailleurs près du quart des sièges à la Chambre des députés de Tunis.

Quelques failles apparaissent toutefois dans ce portrait somme toute fort positif : si l’intégrisme semble en apparence peu influent, la liberté politique est encore bien timide, comme on le constate à la lecture d’une presse fort peu critique et aux relents unanimistes. En Tunisie, en effet, la liberté d’expression a un prix. À 28 ans, Zouhair Yahyaoui, le jeune fondateur et rédacteur en chef du webzine satirique Tunezine, a écopé d’une peine de 24 mois de prison pour avoir transmis sur un forum de discussion une rumeur sur une attaque armée du palais de la présidence de la République. Zouhair Yahyaoui a déclaré avoir été torturé jusqu’à ce qu’il révèle les mots de passe permettant aux autorités de fermer le site Internet.

C’est le cas également d’un certain nombre de femmes dont l’avocate Nadhia Nasraoui, habituée comme Sihem Bensédrine, des geôles de Ben Ali et dont les médias ont relayé le visage tuméfié par la brutalité des coups que lui ont porté les sbires du régime en mars 2005.

Le voisin marocain est, à cet égard, à des lieux d’avance, avec sa presse de qualité, mais acerbe et très critique envers le régime dirigeant. Des avancées majeures sont donc encore à faire sur le plan démocratique : le pays n’a connu que deux présidents, depuis son accession à l’indépendance, Bourguiba et l’actuel, Ben Ali, au pouvoir depuis 1987.

Mondialisation et concurrence chinoise
Autre source d’inquiétude : la mondialisation. Comme au Canada, celle-ci ébranle fortement l’industrie textile, maintenant soumise à la concurrence chinoise, féroce et implacable. Or, cette industrie occupe près de la moitié de la population active industrielle : c’est dire l’ampleur de la menace, économique mais aussi sociale, qui pèse sur le pays, déjà aux prises avec un chômage conséquent atteignant environ
15 % de la population active.

À l’approche du son anniversaire de son indépendance, la Tunisie se présente, à raison, comme un modèle de réussite pour les pays en développement, mais la route qui se déploie devant elle demeure, comme autrefois, semée de défis tout aussi colossaux que ceux auxquels elle a dû faire face durant la période qui a suivi l’indépendance.

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