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Du pain et du jasmin

Monia Mazigh, Du pain et du jasmin, David, Ottawa, 2015, 257 p.

Nuit blanche, no. 141, hiver 2016

Le titre de ce roman fait référence à deux événements phares de l’Histoire de la Tunisie, soit les émeutes du pain de 1984, et la « Révolution du jasmin », de 2011. Deux révoltes animées par une volonté de justice et de dignité, en grave défaut dans ce pays de soleil gouverné par seulement deux hommes entre son indépendance en 1956 et la Révolution de 2011, soit Habib Bourguiba et le flic Zine ben Abidine Ben Ali.

L’auteure (épouse de Maher Arar, ce citoyen canadien injustement emprisonné en Syrie suite au 11 Septembre), utilise ces deux événements historiques de sa Tunisie natale pour décrire l’éveil de la conscience politique de Nadia, au début des années 1980 contre le régime vieillissant de Bourguiba, puis de sa fille Lila, quelque 25 ans plus tard, lors de la Révolution ayant chassé du pouvoir le bourreau Ben Ali.

Fille de la classe moyenne du pays, Nadia prend petit à petit conscience de la pauvreté et de l’injustice sociale prévalant dans son pays à la faveur des actions politiques menées par Mounir, le copain de sa meilleure amie Neila. Ce Mounir contestataire sera injustement emprisonné pendant sept ans et la jeune Nadia fera pour le venger un geste de trop, soit d’insulter la fille d’un apparatchik du régime policier : elle se sentira forcée de quitter le pays avec son premier amoureux, Alex, un francophone canadien rencontré au centre culturel américain.

Des années plus tard, Nadia, qui habite maintenant Ottawa, incite sa jeune fille adulte Lila à parfaire son arabe, à Tunis. Hébergée par le couple Neila-Mounir, Lila se frotte, elle aussi, comme sa mère, aux dures réalités du pays, notamment à sa dictature caricaturale et à la stagnation économique, sociale, politique qui y sévit. Puis, victime d’une injustice, un homme s’immole. La révolte gronde dans le pays, et Lila voit sa vie transformée par l’enivrement ressentie à voir le peuple triompher et mettre enfin à bas un régime repu et apeuré.

Ayant vécu cinq ans en Tunisie, presque exactement aux périodes décrites dans ce roman, dont la Révolution de 2011, j’ai apprécié la justesse du portrait social de ce pays. Les descriptions des personnages, des lieux, des ambiances, des habitudes sociales, des mentalités du pays ayant cours au jasmin y sont si proches de la réalité qu’on lit le roman comme si on était sur place : bref, une incursion intimiste, fluide et réussie dans des moments critiques de la vie d’un pays devenu le phare démocratique de tout le monde arabe.

Tunisie et corruption du régime Ben Ali : les pires doutes sont confirmés

Huffington Post Québec, 31 mars 2014

Quelle étude à point nommé nous a livrée la Banque mondiale, le jeudi 27 mars, sur la corruption en Tunisie sous le régime Ben Ali! Dans un papier scientifique au titre accrocheur, «All in the Family: State Capture in Tunisia», trois chercheurs de l’institution basée à Washington confirment la corruption et les avantages indus que se donnait le clan Ben Ali dans la Tunisie pré-révolutionnaire.

Même si l’étude apporte la preuve sur ce qu’on savait tous, soit que la Tunisie était devenue un terreau dont les affaires les plus lucratives atterrissaient dans le petit clan familial du président, elle met des chiffres et toute la rigueur de la science sur cette corruption.

Elle révèle en effet, corrélations mathématiques à l’appui, que le clan Ben Ali manipulait les lois et les réglementations en sa faveur, si bien qu’en 2010, il s’accaparait à lui seul… 21 % des profits de tout le secteur privé tunisien.

Sans vergogne, le clan Ben Ali parasitait de plus en plus l’économie du pays: il investissait dans des secteurs lucratifs, qu’il protégeait ensuite de toute concurrence, grâce entre autres à des décrets présidentiels. Pas moins de 220 entreprises étaient ainsi sous leur coupole, pour une valeur de plus de 13 milliards de dollars, soit le quart du PNB tunisien en 2011 : du capitalisme de copinage, comme l’écrit la Banque mondiale (crony capitalism).

La supposée « ouverture » aux investisseurs dont se vantait tant la Tunisie était en somme un « mirage », disent les auteurs de l’étude. Ce mirage explique notamment pourquoi la diplomatie canadienne, pas dupe des manœuvres du régime, déployait peu d’efforts en Tunisie, et envisageait même de fermer son ambassade.

L’étude de la Banque mondiale est d’autant plus indiquée que les rumeurs d’enrichissement facile et illicite ont largement contribué au ras-le-bol révolutionnaire. Un ras-le-bol grandement dirigé contre la famille Ben Ali, mais, peut-être plus encore, contre la famille de sa deuxième femme, les Trabelsi, dont les maisons ont été complètement saccagées sous la rage populaire durant les jours suivants la Révolution tunisienne du 14 janvier 2011.

Belhassen, le parrain du régime, à l’abri, parmi nous
Parlant des Trabelsi : on n’a plus de nouvelles, du tout, du parrain présumé de ce régime de copinage, Belhassen Trabelsi, beau-frère du président, qui a fui de nuit vers Montréal suite à la révolution de jasmin, il y a de cela déjà plus de trois ans.

Son nom est bien sûr cité dans l’étude de la Banque mondiale, qui rappelle sa vaste emprise notamment dans la cimenterie, le sucre, le secteur aérien. Ah que Belhassen devait se trouver malin de faire tant de pognon. Qu’il devait se sentir tout léger à faire la grosse vie, avec ses frères, ses sœurs et sa belle-famille Ben Ali ! Savait-il que sa famille était, toutes classes confondues, honnie par la population tunisienne ? On peu en douter tant dorée était la bulle dans lequel il vivait, au sein d’une dictature caricaturale, qui ressemblait à la Corée du Nord, notamment en matière de culte de la personnalité et de liberté d’expression.

Notre nouveau résident d’origine tunisienne profite de la protection d’un État de droit, le Canada, pays avec des règles de bonne gouvernance qu’il a pourtant largement piétinées dans son pays, venant chez nous protéger sa peau avec de l’argent acquis grâce à son copinage avec son beau-frère Ben Ali.

Que lui arrive-t-il ? Bien difficile de le savoir.

Restera-t-il ici aussi longtemps que le Rwandais Léon Mugesera, qui a vécu… 17 ans parmi nous, au Québec, avant d’être finalement expulsé dans son pays afin d’y être jugé pour ses actes présumés génocidaires ? Belhassen semble bien parti pour cela. Comme quoi notre système juridique, certes enviable, car indépendant, mais aux procédures combien longues, complexes, protège aussi, hélas, les personnages au passé douteux.

Avis aux profiteurs magouillant autour des dirigeants des États corrompus. Un seul petit pied posé à même notre sol et vous pourrez respirer en toute tranquillité : les avocasseries canadiennes vous mettront longtemps à l’abri, dans le plus paisible anonymat.

Tunisie: la seule avancée démocratique réelle dans le monde arabe

Huffington Post, 14 janvier 2014

Yvan Cliche a été fonctionnaire à la Banque africaine de développement, à Tunis, entre 2007 et 2011 et a vécu sur place la Révolution tunisienne. Il écrit régulièrement sur le monde arabe et l’Afrique depuis 30 ans.

La Tunisie est présentement engagée dans un sprint visant à finaliser sa nouvelle Constitution avant le 14 janvier, soit trois ans jour pour jour après sa Révolution historique de 2011 qui a déclenché le Printemps arabe. La route qui a mené à cet aboutissement tant souhaité a été tout sauf linéaire.

Deux raisons expliquent l’accouchement difficile de ce document historique: le caractère inattendu de la Révolution tunisienne et l’absence d’une force politique structurée canalisant cette poussée démocratique.

Un rappel des événements, tels que vécus sur place
Mercredi 12 janvier 2011, à Tunis. Je me rends à l’heure du lunch rue Habib-Bourguiba, la principale artère de la capitale, pour mieux prendre le pouls de l’agitation sociale qui habite le pays depuis le suicide, par immolation, d’un jeune marchand de fruits-légumes dans une bourgade oubliée de la Tunisie profonde.

Mon pronostic: avec la quantité innombrable de flics et d’indicateurs qui encadrent la ville, le peuple tunisien semble avoir bien peu de chances de franchir la passerelle vers sa liberté…toutes ces manifestations spontanées depuis un mois ne seraient-elles donc qu’un feu de paille, un sursaut vite réprimé et oublié ?

Puis les événements se précipitent. Dès le lendemain, moi et mes collèges de travail recevons, à la mi-journée, une consigne de notre employeur de quitter immédiatement la ville, de plus en plus couverte par la fumée de gaz lacrymogènes provenant des policiers chargeant des manifestants. Je quitte dans le tohu-bohu général, une main sur le volant de ma voiture, l’autre sur le visage pour éviter l’irritation rapide causée par ces gaz.

Puis, le lendemain, soit le vendredi 14 janvier, en fin d’après-midi, l’impensable survient. Réfugié avec ma famille dans notre résidence, sise sur une rue au nom prédestiné, soit le 1, rue du Jasmin (la révolution tunisienne sera qualifiée de «Révolution du jasmin», fleur mythique de ce pays), je suis figé devant le téléviseur de mon salon, saisi par le spectacle de l’Histoire qui s’écrit à la stupeur de tous.

Car à la télé nationale, trois dirigeants invoquent un obscur article de la Constitution pour justifier un changement à la direction du pays, dirigé par le même homme depuis 23 ans, le dictateur Zine Ben Abidine Ben Ali, qui a fui dare-dare le pays suite à une importante manifestation dans la capitale.

Partout dans ce petit pays d’Afrique du Nord, et dans le monde, la consternation est complète, totale. Rien de moins qu’une révolution politique vient d’avoir lieu dans un pays arabe.

La joie cède rapidement la place à l’incertitude
Les jours suivants, un couvre-feu est imposé dès la tombée du jour par l’armée, qui semble prendre le contrôle face à une institution policière omnipuissante, mais détestée en Tunisie.

Car des coups de feu sont entendus chaque nuit. (Pour moi qui est passionné d’Histoire et qui a vu tant de documentaires sur les grands événements, je me dis que, cette fois, ce n’est pas un film que je visionne, confortablement installé dans le salon de ma résidence au Canada, mais des bouleversements en direct : les balles entendues de si près… en sont de vraies).

Les citoyens sont forcés d’assurer eux-mêmes leur sécurité, avec une vigile permanente de leur quartier. Des membres de la garde rapprochée de Ben Ali, hier si puissants et craints, sont emprisonnés. D’autres quittent de nuit, dont Belhassen Trabelsi, le beau-frère honni du président, vers Montréal; sa résidence à Tunis, comme celles d’autres membres de sa famille, est pillée et saccagée. Plusieurs étrangers, inquiets de ce désordre si subit, tranchant grandement avec l’ancien ordre imposé par une police pléthorique, prennent d’assaut les aéroports. Les affiches à la gloire de Ben Ali, qui étouffent le paysage national depuis deux décennies, sont déchirées. Les rumeurs (souvent fausses) abondent, mais les pénuries surviennent, rapidement.

Bref, la rupture est radicale. Si bien que, pour tous, la joie cède rapidement le pas à l’inquiétude, l’insécurité, car on ne sait plus qui dirige le pays et où il s’en va.

Mais, au-delà de ces troubles, pour la première fois dans le monde arabe, la «rue», dont on a souvent déploré l’apparente apathie, s’est enfin réveillée, et demande plus de pain, et de dignité.

Une évolution en dents de scie, mais l’optimisme est permis
Avancée rapide trois ans plus tard, où en est la Tunisie? Malgré des avancées et des reculs, dont des assassinats de leaders politiques, la stagnation économique, l’émergence de la mouvance islamiste autrefois réprimée, le pays tient bon: il s’avère finalement le seul du Printemps arabe à laisser entrevoir les fruits de sa Révolution.

Car, durant ces trois dernières années, dans les pays touchés par ce nouveau « printemps des peuples», la Libye a sombré dans un quasi-chaos, l’Égypte joue du surplace avec une armée qui s’accapare tout, la Syrie compte ses morts et est encore aux prises avec un dictateur sanguinaire et illégitime.

Seule la petite Tunisie semble avancer, à petits pas, difficilement. Le pays a au moins vu éclore, pour la première fois depuis son indépendance, la liberté de presse, de parole et de réunion. Ce n’est pas une mince avancée pour un État qui, durant ses plus de 50 ans d’indépendance, le disputait à la Corée du Nord en matière de contrôle de l’information: la moindre parcelle de critique contre le pouvoir était en effet bannie, les opposants étroitement surveillés.

Après un beau parcours suivant les premiers mois de la révolution, avec une assemblée constituante élue dès la fin 2011, la situation depuis semble moins linéaire: le débat politique est acerbe, marqué par une profonde division entre les tenants d’une société davantage fondée sur le religieux, et les tenants d’une société laïque. Les prochaines élections ne devraient se tenir qu’en 2014, alors qu’elles étaient initialement prévues fin 2012.

Chose certaine, aucun parti, aucun leader n’émergent avec assez de force pour «guider» le pays vers un avenir plus florissant.

L’économie souffre de cette instabilité politique: la croissance n’est pas assez vigoureuse pour résorber le chômage des jeunes et les clivages régionaux. Le ralentissement économique de l’Europe, depuis quelques années, qui est le principal partenaire économique de la Tunisie, arrive à un bien mauvais moment.

Malgré cela, un optimisme prudent est de mise. Après avoir été à l’avant-garde du monde arabe sur le plan social, notamment par le statut accordé aux femmes, la Tunisie est en voie de s’afficher de nouveau comme un modèle cette fois sur le plan démocratique. On lui souhaite tellement de réussir.

Avis aux Tunisiens : il faut un développement politique inclusif

www.kapitalis.tn, 16 octobre 2012
Canadien, vivant à Montréal, ex-résident de la Tunisie, 2007-août 2011.

L’élite tunisienne, et notamment celle au actuellement pouvoir, serait bien avisée d’éplucher le livre Why Nations Fail?, publié cette année et ayant obtenu un succès retentissant dans les milieux intellectuels à travers le monde.

L’ouvrage, écrit par deux chercheurs de deux universités américaines de renom, l’un du MIT (D. Acemoglu), l’autre de Harvard (J. Robinson), ont fouillé à fond l’Histoire, et le processus de développement de plusieurs pays de tous les continents, pour tenter de comprendre pourquoi certains ont pu décoller, et procurer ainsi une qualité de vie enviable à la majorité de leurs citoyens, tandis que d’autres, face à des possibilités similaires, ont manqué le bateau, et poursuivi dans la médiocrité, avec un système ne profitant qu’à une minorité.

Le politique prime sur l’économique
L’argument fondamental du livre est d’un grand intérêt pour la Tunisie. Il confirme que le pays est effectivement en train de bâtir son avenir, qui sera, selon les actions posées par les élites actuelles, rayonnant, propulsé vers le haut, ou sinon stagnant, bref une moche continuation de l’ancien régime.

Cet argument est le suivant: ce sont les institutions politiques, et non l’économie, qui expliquent pourquoi certains pays réussissent, et pourquoi d’autres échouent. Bref, disent les auteurs, le politique domine l’économique quant au destin des nations. Ni la géographie, ni la culture ne jouent un rôle significatif; ce sont les institutions politiques qui ont le rôle déterminant, celui qui entraine ou non le succès d’un pays et qui expliquent les inégalités mondiales. Une croissance économique soutenue et viable à long terme est impossible, insistent les auteurs, sous un gouvernement autoritaire. Avis à la Chine.

Le cas de la Corée l’illustre à merveille: voilà deux pays (Corée du Sud, Corée du Nord) ayant une histoire commune, une langue commune, une culture commune. Pourtant l’un, la Corée du Sud, est un pays développé, moderne, allant de l’avant. L’autre, la Corée du Nord, complètement fermé et imperméable au débat, est pauvre, aux mains d’une famille dynastique ayant tout à perdre de tout changement.

Le caractère novateur de ce propos est qu’il va à l’inverse d’un dogme généralement admis, qui dit qu’il faut créer de la richesse avant d’ouvrir le champ politique: seul un «dictateur éclairé» peut poser la table à l’ouverture éventuelle du champ politique. Souvenons-nous que le dictateur Ben Ali avait ses nombreux supporters, notamment dans la classe politique française, qui pensait que le développement de la Tunisie pouvait faire fi des droits démocratiques, supposément le prix à payer pour aller de l’avant sans trop de «perturbations». (L’Histoire démontre que, dans la grande majorité des cas, cette ouverture politique ne survient jamais d’elle-même, dixit le cas tunisien qui a dû procéder finalement par une révolution).

Il est vrai qu’une ouverture réelle ne peut arriver du jour au lendemain: elle s’est accomplie, notamment en Occident, que sur une très longue période. Mais le livre mène tout de même une charge frontale contre l’argument d’un pouvoir centré sur quelques personnes, fermant le débat politique pour mieux assurer la stabilité et l’ordre supposément nécessaires au développement.

Les pays pauvres, disent les auteurs, le sont car ils sont dirigés par une élite peu nombreuse, s’accaparant les richesses, favorisant les monopoles, et ayant organisé la vie politique pour assurer sa survie. De plus, signalent-ils, cette élite est bel et bien consciente de ce dysfonctionnement, mais bloque le changement, car elle sait qu’elle y perdra ses privilèges.

Face à cette réalité, le constat est que, pour qu’un pays décolle sur le plan économique, il faut un bouleversement politique profond, une évolution d’institutions politiques dites extractives (au profit d’une clique), vers des institutions politiques inclusives, qui assurent une meilleure redistribution de la richesse au profit du plus grand nombre.

Ce qui différencie les pays qui fonctionnent de ceux qui ne fonctionnent pas, ce sont des institutions politiques inclusives donc, préalable au partage de la richesse économique qui s’en suit.

Le changement comme « destruction créative »
Le livre s’attarde beaucoup sur le cas de la Grande-Bretagne, pour les auteurs le berceau des institutions politiques inclusives du monde moderne.

Le changement dans ce pays, ce que les auteurs nomment une «destruction créative», un point tournant, s’est opéré en 1688, car l’Angleterre (ainsi connue à l’époque) y effectue une transformation capitale du politique: de nouvelles élites, et le peuple, ont combattu, pour des droits politiques accrus, le pluralisme, l’émergence de règles claires et applicables pour tous, qui ont ensuite été utilisées pour mieux tirer profit d’opportunités économiques. Une «Révolution glorieuse» s’expliquant par des évènements fortuits: notamment la découverte des Amériques, amenant les nouveaux riches anglais à exiger la fin de l’absolutisme royal.

Un avertissement est formulé par les auteurs: il n’y a pas de déterminisme historique, l’Histoire n’est pas une suite inexorable vers le progrès. Un pays peut régresser, car il n’y a pas de cumulation automatique vers le haut. De petits, ou de gros évènements, imprévisibles (une épidémie par exemple), enchainés à d’autres évènements de nature politique ou autre, peuvent pousser un pays vers la décroissance, politique et économique. D’où l’importance d’une société civile forte maintenant les «contraintes» sur les élites en faveur de la démocratie, et d’une presse libre et responsable.

Que peut tirer la Tunisie de cet enseignement? Si on suit les auteurs, impossible de soutenir ceux qui prétendent qu’il faut se préoccuper uniquement d’économie, de pain et de beurre, et laisser la politique aux politiciens du moment. Une telle attitude faciliterait au contraire la mainmise de la richesse économique du pays par un petit nombre, ensuite tentée de mettre les institutions politiques à son service. Et la Tunisie de retomber dans son histoire récente, dont elle cherche à se débarrasser.

Certes, la Tunisie ne peut maitriser tout entier son destin, car des forces extérieures forceront certains de ses choix. Mais le renforcement de la société civile, de la police, des médias, de la magistrature, agissant comme un sain contrepoids au pouvoir politique, est de mise.

Un souhait donc : que le pouvoir actuel parcourt cet ouvrage, riche d’avis et de conseils sur les méfaits profonds des tentations autoritaires et anti-démocratiques.

La deuxième fâtiha. L’islam et la pensée des droits de l’Homme

Yadh Ben Achour, La deuxième fâtiha. L’islam et la pensée des droits de l’Homme, Paris, PUF, 2011.

Nuit blanche, janvier-février-mars 2012

Même si le contenu de ce livre dense et stimulant peut apparaitre comme relativement peu accessible aux non spécialistes de l’islam, le message fondamental de cet éminent intellectuel tunisien n’en est pas moins limpide.

Si elle veut se sortir de la régression dans laquelle elle est plongée depuis des siècles, la civilisation musulmane doit se réinventer en adoptant, ni plus ni moins, les valeurs qui ont contribué à l’avancée de l’Occident, et qui sont devenues, dit l’auteur sans ambages, universelles : séparation du politique du religieux, État de droit, liberté individuelle, respect des droits de l’homme, droits des femmes, liberté de conscience et de parole.

Pour cet ex professeur universitaires de sciences juridiques venant d’une famille avantageusement connue en Tunisie pour ses contributions intellectuelles, en islam, en droit, ou en politique, « la société islamique se trouve aujourd’hui atteinte du fond de son être, gangrénée par un formalisme outrancier, une politisation désastreuse, un attachement maladif aux manifestations socioculturelles externes, une puérilité sans limite de la pensée religieuse ». (p.8)

La civilisation islamique actuelle apparait imperméable au doute, à la remise en cause, engouffrée dans sa certitude d’avoir, avec le Coran, le Livre final, parole de Dieu qu’on ne peut donc questionner, et dont seuls les premiers califes ont véritablement mis en pratique la sagesse et le savoir.

Pour Yadh Ben Achour, un auteur de plusieurs ouvrages savants qui démontrent sa capacité de manier avec autant de profondeur la philosophie occidentale qu’orientale, le sous-développement du monde arabe s’explique aussi par ce gel de la pensée religieuse et la survivance de coutumes ancestrales peu compatibles avec la modernité. La survalorisation du passé, la sacralisation du texte religieux et son interprétation littérale contribuent à perpétuer un état mental ossifié, qui agit comme un rempart à la nécessaire réinvention de toute civilisation et son adaptation constructive aux conditions dominantes qui l’entourent.

Comment instiller une mentalité de progrès en islam, encore prisonnier de ses pesanteurs historiques ? « Abolir la lettre, car la lettre tue, c’est vivifier l’esprit » (p.21), dit le juriste. Un large débat autour de la religion s’impose, favorisant une interprétation évolutive des textes fondateurs, ouvert aux enjeux actuels, et non plus, comme c’est trop souvent le cas, une apologétique aveugle ne visant qu’à valider des dogmes anciens mis à mal par les idées modernes.

Mais il faut surtout implanter, soutient avec ardeur M. Ben Achour, dans les têtes et dans les cœurs, cette idée de la primauté des droits de l’homme sur la religion, car l’inverse conduit nécessairement à l’assujettissement. Dans le monde arabe actuel, cette vision apparait encore peu susceptible de gagner la faveur des masses. Mais la Révolution tunisienne, si chère à ce penseur si épris de raison et de liberté, amène un peu d’espoir.

Tunisie. Lettre à Abdelaziz Ben Dhia d’un ex-voisin canadien de La Marsa

www.kapitalis.tn, 31 janvier 2012
Blogueur, ex-résident de la Tunisie (2007-2011), Montréal, Québec, Canada.

Au moment où j’écris ces lignes, je ne saurais dire comment vous vous portez.

Je sais qu’au moment de la Révolution, vous avez été placé en résidence surveillée, le 23 janvier 2011, puis emprisonné le 12 mars de la même année, dans l’agglomération de Tunis.

Pourquoi cette missive, de moi, pur inconnu, à vous, un des barons de l’ex-régime dictatorial tunisien ?

C’est que le hasard de la vie a voulu que, pendant plus d’un an, nous avons été voisins, rue Ali Kallel à La Marsa, dans votre pays, la Tunisie.

J’y louais une maison avec ma famille dans le cadre d’un emploi que j’y avais pour une organisation internationale basée à Tunis.

Dès mon installation, j’avais bien sûr noté la présence permanente, 24 heures sur 24, 365 jours par année, d’un policier se tenant au devant de votre résidence. Cela m’avait bien sûr intrigué et, un soir, j’avais demandé au policier de faction quelle personne habitait cette résidence.

Il m’avait répondu dans son français bancal «un personnage très, très important. Grand ami de Ben Ali».

Et puis est venu, fin 2008, un numéro d’un magazine international, publié en France, dont un article portait sur la Tunisie. Dans ce texte, on y parlait des hommes proches du président du pays.

À ma stupeur, je vous ai reconnu dans une des photos publiées.

Cette découverte ne m’a guère laissé indifférent. C’était la première fois que je vivais, pour une longue période, sous une dictature. Vivre dans un pays fermé à la libre circulation de l’information, à l’expression libre des idées m’a rempli de sentiments troubles.

Accro d’informations, j’en étais venu à délaisser de plus en plus la lecture des médias tunisiens, tous soumis à une chape de plomb rendant absolument impossible le compte-rendu de l’actualité réelle dans votre pays.

Et je m’offusquais, quasi quotidiennement, de la peur qui régnait parmi les citoyens dans une Tunisie pourtant à une heure de vol de l’Europe. Peur de dire ce qu’ils pensent, ressentent, même si ces commentaires seraient utiles à être entendus pour contribuer à un sain débat public dans le pays.

Porté par ces émotions, je me suis ainsi renseigné sur votre compte. Rapidement, j’ai appris que vous étiez un des piliers du régime, peut-être même le numéro deux, après le président Ben Ali.

En apprenant davantage sur votre profil (via Wikipedia), j’ai été secoué. Par le contraste entre vous et l’ex-dictateur.

Tout, votre origine sociale, votre éducation, vous éloignait de Ben Ali. Je vous croyais, au départ, homme du sérail sécuritaire. J’ai découvert un homme de la bourgeoisie, de La Marsa, cité intellectuelle par excellence du pays.

Docteur en droit, formé en France, ex-directeur de la Faculté de droit de Tunis : bref tout, dans votre parcours, faisait de vous un homme éminemment fréquentable. Un homme tout en contraste avec votre ami Ben Ali, petit flic peu instruit, s’étant construit une carrière dans la répression et le renseignement.

Et pourtant.

Vous êtes devenus tous les deux de fidèles et indéfectibles alliés. On disait même de vous que vous étiez son plus fidèle lieutenant, voire plus dévoué à l’homme qu’au régime.

Lors de la campagne présidentielle de 2009, dont l’issue ne faisait bien sûr aucun doute, je lisais vos propos dans les médias staliniens du pays et tous vos commentaires pointaient vers les qualités d’homme quasi surhumain attribuées à Ben Ali, présenté comme la toute seule alternative raisonnable, envisageable pour votre pays.

Porté par ces incompréhensions envers votre rôle d’estafette, votre fidélité aveugle à un dictateur, pour moi une caricature de despote oriental, j’étais parfois tenté, en vous voyant dans la rue, de vous aborder.

Et de vous poser ces questions : Pourquoi vous, homme de culture, êtes-vous allié à la vie et à la mort à un tel personnage?

Pourquoi cet acharnement à le voir rester au pouvoir ? La Tunisie n’est-elle pas capable de «produire» un autre président, mieux adapté aux circonstances ?

Êtes-vous conscient que personne, ou presque, appuie vraiment le régime ? Tout le monde sait que vous menez une mascarade, une comédie, que vous truquez les élections ; le savez-vous ou faites-vous semblant ?

Ne savez-vous pas que toute la communauté étrangère parle de la Tunisie comme étant en fin de régime, qu’un renouvellement s’avère impérieux ?

Êtes-vous sensible au fait qu’une des personnes avec laquelle vous composez régulièrement, soit la femme du président, est unanimement détestée par le peuple et qu’elle met votre survie politique en péril ?

J’avais bien d’autres questions à vous poser. Mais je n’ai jamais eu l’occasion, ni la témérité de vous aborder.

Et puis est survenue la Révolution, qui vous a fait basculer du mauvais côté de l’Histoire.

Et c’est à elle que doit être laissé le soin de vous juger.

Mais je crains qu’elle ne vous range, si ce n’est déjà fait, dans un registre, celui de conseiller mal avisé d’un tyran honni, que vous n’avez jamais envisagé.

Vivre la Révolution tunisienne

www.tolerance.ca, www.kapitalis.tn, 11 décembre 2011

Le samedi 14 janvier 2012, la Tunisie fête la première année de sa Révolution : c’est le jour du départ du dictateur Zine El Abidine Ben Ali vers l’Arabie saoudite, suite à une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans le pays, et notamment au centre ville de Tunis, rue Bourguiba.

Étant résident depuis trois ans en Tunisie à l’époque et présent sur place avec ma famille durant toute la période révolutionnaire, j’ai eu à répondre auprès de mes proches et amis à des questions sur le déroulement de cet événement historique.

Une Révolution, comment cela se passe-t-il ?

En fait, les éléments les plus importants se mettent en place avant !

Dans le cas de la Tunisie, quelques signes avant-coureurs sont rassemblés et il ne faut ensuite qu’un élément déclencheur pour produire le coup de tonnerre fatal : c’est l’immolation du jeune Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, dans un village perdu et oublié du pays, suite à une humiliation qu’il a subie de la part de la police locale.

Son immolation est à l’image de la flambée révolutionnaire qui s’en est suivie : subite et rapide, comme un feu qui se consume en peu de temps.

Et le profil de ce jeune (démuni, sans instruction, gagnant au jour le jour sa pitance) est aussi représentative des événements qui ont suivi : la Révolution tunisienne a été spontanée, elle appartient au peuple (et non seulement à un groupe, comme les intellectuels) et, plus généralement, elle est refus, ras-le-bol, de l’humiliation.

Les dysfonctionnements de la Tunisie
Qu’est-ce qui ne fonctionne pas en Tunisie en ce début 2011, pays pourtant visité par des millions de touristes avides de soleil et de plages ?

Ce qui me surprend à mon arrivée fin 2007, c’est la stagnation du pays.

Il m’apparait clair que les dirigeants, Ben Ali et ses principaux conseillers, tous fort âgés, devenus incapables de toute réforme, se satisfont d’une stabilité jugée plus importante que tout autre enjeu.

Un fossé apparait manifeste, entre des dirigeants vieillissants et repus, et des jeunes, formant la majorité, ne se reconnaissant pas dans ce régime ossifié, d’autant qu’ils disposent de moins en moins de possibilités de se faire une vie décente.

La première fracture est donc économique. Il existe un contraste saisissant entre le discours répété jusqu’à plus soif du pouvoir en place sur la bonne performance de la Tunisie sur le plan socio-économique et la réalité observée sur le terrain.

Car à Tunis, mais aussi dans les régions, la pauvreté est visible et est ignorée des leaders en place.

Une deuxième fracture s’observe sur le plan idéologique, celui des valeurs : plus personne, ou presque, ne croit le discours du pouvoir et plusieurs trouvent excessive et étouffante la chape de plomb pesant sur le pays.

Frappante est la schizophrénie entre l’adhésion proclamée, haut et fort par le régime aux valeurs de progrès et de liberté, aux droits de l’Homme, et son extrême sensibilité, voire sa hargne, contre toute critique, même minime, sur son bilan, passé ou présent.

Cette absence de liberté, de droits réels du citoyen, rend l’atmosphère irrespirable, d’autant que les frasques et l’enrichissement de membres du clan Ben Ali et Trabelsi (la femme du président) alimentent des rumeurs nauséabondes et un dégoût de plus en plus ressenti.

Ces sentiments seront accentués lorsque les inféodés au régime en place décident de lancer une campagne pour que Ben Ali se représente encore aux prochaines élections présidentielles, au mépris des règles constitutionnelles du pays. C’est une manoeuvre de trop.

Le déroulement de la Révolution tunisienne
Quand on vit sur place pareil événement, tout apparait aller très vite.

Certes, on constate bien que, suite au geste dramatique de Bouazizi, les manifestations spontanées dans divers villes du pays inquiètent lé pouvoir. On sent bien aussi que celui-ci est partagé entre le désir de lâcher de la pression, pour calmer les ardeurs, et la tentation répressive, qui lui est naturelle.

Mais une majorité doute que ces manifestations puissent aboutir à quoi que ce soit tellement est omnipuissant l’appareil sécuritaire, notamment une police en surnombre misant au surplus sur des milliers d’indicateurs.

Or cette fois la violence du pouvoir, car il y a des morts, surtout des jeunes lâchement assassinés par la police, s’avère peu payante. Elle alimente au contraire, notamment grâce à la diffusion de messages et de vidéos sur Facebook, la hargne des manifestants, apparemment décidés à en découdre.

Devant cette résistance populaire qui perdure, Ben Ali essaie la carte de la conciliation, cédant de plus en plus sur des pans importants de son pouvoir absolu : fin de la présidence à vie, promesse de liberté de presse, hausse des subventions aux biens de première nécessité, entre autres.

Mais le mal est fait : le peuple ne croit plus Ben Ali, trop habitué à ses subterfuges et à ses mensonges.

Le rôle de l’armée tunisienne
Malgré cette forte montée de la tension, elle n’est pas encore assez forte pour faire aboutir la rupture finale. Il faudra l’aide d’éléments conjoncturels clés, mais que personne ne peut prévoir.

Le rôle de l’armée par exemple. Celle-ci, républicaine, donc relativement indépendante du pouvoir en place contrairement à la norme dans d’autres dictatures, refuse de céder au jusqu’au-boutisme pour soutenir à tout prix le pouvoir en place, en clair de tirer sur les manifestants.

Protégé par une police déjà déconsidérée, mais non par l’armée, le régime voit une brèche, fatale, se créer.

Cette brèche entraine, en ce vendredi 14 janvier 2011, en fin d’après-midi, le départ, inattendu et précipité, du tyran, fuyant en avion vers l’étranger, sous le cri unanime des manifestants qui lui disent à l’unisson : « Dégage ».

Du coup, l’Histoire prend sa plume et, à partir de là, on sait que chaque événement qui suit peut faire basculer le destin du pays dans un sens ou dans l’autre.

L’instabilité de la Révolution tunisienne
Ainsi, en ce 14 janvier, trois personnages apparaissent à la télévision et affirment assumer les rênes du pouvoir. Preuve que la situation est mouvante, un sort très différent attend ces trois hommes : un deviendra président intérimaire, un autre, le Premier ministre, sera rapidement chassé du pouvoir par la rue et un autre sera emprisonné.

C’est donc l’incertitude. Si le peuple tunisien célèbre le départ du dictateur, il ne peut le faire qu’un soir durant.

Car dès le lendemain, le 15 janvier, des coups de feu sont entendus un peu partout, surtout la nuit venue. Les chars de l’armée, autrefois invisibles, se mettent à sillonner les rues du pays, y compris dans la capitale.

S’en suivent de longues semaines de stress, marquées de couvre-feux, peu à peu allégés, de pénuries subites (pain, eau, essence), de rumeurs, certaines vraies, d’autres totalement loufoques.

Symbole fort de la Révolution : la photo, omniprésente du dictateur dans tous les endroits publics, est arrachée. Et on assiste, nulle surprise, au saccage des résidences des personnalités liées au régime, surtout des familles Ben Ali et Trabelsi : leurs maisons mutilées et pillées deviennent rapidement un lieu de pèlerinage prisé.

Une pointe d’anxiété est atteinte lorsqu’un prêtre étranger est assassiné : tous craignent un meurtre motivé par la religion. Or, peu de temps après, la police met la main sur le criminel et l’affaire ne serait qu’une triste histoire d’argent. On respire.

Les étrangers, quant à eux, surtout ceux travaillant pour des firmes étrangères, en majorité françaises, le personnel d’ambassade, prennent d’assaut les aéroports et quittent en masse dans l’espoir de revenir lors de jours plus heureux.

Une fuite mal organisée, qui met à mal la diplomatie française particulièrement, et au premier chef son ambassadeur, qui sera rappelé et muté à d’autres fonctions. La diplomatie française, principale alliée extérieure de Ben Ali, aura eu tout faux du début à la fin des événements en Tunisie, et ceci expliquera son activisme en Libye.

Les citoyens tunisiens obligés de se prendre en mains pendant ce temps, les citoyens-car l’armée, qui est débordée, le lui dit, sont laissés à eux-mêmes. Dans tous les quartiers, les citoyens s’organisent et forment des groupes d’auto-défense.

Avec des moyens de fortune (pierres, branches d’arbres), ils ferment l’accès à leur quartier, quand tombe le couvre-feu.

Des mesures d’autoprotection qui sont justifiées : car dans tout le pays, des prisonniers s’évadent, et aucun mystère n’est fait que quelques caciques armés encore fidèles à Ben Ali ont décidé de faire la politique de la terre brûlée et d’instaurer un maximum de désordre.

Fait à noter : les services publics (eau, électricité) continuent de fonctionner, ce qui, malgré le désordre ambiant, donne une certaine confiance dans l’avenir et montre que la Tunisie dispose d’une base saine pour recommencer à neuf.

Tout de même, le jour, quand tout est plus calme, les visages sont longs, inquiets. On se prépare pour le soir, car les nuits sont écourtées par des séances de surveillance du quartier et par le bruit quasi incessant des coups de feu et des hélicoptères de l’armée.

Ces scènes irréelles, dignes de films hollywoodiens ou de documentaires normalement regardés confortablement dans son salon, resteront pour nous inoubliables. Cette fois, se dit-on, ce n’est pas du cinéma, mais de vraies balles que nous entendons tout près de nos résidences, de vrais ennemis que l’armée pourchasse. Et on ne sait plus très bien qui dirige le pays.

La parole se libère en Tunisie
Côté public, petit à petit, les médias, autrefois complètement soumis au régime, reprennent timidement leur parution.

L’expression « Révolution du jasmin », du nom de la fleur emblématique de la Tunisie, est avancée pour nommer le changement survenu dans le pays. (Ce qui nous touche particulièrement, moi et ma famille, car nous habitons au 1, rue du Jasmin dans une banlieue de Tunis ).

À mesure que le temps passe, la plume se libère en effet et, de la retenue, on passe à l’expression de la grogne contre Ben Ali et sa clique. Chaque jour, on dévoile leurs méfaits et tous constatent combien le régime n’était plus qu’un carton de pâte, totalement tourné vers ses intérêts pécuniaires et sa simple survie.

Dans les cafés, la politique remplace le foot, une passion nationale, comme sujet de discussion numéro un.

Si on note ensuite, après quelques semaines, un certain retour au calme, des manifestations régulières contre le gouvernement provisoire mis en place, et des grèves spontanées (notamment celle des éboueurs, à Tunis, avec les désagréments que l’on devine), nous rappellent à quel point la Tunisie a changé.

Ces désordres nouveaux font surgir chez les Tunisiens une prise de conscience. Si l’ordre ancien a disparu, le plus dur reste à faire : créer un pays neuf, faire évoluer les mentalités, amener la démocratie, relancer l’économie, notamment le tourisme, sans surprise mis à mal par l’incertitude politique.

Avec les élections constituantes réussies du 23 octobre 2011, il est paradoxal de constater que cette tâche historique incombe, en partie, et pour le moment, aux islamistes : ils n’ont pas joué un rôle clé dans la Révolution, et l’économie, la priorité du pays, n’a jamais été leur principal atout.

Mais laissons-leur le temps de faire leurs preuves. Car après tout, les islamistes ont aussi été cruellement privés sous Ben Ali de ce qui faisait gravement défaut à ce pays : la dignité, la liberté.

Je dédie ce texte à ma femme Naïma qui, tout au cours de la Révolution tunisienne, a démontré beaucoup d’aplomb et de courage, et à nos filles Nora et Myriam.

La Tunisie, entre espoir et incertitude

www.lapresse.ca, 14 octobre 2011
L’auteur a vécu en Tunisie entre 2007 et août 2011 à titre de fonctionnaire d’une organisation internationale. Il a assisté à la Révolution tunisienne.

Le 23 octobre, la Tunisie, l’initiatrice du printemps arabe, va vivre la première grande étape de son cheminement démocratique, par la tenue d’une élection constituante, qui permettra aux élus de plancher sur le contenu d’une nouvelle Constitution pour le pays.

Ici même au Québec, et ailleurs au Canada, les partis politiques s’activent et cherchent la faveur des Tunisiens exilés chez nous. Ces derniers espèrent d’ailleurs une entente rapide entre la Tunisie et le Canada sur la question du vote des ressortissants tunisiens installés au pays.

Les enjeux entourant cette élection sont majeurs. Car le succès ou non de cette première vraie expérience démocratique pèsera lourd pour la suite des choses dans ce petit pays de 10 millions d’habitants, mais aussi pour l’avenir des révoltes qu’elle a engendrées dans tout le monde arabe.

C’était le 12 janvier de cette année. Avec deux collègues, nous avions déambulé durant l’heure du lunch au centre-ville de Tunis, sur sa principale avenue, rue Bourguiba, d’ordinaire fort animée. Mais celle-ci était, cette journée-là, inhabituellement désertée des Tunisois, et avec nervosité prise d’assaut par de très nombreux policiers en civil, si reconnaissables à leur veste noire.

Dans un pays où, jamais, une manifestation n’avait cours, les révoltes déclenchées dans le sud du pays, telle une tâche d’huile, montaient rapidement vers le nord et la capitale. Si bien qu’à Tunis, en ce jour de janvier, la tension était manifeste, l’inquiétude palpable. Mais le sentiment qui dominait était l’impossibilité pour le peuple tunisien d’espérer, de quelque manière, déboulonner un dictateur disposant du contrôle absolu du pays depuis 1987 et ayant tué dans l’oeuf toute opposition organisée.

Or, deux petits jours plus tard, l’impensable survenait.

En fin d’après-midi du vendredi 14 janvier, à Tunis, à la suite d’une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes, le président Zine El Abidine Ben Ali quittait précipitamment le pays. Pour tous ceux qui croyaient bien connaître cette terre du jasmin apparemment plongée dans une profonde stagnation, l’événement relevait de la science-fiction.

Ainsi donc, l’immolation, le 17 décembre 2010, d’un jeune homme injustement dépossédé de ses maigres biens par la police locale, dans une ville laissée à l’abandon, bien en dehors des circuits touristiques, et l’indignation et le ras-le-bol que ce suicide avait suscités, relayés à coups de messages sur Facebook et Twitter, allaient faire tomber un des régimes les plus stables du monde arabe. (Un régime aussi des plus appréciés des dirigeants occidentaux, de la France notamment, dont l’extrême complaisance envers l’ancien régime liberticide s’est avérée un embarrassant revers diplomatique.)

Les causes de la Révolution
Trois déficits ont contribué au succès de cette révolte spontanée. Le premier touchait la population en général, en particulier les jeunes. Si, autrefois, un bon cursus scolaire donnait accès à un emploi stable, l’ascenseur social était en panne, depuis des années, créant une masse de jeunes désoeuvrés, devenus insensibles aux supposés exploits, rapportés jusqu’à plus soif par une presse inféodée, d’une Tunisie première de classe en Afrique.

Le deuxième déficit touchait davantage les intellectuels. Nombreux étaient les gens de culture, les universitaires, les étudiants étouffés devant l’extrême impossibilité d’exprimer toute critique, même implicite, sur le régime. La dernière frustration était économique, avec un clan Ben Ali/Trabelsi (la famille de la femme du président) vampirisant de plus en plus tous les secteurs clés de la vie économique et dont l’enrichissement illicite, confirmé par des télégrammes américains sur WikiLeaks, suscitait une indignation croissante.

Un avenir encore bien incertain
Avec les principaux rouages de l’ancien régime mis hors d’état de nuire, le succès de la Révolution tunisienne n’est pas pourtant assuré. Les Tunisiens eux-mêmes le savent bien, qui se disent qu’en fin de compte, le plus gros du défi démocratique est devant eux.

Car la chute de Ben Ali et de son clan a donné lieu jusqu’à maintenant à une hausse de l’insécurité, à une baisse de l’économie et à un tortueux tâtonnement politique, qui se poursuit à ce jour. Ces effets alimentent les frustrations d’une population qui n’a pas encore vu de retombées concrètes de la Révolution, notamment en termes d’emplois et de pouvoir d’achat. Il fallait certes se débarrasser du tyran, et du ridicule culte de la personnalité qui l’entourait, mais le pays à construire reste un chantier, ouvert à toutes les possibilités.

Seul changement notable, et crucial : la liberté de parole a enfin droit de cité en Tunisie, qui n’avait jamais connu pareille ouverture depuis son indépendance en 1956 sous les présidents Bourguiba et Ben Ali.

Espérons pour ce pays multi-millénaire une suite heureuse des premières élections indépendantes de son histoire, et l’émergence d’une personnalité politique de premier plan, qui saura guider le pays vers un développement inclusif. Ce serait faire honneur aux dizaines de Tunisiens qui ont perdu la vie pour cette Révolution autant imprévue qu’inespérée.

L’aéroport d’Enfidha de la Tunisie : promouvoir des partenariats public-privé

Site web, banque africaine de développement, 6 octobre 2010

Selon les experts en développement, le partenariat public-privé constitue la solution tout indiquée pour mettre pleinement en valeur le potentiel de l’Afrique.

Le projet de l’aéroport Zine El Abidine Ben Ali à Enfidha, en Tunisie, une ville émergente située à environ 100 km au sud de Tunis et à 60 km de l’aéroport de Monastir, en est une bonne illustration, autant pour l’Afrique du Nord que pour tout le continent africain.

Selon les autorités tunisiennes, la modernisation et l’expansion des infrastructures aéroportuaires étaient devenues une priorité, notamment en raison des importants projets de développement touristique et industriel programmés.

Les principaux aéroports actuels de la Tunisie, situés au nord-est du pays, sont soit déjà saturés (Aéroport de Monastir), soit proches de la saturation (Aéroport de Tunis- Carthage). Ils desservent les principales zones touristiques de Sousse, Hammamet et Monastir, sur la côte méditerranéenne.

Un nouvel aéroport devenait donc nécessaire, et la participation du secteur privé a agit comme catalyseur pour la conception et la réalisation du projet.

Logique : Au lieu d’assumer seuls les coûts et les risques du projet, les autorités tunisiennes ont préféré se fier à l’apport du capital privé, misant au surplus sur la capacité managériale du secteur privé et sur ses technologies de pointe.

Résultat : un aéroport moderne, spacieux, confortable et efficace.

Le projet d’Enfidha
Le modèle retenu d’investissement implique des contrats de concession pour 40 ans. Le premier pour l’exploitation, la maintenance et le développement de l’aéroport de Monastir, et le second, sous le modèle «construction/exploitation/transfert», pour un tout nouvel aéroport à Enfidah.

Le projet a été décerné à TAV Airports Holding, une compagnie turque basée à Istanbul, spécialisée dans la construction, l’exploitation et la gestion des aéroports. En plus de Monastir et d’Enfidah en Tunisie, TAV gère présentement quatre aéroports en Turquie, à savoir Istanbul Ataturk, Ankara Esenboga, Antalya Gazipasa et Izmir Adnen Menderes, deux aéroports en Georgie, Tbilissi et Batumi, et deux autres en Macédoine, Skopje et Ohrid.

En mai 2008, TAV Airports, par le truchement de sa filiale TAV Tunisie S.A., a élaboré un plan financier faisant intervenir la Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale, et plusieurs banques commerciales.

Cependant, suite aux perturbations intervenues sur les marchés financiers mondiaux, les banques commerciales ont dû revoir à la baisse le niveau d’investissement envisagé dans le projet.

La Banque africaine de développement (BAD), ainsi que d’autres institutions financières, ont ainsi été approchées pour aider à combler le manque de financement et réaliser le bouclage financier. La BAD a fait une contribution financière de 70 millions d’euros à titre de prêt.

Le projet a débuté en juillet 2007 et la première phase a été complétée en octobre 2009.

Selon la direction de l’aéroport, l’aéroport a déjà atteint les standards de performance internationaux. Il dispose d’une capacité de traitement de quelques 4 500 bagages l’heure, tout en respectant les standards de sécurité des aéroports européens.

L’aéroport se fait une fierté d’offrir les meilleurs services aux passagers, tout en minimisant leur temps d’attente à l’arrivée comme au départ.

Les impacts du projet
Pendant la phase de construction du projet, qui durera environ deux ans, environ 2 200 emplois directs à plein temps ont étés créés.

Près de 70 % de la main d’œuvre a été recrutée localement, le reste étant constitué essentiellement d’expatriés turcs.

Durant la phase d’exploitation, le projet génère environ 1 400 emplois directs.

Rencontrés sur place, des employés ont exprimé leur fierté de travailler à l’aéroport d’Enfidha. Pour plusieurs, ce projet leur procure un emploi de qualité, un salaire compétitif et leur évite l’exil vers les grands centres urbains.

Des passagers interrogés expriment aussi leur surprise à l’arrivée à l’aéroport, surprise qui contribue à les mettre en confiance dès le début de leur séjour.

La stratégie de la Banque pour la Tunisie (2007–2011) s’articule autour du renforcement des politiques macroéconomiques et l’accélération des réformes, la modernisation des infrastructures (le transport en particulier), le renforcement du secteur productif et la consolidation du capital humain.

Le projet d’Enfidha s’inscrit dans le deuxième chapitre, qui prévoit la modernisation de l’infrastructure, le développement d’opportunités pour la création de richesses dans le domaine des infrastructures et la fourniture aux divers acteurs économiques d’un ensemble d’installations à un coût abordable.

Ceci s’inscrit pleinement dans le droit-fil de la priorité accordée par la Banque à l’accélération du développement des infrastructures en Afrique par le biais des partenariats public-privé.

Le projet de l’aéroport Enfidha Zine El Abidine Ben Ali est également conforme à cet objectif, étant désormais plus important investissement public-privé en faveur de l’infrastructure à ce jour en Tunisie.

Le projet constitue de plus la première concession dans le domaine du transport en Tunisie et la première concession d’aéroport dans la région du Maghreb.

Via ce projet, la Banque et le gouvernement tunisien reconnaissent le rôle vital que joue l’infrastructure dans le développement économique du pays et ailleurs sur le continent.

STEG en Tunisie : assurer une qualité sans faille

Site web, Banque africaine de développement, 14 octobre 2009

Entrevue avec le président de la STEG (Société tunisienne d’électricité et de gaz), Othman Ben Arfa.

Question: Comme se porte la STEG ?

Réponse: En fait, la STEG qui a réussi à relever les défis de l’électrification, s’est attelée depuis 2002 à parfaire les performances de son réseau de distribution d’électricité. Il v a sans dire que les réseaux de distribution d’électricité ont sans cesse besoin d’entretien et de maintenance. La STEG, soucieuse d’assurer une qualité de fourniture sans faille, anticipe dans le cadre de ses options stratégiques, par la mise en place de programmes pluriannuels lui permettant de fournir à sa clientèle un produit toujours meilleur, notamment pour les zones industrielles, touristiques et urbaines de forte densité.

Question: Avec la généralisation de l’accès à l’électricité en Tunisie, la STEG est une référence en matière d’électrification dans le Continent. Envisagez-vous de faire bénéficier de votre expertise d’autres pays africains ?

Réponse: La Tunisie est en effet, considérée comme modèle compte tenu des taux d’électrification exemplaires atteints et qui sont comme vous le savez de 99,8 % en milieu urbain et de 98,8 % en milieu rural. La réussite du modèle tunisien en la matière lui a valu le respect et la considération à l’échelle internationale aussi bien pour les résultats obtenus que pour la technique utilisée et le schéma de financement adopté.

Pour la valorisation et la fructification de ce savoir faire, nous avons œuvré pour la création en octobre 2006 de notre filiale STEG International Services, justement dans l’esprit de valoriser d’une manière structurée et professionnelle, l’expérience et le savoir faire ainsi que le capital confiance acquis par les différents corps de métiers de l’entreprise mère.

La création de cette filiale a été dès son démarrage un succès eu égard au nombre important de projets et de demandes d’assistance provenant de plusieurs sociétés homologues de pays africains et arabes et ce, dans divers domaines allant des études, à la supervision de travaux de montage de centrales, à la révision d’unités de production d’électricité en passant par l’électrification rurale.

Pour le continent africain, la question de l’électrification rurale continue à se situer parmi les premières priorités, avec une infrastructure électrique et des interconnexions encore à leurs prémisses et des ressources énergétiques limitées.

Notre filiale STEG International Services a su aisément, créer des convergences et de réelles stratégies d’investissement et de partenariat et mettre ainsi, en place une dynamique internationale de développement et de coopération notamment SUD/SUD et basée sur le principe gagnant/ gagnant. Les deux contrats signés avec la société rwandaise d’électricité (RECO) pour la réalisation de projets pilotes d’électrification rurale en est un pas non négligeable sur cette voie.