La Tunisie, entre espoir et incertitude

www.lapresse.ca, 14 octobre 2011
L’auteur a vécu en Tunisie entre 2007 et août 2011 à titre de fonctionnaire d’une organisation internationale. Il a assisté à la Révolution tunisienne.

Le 23 octobre, la Tunisie, l’initiatrice du printemps arabe, va vivre la première grande étape de son cheminement démocratique, par la tenue d’une élection constituante, qui permettra aux élus de plancher sur le contenu d’une nouvelle Constitution pour le pays.

Ici même au Québec, et ailleurs au Canada, les partis politiques s’activent et cherchent la faveur des Tunisiens exilés chez nous. Ces derniers espèrent d’ailleurs une entente rapide entre la Tunisie et le Canada sur la question du vote des ressortissants tunisiens installés au pays.

Les enjeux entourant cette élection sont majeurs. Car le succès ou non de cette première vraie expérience démocratique pèsera lourd pour la suite des choses dans ce petit pays de 10 millions d’habitants, mais aussi pour l’avenir des révoltes qu’elle a engendrées dans tout le monde arabe.

C’était le 12 janvier de cette année. Avec deux collègues, nous avions déambulé durant l’heure du lunch au centre-ville de Tunis, sur sa principale avenue, rue Bourguiba, d’ordinaire fort animée. Mais celle-ci était, cette journée-là, inhabituellement désertée des Tunisois, et avec nervosité prise d’assaut par de très nombreux policiers en civil, si reconnaissables à leur veste noire.

Dans un pays où, jamais, une manifestation n’avait cours, les révoltes déclenchées dans le sud du pays, telle une tâche d’huile, montaient rapidement vers le nord et la capitale. Si bien qu’à Tunis, en ce jour de janvier, la tension était manifeste, l’inquiétude palpable. Mais le sentiment qui dominait était l’impossibilité pour le peuple tunisien d’espérer, de quelque manière, déboulonner un dictateur disposant du contrôle absolu du pays depuis 1987 et ayant tué dans l’oeuf toute opposition organisée.

Or, deux petits jours plus tard, l’impensable survenait.

En fin d’après-midi du vendredi 14 janvier, à Tunis, à la suite d’une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes, le président Zine El Abidine Ben Ali quittait précipitamment le pays. Pour tous ceux qui croyaient bien connaître cette terre du jasmin apparemment plongée dans une profonde stagnation, l’événement relevait de la science-fiction.

Ainsi donc, l’immolation, le 17 décembre 2010, d’un jeune homme injustement dépossédé de ses maigres biens par la police locale, dans une ville laissée à l’abandon, bien en dehors des circuits touristiques, et l’indignation et le ras-le-bol que ce suicide avait suscités, relayés à coups de messages sur Facebook et Twitter, allaient faire tomber un des régimes les plus stables du monde arabe. (Un régime aussi des plus appréciés des dirigeants occidentaux, de la France notamment, dont l’extrême complaisance envers l’ancien régime liberticide s’est avérée un embarrassant revers diplomatique.)

Les causes de la Révolution
Trois déficits ont contribué au succès de cette révolte spontanée. Le premier touchait la population en général, en particulier les jeunes. Si, autrefois, un bon cursus scolaire donnait accès à un emploi stable, l’ascenseur social était en panne, depuis des années, créant une masse de jeunes désoeuvrés, devenus insensibles aux supposés exploits, rapportés jusqu’à plus soif par une presse inféodée, d’une Tunisie première de classe en Afrique.

Le deuxième déficit touchait davantage les intellectuels. Nombreux étaient les gens de culture, les universitaires, les étudiants étouffés devant l’extrême impossibilité d’exprimer toute critique, même implicite, sur le régime. La dernière frustration était économique, avec un clan Ben Ali/Trabelsi (la famille de la femme du président) vampirisant de plus en plus tous les secteurs clés de la vie économique et dont l’enrichissement illicite, confirmé par des télégrammes américains sur WikiLeaks, suscitait une indignation croissante.

Un avenir encore bien incertain
Avec les principaux rouages de l’ancien régime mis hors d’état de nuire, le succès de la Révolution tunisienne n’est pas pourtant assuré. Les Tunisiens eux-mêmes le savent bien, qui se disent qu’en fin de compte, le plus gros du défi démocratique est devant eux.

Car la chute de Ben Ali et de son clan a donné lieu jusqu’à maintenant à une hausse de l’insécurité, à une baisse de l’économie et à un tortueux tâtonnement politique, qui se poursuit à ce jour. Ces effets alimentent les frustrations d’une population qui n’a pas encore vu de retombées concrètes de la Révolution, notamment en termes d’emplois et de pouvoir d’achat. Il fallait certes se débarrasser du tyran, et du ridicule culte de la personnalité qui l’entourait, mais le pays à construire reste un chantier, ouvert à toutes les possibilités.

Seul changement notable, et crucial : la liberté de parole a enfin droit de cité en Tunisie, qui n’avait jamais connu pareille ouverture depuis son indépendance en 1956 sous les présidents Bourguiba et Ben Ali.

Espérons pour ce pays multi-millénaire une suite heureuse des premières élections indépendantes de son histoire, et l’émergence d’une personnalité politique de premier plan, qui saura guider le pays vers un développement inclusif. Ce serait faire honneur aux dizaines de Tunisiens qui ont perdu la vie pour cette Révolution autant imprévue qu’inespérée.

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