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Tunisie: la seule avancée démocratique réelle dans le monde arabe

Huffington Post, 14 janvier 2014

Yvan Cliche a été fonctionnaire à la Banque africaine de développement, à Tunis, entre 2007 et 2011 et a vécu sur place la Révolution tunisienne. Il écrit régulièrement sur le monde arabe et l’Afrique depuis 30 ans.

La Tunisie est présentement engagée dans un sprint visant à finaliser sa nouvelle Constitution avant le 14 janvier, soit trois ans jour pour jour après sa Révolution historique de 2011 qui a déclenché le Printemps arabe. La route qui a mené à cet aboutissement tant souhaité a été tout sauf linéaire.

Deux raisons expliquent l’accouchement difficile de ce document historique: le caractère inattendu de la Révolution tunisienne et l’absence d’une force politique structurée canalisant cette poussée démocratique.

Un rappel des événements, tels que vécus sur place
Mercredi 12 janvier 2011, à Tunis. Je me rends à l’heure du lunch rue Habib-Bourguiba, la principale artère de la capitale, pour mieux prendre le pouls de l’agitation sociale qui habite le pays depuis le suicide, par immolation, d’un jeune marchand de fruits-légumes dans une bourgade oubliée de la Tunisie profonde.

Mon pronostic: avec la quantité innombrable de flics et d’indicateurs qui encadrent la ville, le peuple tunisien semble avoir bien peu de chances de franchir la passerelle vers sa liberté…toutes ces manifestations spontanées depuis un mois ne seraient-elles donc qu’un feu de paille, un sursaut vite réprimé et oublié ?

Puis les événements se précipitent. Dès le lendemain, moi et mes collèges de travail recevons, à la mi-journée, une consigne de notre employeur de quitter immédiatement la ville, de plus en plus couverte par la fumée de gaz lacrymogènes provenant des policiers chargeant des manifestants. Je quitte dans le tohu-bohu général, une main sur le volant de ma voiture, l’autre sur le visage pour éviter l’irritation rapide causée par ces gaz.

Puis, le lendemain, soit le vendredi 14 janvier, en fin d’après-midi, l’impensable survient. Réfugié avec ma famille dans notre résidence, sise sur une rue au nom prédestiné, soit le 1, rue du Jasmin (la révolution tunisienne sera qualifiée de «Révolution du jasmin», fleur mythique de ce pays), je suis figé devant le téléviseur de mon salon, saisi par le spectacle de l’Histoire qui s’écrit à la stupeur de tous.

Car à la télé nationale, trois dirigeants invoquent un obscur article de la Constitution pour justifier un changement à la direction du pays, dirigé par le même homme depuis 23 ans, le dictateur Zine Ben Abidine Ben Ali, qui a fui dare-dare le pays suite à une importante manifestation dans la capitale.

Partout dans ce petit pays d’Afrique du Nord, et dans le monde, la consternation est complète, totale. Rien de moins qu’une révolution politique vient d’avoir lieu dans un pays arabe.

La joie cède rapidement la place à l’incertitude
Les jours suivants, un couvre-feu est imposé dès la tombée du jour par l’armée, qui semble prendre le contrôle face à une institution policière omnipuissante, mais détestée en Tunisie.

Car des coups de feu sont entendus chaque nuit. (Pour moi qui est passionné d’Histoire et qui a vu tant de documentaires sur les grands événements, je me dis que, cette fois, ce n’est pas un film que je visionne, confortablement installé dans le salon de ma résidence au Canada, mais des bouleversements en direct : les balles entendues de si près… en sont de vraies).

Les citoyens sont forcés d’assurer eux-mêmes leur sécurité, avec une vigile permanente de leur quartier. Des membres de la garde rapprochée de Ben Ali, hier si puissants et craints, sont emprisonnés. D’autres quittent de nuit, dont Belhassen Trabelsi, le beau-frère honni du président, vers Montréal; sa résidence à Tunis, comme celles d’autres membres de sa famille, est pillée et saccagée. Plusieurs étrangers, inquiets de ce désordre si subit, tranchant grandement avec l’ancien ordre imposé par une police pléthorique, prennent d’assaut les aéroports. Les affiches à la gloire de Ben Ali, qui étouffent le paysage national depuis deux décennies, sont déchirées. Les rumeurs (souvent fausses) abondent, mais les pénuries surviennent, rapidement.

Bref, la rupture est radicale. Si bien que, pour tous, la joie cède rapidement le pas à l’inquiétude, l’insécurité, car on ne sait plus qui dirige le pays et où il s’en va.

Mais, au-delà de ces troubles, pour la première fois dans le monde arabe, la «rue», dont on a souvent déploré l’apparente apathie, s’est enfin réveillée, et demande plus de pain, et de dignité.

Une évolution en dents de scie, mais l’optimisme est permis
Avancée rapide trois ans plus tard, où en est la Tunisie? Malgré des avancées et des reculs, dont des assassinats de leaders politiques, la stagnation économique, l’émergence de la mouvance islamiste autrefois réprimée, le pays tient bon: il s’avère finalement le seul du Printemps arabe à laisser entrevoir les fruits de sa Révolution.

Car, durant ces trois dernières années, dans les pays touchés par ce nouveau « printemps des peuples», la Libye a sombré dans un quasi-chaos, l’Égypte joue du surplace avec une armée qui s’accapare tout, la Syrie compte ses morts et est encore aux prises avec un dictateur sanguinaire et illégitime.

Seule la petite Tunisie semble avancer, à petits pas, difficilement. Le pays a au moins vu éclore, pour la première fois depuis son indépendance, la liberté de presse, de parole et de réunion. Ce n’est pas une mince avancée pour un État qui, durant ses plus de 50 ans d’indépendance, le disputait à la Corée du Nord en matière de contrôle de l’information: la moindre parcelle de critique contre le pouvoir était en effet bannie, les opposants étroitement surveillés.

Après un beau parcours suivant les premiers mois de la révolution, avec une assemblée constituante élue dès la fin 2011, la situation depuis semble moins linéaire: le débat politique est acerbe, marqué par une profonde division entre les tenants d’une société davantage fondée sur le religieux, et les tenants d’une société laïque. Les prochaines élections ne devraient se tenir qu’en 2014, alors qu’elles étaient initialement prévues fin 2012.

Chose certaine, aucun parti, aucun leader n’émergent avec assez de force pour «guider» le pays vers un avenir plus florissant.

L’économie souffre de cette instabilité politique: la croissance n’est pas assez vigoureuse pour résorber le chômage des jeunes et les clivages régionaux. Le ralentissement économique de l’Europe, depuis quelques années, qui est le principal partenaire économique de la Tunisie, arrive à un bien mauvais moment.

Malgré cela, un optimisme prudent est de mise. Après avoir été à l’avant-garde du monde arabe sur le plan social, notamment par le statut accordé aux femmes, la Tunisie est en voie de s’afficher de nouveau comme un modèle cette fois sur le plan démocratique. On lui souhaite tellement de réussir.

Tunisie. Lettre à Abdelaziz Ben Dhia d’un ex-voisin canadien de La Marsa

www.kapitalis.tn, 31 janvier 2012
Blogueur, ex-résident de la Tunisie (2007-2011), Montréal, Québec, Canada.

Au moment où j’écris ces lignes, je ne saurais dire comment vous vous portez.

Je sais qu’au moment de la Révolution, vous avez été placé en résidence surveillée, le 23 janvier 2011, puis emprisonné le 12 mars de la même année, dans l’agglomération de Tunis.

Pourquoi cette missive, de moi, pur inconnu, à vous, un des barons de l’ex-régime dictatorial tunisien ?

C’est que le hasard de la vie a voulu que, pendant plus d’un an, nous avons été voisins, rue Ali Kallel à La Marsa, dans votre pays, la Tunisie.

J’y louais une maison avec ma famille dans le cadre d’un emploi que j’y avais pour une organisation internationale basée à Tunis.

Dès mon installation, j’avais bien sûr noté la présence permanente, 24 heures sur 24, 365 jours par année, d’un policier se tenant au devant de votre résidence. Cela m’avait bien sûr intrigué et, un soir, j’avais demandé au policier de faction quelle personne habitait cette résidence.

Il m’avait répondu dans son français bancal «un personnage très, très important. Grand ami de Ben Ali».

Et puis est venu, fin 2008, un numéro d’un magazine international, publié en France, dont un article portait sur la Tunisie. Dans ce texte, on y parlait des hommes proches du président du pays.

À ma stupeur, je vous ai reconnu dans une des photos publiées.

Cette découverte ne m’a guère laissé indifférent. C’était la première fois que je vivais, pour une longue période, sous une dictature. Vivre dans un pays fermé à la libre circulation de l’information, à l’expression libre des idées m’a rempli de sentiments troubles.

Accro d’informations, j’en étais venu à délaisser de plus en plus la lecture des médias tunisiens, tous soumis à une chape de plomb rendant absolument impossible le compte-rendu de l’actualité réelle dans votre pays.

Et je m’offusquais, quasi quotidiennement, de la peur qui régnait parmi les citoyens dans une Tunisie pourtant à une heure de vol de l’Europe. Peur de dire ce qu’ils pensent, ressentent, même si ces commentaires seraient utiles à être entendus pour contribuer à un sain débat public dans le pays.

Porté par ces émotions, je me suis ainsi renseigné sur votre compte. Rapidement, j’ai appris que vous étiez un des piliers du régime, peut-être même le numéro deux, après le président Ben Ali.

En apprenant davantage sur votre profil (via Wikipedia), j’ai été secoué. Par le contraste entre vous et l’ex-dictateur.

Tout, votre origine sociale, votre éducation, vous éloignait de Ben Ali. Je vous croyais, au départ, homme du sérail sécuritaire. J’ai découvert un homme de la bourgeoisie, de La Marsa, cité intellectuelle par excellence du pays.

Docteur en droit, formé en France, ex-directeur de la Faculté de droit de Tunis : bref tout, dans votre parcours, faisait de vous un homme éminemment fréquentable. Un homme tout en contraste avec votre ami Ben Ali, petit flic peu instruit, s’étant construit une carrière dans la répression et le renseignement.

Et pourtant.

Vous êtes devenus tous les deux de fidèles et indéfectibles alliés. On disait même de vous que vous étiez son plus fidèle lieutenant, voire plus dévoué à l’homme qu’au régime.

Lors de la campagne présidentielle de 2009, dont l’issue ne faisait bien sûr aucun doute, je lisais vos propos dans les médias staliniens du pays et tous vos commentaires pointaient vers les qualités d’homme quasi surhumain attribuées à Ben Ali, présenté comme la toute seule alternative raisonnable, envisageable pour votre pays.

Porté par ces incompréhensions envers votre rôle d’estafette, votre fidélité aveugle à un dictateur, pour moi une caricature de despote oriental, j’étais parfois tenté, en vous voyant dans la rue, de vous aborder.

Et de vous poser ces questions : Pourquoi vous, homme de culture, êtes-vous allié à la vie et à la mort à un tel personnage?

Pourquoi cet acharnement à le voir rester au pouvoir ? La Tunisie n’est-elle pas capable de «produire» un autre président, mieux adapté aux circonstances ?

Êtes-vous conscient que personne, ou presque, appuie vraiment le régime ? Tout le monde sait que vous menez une mascarade, une comédie, que vous truquez les élections ; le savez-vous ou faites-vous semblant ?

Ne savez-vous pas que toute la communauté étrangère parle de la Tunisie comme étant en fin de régime, qu’un renouvellement s’avère impérieux ?

Êtes-vous sensible au fait qu’une des personnes avec laquelle vous composez régulièrement, soit la femme du président, est unanimement détestée par le peuple et qu’elle met votre survie politique en péril ?

J’avais bien d’autres questions à vous poser. Mais je n’ai jamais eu l’occasion, ni la témérité de vous aborder.

Et puis est survenue la Révolution, qui vous a fait basculer du mauvais côté de l’Histoire.

Et c’est à elle que doit être laissé le soin de vous juger.

Mais je crains qu’elle ne vous range, si ce n’est déjà fait, dans un registre, celui de conseiller mal avisé d’un tyran honni, que vous n’avez jamais envisagé.

Vivre la Révolution tunisienne

www.tolerance.ca, www.kapitalis.tn, 11 décembre 2011

Le samedi 14 janvier 2012, la Tunisie fête la première année de sa Révolution : c’est le jour du départ du dictateur Zine El Abidine Ben Ali vers l’Arabie saoudite, suite à une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans le pays, et notamment au centre ville de Tunis, rue Bourguiba.

Étant résident depuis trois ans en Tunisie à l’époque et présent sur place avec ma famille durant toute la période révolutionnaire, j’ai eu à répondre auprès de mes proches et amis à des questions sur le déroulement de cet événement historique.

Une Révolution, comment cela se passe-t-il ?

En fait, les éléments les plus importants se mettent en place avant !

Dans le cas de la Tunisie, quelques signes avant-coureurs sont rassemblés et il ne faut ensuite qu’un élément déclencheur pour produire le coup de tonnerre fatal : c’est l’immolation du jeune Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, dans un village perdu et oublié du pays, suite à une humiliation qu’il a subie de la part de la police locale.

Son immolation est à l’image de la flambée révolutionnaire qui s’en est suivie : subite et rapide, comme un feu qui se consume en peu de temps.

Et le profil de ce jeune (démuni, sans instruction, gagnant au jour le jour sa pitance) est aussi représentative des événements qui ont suivi : la Révolution tunisienne a été spontanée, elle appartient au peuple (et non seulement à un groupe, comme les intellectuels) et, plus généralement, elle est refus, ras-le-bol, de l’humiliation.

Les dysfonctionnements de la Tunisie
Qu’est-ce qui ne fonctionne pas en Tunisie en ce début 2011, pays pourtant visité par des millions de touristes avides de soleil et de plages ?

Ce qui me surprend à mon arrivée fin 2007, c’est la stagnation du pays.

Il m’apparait clair que les dirigeants, Ben Ali et ses principaux conseillers, tous fort âgés, devenus incapables de toute réforme, se satisfont d’une stabilité jugée plus importante que tout autre enjeu.

Un fossé apparait manifeste, entre des dirigeants vieillissants et repus, et des jeunes, formant la majorité, ne se reconnaissant pas dans ce régime ossifié, d’autant qu’ils disposent de moins en moins de possibilités de se faire une vie décente.

La première fracture est donc économique. Il existe un contraste saisissant entre le discours répété jusqu’à plus soif du pouvoir en place sur la bonne performance de la Tunisie sur le plan socio-économique et la réalité observée sur le terrain.

Car à Tunis, mais aussi dans les régions, la pauvreté est visible et est ignorée des leaders en place.

Une deuxième fracture s’observe sur le plan idéologique, celui des valeurs : plus personne, ou presque, ne croit le discours du pouvoir et plusieurs trouvent excessive et étouffante la chape de plomb pesant sur le pays.

Frappante est la schizophrénie entre l’adhésion proclamée, haut et fort par le régime aux valeurs de progrès et de liberté, aux droits de l’Homme, et son extrême sensibilité, voire sa hargne, contre toute critique, même minime, sur son bilan, passé ou présent.

Cette absence de liberté, de droits réels du citoyen, rend l’atmosphère irrespirable, d’autant que les frasques et l’enrichissement de membres du clan Ben Ali et Trabelsi (la femme du président) alimentent des rumeurs nauséabondes et un dégoût de plus en plus ressenti.

Ces sentiments seront accentués lorsque les inféodés au régime en place décident de lancer une campagne pour que Ben Ali se représente encore aux prochaines élections présidentielles, au mépris des règles constitutionnelles du pays. C’est une manoeuvre de trop.

Le déroulement de la Révolution tunisienne
Quand on vit sur place pareil événement, tout apparait aller très vite.

Certes, on constate bien que, suite au geste dramatique de Bouazizi, les manifestations spontanées dans divers villes du pays inquiètent lé pouvoir. On sent bien aussi que celui-ci est partagé entre le désir de lâcher de la pression, pour calmer les ardeurs, et la tentation répressive, qui lui est naturelle.

Mais une majorité doute que ces manifestations puissent aboutir à quoi que ce soit tellement est omnipuissant l’appareil sécuritaire, notamment une police en surnombre misant au surplus sur des milliers d’indicateurs.

Or cette fois la violence du pouvoir, car il y a des morts, surtout des jeunes lâchement assassinés par la police, s’avère peu payante. Elle alimente au contraire, notamment grâce à la diffusion de messages et de vidéos sur Facebook, la hargne des manifestants, apparemment décidés à en découdre.

Devant cette résistance populaire qui perdure, Ben Ali essaie la carte de la conciliation, cédant de plus en plus sur des pans importants de son pouvoir absolu : fin de la présidence à vie, promesse de liberté de presse, hausse des subventions aux biens de première nécessité, entre autres.

Mais le mal est fait : le peuple ne croit plus Ben Ali, trop habitué à ses subterfuges et à ses mensonges.

Le rôle de l’armée tunisienne
Malgré cette forte montée de la tension, elle n’est pas encore assez forte pour faire aboutir la rupture finale. Il faudra l’aide d’éléments conjoncturels clés, mais que personne ne peut prévoir.

Le rôle de l’armée par exemple. Celle-ci, républicaine, donc relativement indépendante du pouvoir en place contrairement à la norme dans d’autres dictatures, refuse de céder au jusqu’au-boutisme pour soutenir à tout prix le pouvoir en place, en clair de tirer sur les manifestants.

Protégé par une police déjà déconsidérée, mais non par l’armée, le régime voit une brèche, fatale, se créer.

Cette brèche entraine, en ce vendredi 14 janvier 2011, en fin d’après-midi, le départ, inattendu et précipité, du tyran, fuyant en avion vers l’étranger, sous le cri unanime des manifestants qui lui disent à l’unisson : « Dégage ».

Du coup, l’Histoire prend sa plume et, à partir de là, on sait que chaque événement qui suit peut faire basculer le destin du pays dans un sens ou dans l’autre.

L’instabilité de la Révolution tunisienne
Ainsi, en ce 14 janvier, trois personnages apparaissent à la télévision et affirment assumer les rênes du pouvoir. Preuve que la situation est mouvante, un sort très différent attend ces trois hommes : un deviendra président intérimaire, un autre, le Premier ministre, sera rapidement chassé du pouvoir par la rue et un autre sera emprisonné.

C’est donc l’incertitude. Si le peuple tunisien célèbre le départ du dictateur, il ne peut le faire qu’un soir durant.

Car dès le lendemain, le 15 janvier, des coups de feu sont entendus un peu partout, surtout la nuit venue. Les chars de l’armée, autrefois invisibles, se mettent à sillonner les rues du pays, y compris dans la capitale.

S’en suivent de longues semaines de stress, marquées de couvre-feux, peu à peu allégés, de pénuries subites (pain, eau, essence), de rumeurs, certaines vraies, d’autres totalement loufoques.

Symbole fort de la Révolution : la photo, omniprésente du dictateur dans tous les endroits publics, est arrachée. Et on assiste, nulle surprise, au saccage des résidences des personnalités liées au régime, surtout des familles Ben Ali et Trabelsi : leurs maisons mutilées et pillées deviennent rapidement un lieu de pèlerinage prisé.

Une pointe d’anxiété est atteinte lorsqu’un prêtre étranger est assassiné : tous craignent un meurtre motivé par la religion. Or, peu de temps après, la police met la main sur le criminel et l’affaire ne serait qu’une triste histoire d’argent. On respire.

Les étrangers, quant à eux, surtout ceux travaillant pour des firmes étrangères, en majorité françaises, le personnel d’ambassade, prennent d’assaut les aéroports et quittent en masse dans l’espoir de revenir lors de jours plus heureux.

Une fuite mal organisée, qui met à mal la diplomatie française particulièrement, et au premier chef son ambassadeur, qui sera rappelé et muté à d’autres fonctions. La diplomatie française, principale alliée extérieure de Ben Ali, aura eu tout faux du début à la fin des événements en Tunisie, et ceci expliquera son activisme en Libye.

Les citoyens tunisiens obligés de se prendre en mains pendant ce temps, les citoyens-car l’armée, qui est débordée, le lui dit, sont laissés à eux-mêmes. Dans tous les quartiers, les citoyens s’organisent et forment des groupes d’auto-défense.

Avec des moyens de fortune (pierres, branches d’arbres), ils ferment l’accès à leur quartier, quand tombe le couvre-feu.

Des mesures d’autoprotection qui sont justifiées : car dans tout le pays, des prisonniers s’évadent, et aucun mystère n’est fait que quelques caciques armés encore fidèles à Ben Ali ont décidé de faire la politique de la terre brûlée et d’instaurer un maximum de désordre.

Fait à noter : les services publics (eau, électricité) continuent de fonctionner, ce qui, malgré le désordre ambiant, donne une certaine confiance dans l’avenir et montre que la Tunisie dispose d’une base saine pour recommencer à neuf.

Tout de même, le jour, quand tout est plus calme, les visages sont longs, inquiets. On se prépare pour le soir, car les nuits sont écourtées par des séances de surveillance du quartier et par le bruit quasi incessant des coups de feu et des hélicoptères de l’armée.

Ces scènes irréelles, dignes de films hollywoodiens ou de documentaires normalement regardés confortablement dans son salon, resteront pour nous inoubliables. Cette fois, se dit-on, ce n’est pas du cinéma, mais de vraies balles que nous entendons tout près de nos résidences, de vrais ennemis que l’armée pourchasse. Et on ne sait plus très bien qui dirige le pays.

La parole se libère en Tunisie
Côté public, petit à petit, les médias, autrefois complètement soumis au régime, reprennent timidement leur parution.

L’expression « Révolution du jasmin », du nom de la fleur emblématique de la Tunisie, est avancée pour nommer le changement survenu dans le pays. (Ce qui nous touche particulièrement, moi et ma famille, car nous habitons au 1, rue du Jasmin dans une banlieue de Tunis ).

À mesure que le temps passe, la plume se libère en effet et, de la retenue, on passe à l’expression de la grogne contre Ben Ali et sa clique. Chaque jour, on dévoile leurs méfaits et tous constatent combien le régime n’était plus qu’un carton de pâte, totalement tourné vers ses intérêts pécuniaires et sa simple survie.

Dans les cafés, la politique remplace le foot, une passion nationale, comme sujet de discussion numéro un.

Si on note ensuite, après quelques semaines, un certain retour au calme, des manifestations régulières contre le gouvernement provisoire mis en place, et des grèves spontanées (notamment celle des éboueurs, à Tunis, avec les désagréments que l’on devine), nous rappellent à quel point la Tunisie a changé.

Ces désordres nouveaux font surgir chez les Tunisiens une prise de conscience. Si l’ordre ancien a disparu, le plus dur reste à faire : créer un pays neuf, faire évoluer les mentalités, amener la démocratie, relancer l’économie, notamment le tourisme, sans surprise mis à mal par l’incertitude politique.

Avec les élections constituantes réussies du 23 octobre 2011, il est paradoxal de constater que cette tâche historique incombe, en partie, et pour le moment, aux islamistes : ils n’ont pas joué un rôle clé dans la Révolution, et l’économie, la priorité du pays, n’a jamais été leur principal atout.

Mais laissons-leur le temps de faire leurs preuves. Car après tout, les islamistes ont aussi été cruellement privés sous Ben Ali de ce qui faisait gravement défaut à ce pays : la dignité, la liberté.

Je dédie ce texte à ma femme Naïma qui, tout au cours de la Révolution tunisienne, a démontré beaucoup d’aplomb et de courage, et à nos filles Nora et Myriam.

Tunisie : pourquoi la mouvance islamiste ?

www.tolerance.ca, 5 novembre 2011

L’élection en Tunisie du parti politique Nahda (qui signifie Renaissance en arabe) a surpris beaucoup de monde, surtout à l’étranger.

Comment le pays le plus laïque et en apparence le plus moderne du monde arabe, celui qui a le premier consacré l’égalité entre les hommes et les femmes, un pays vivant du tourisme de masse, a-t-il pu donner sa confiance à un parti jugé par plusieurs comme rétrograde, voulant cantonner le pays dans un supposé passéisme révolu ?

Tout d’abord, un rappel : malgré son éclatante mais prévisible victoire, Nahda n’a tout de même pas remporté la majorité des sièges à la nouvelle Assemblée constituante. Son vote à hauteur de 4o% signifie qu’une majorité de Tunisiens ont voté pour d’autres partis, souvent des partis laïques où l’élément religieux n’est pas prédominant.

Nahda a su tirer parti du vent de religiosité qui atteint la Tunisie, mais aussi nombre d’autres pays arabes. Depuis quelques années en effet, beaucoup en raison de la montée des chaines satellitaires des pays du Golfe arabe, il est de bon ton chez les jeunes d’afficher un certain conformisme religieux.

Ainsi, les femmes se voilent-elles davantage, les hommes respectent un peu plus qu’auparavant les événements à caractère religieux. Dans ce contexte, il est clair qu’un parti faisant appel à ce sentiment très proche des gens a plus de chances d’attirer la sympathie.

Il faut aussi rappeler qu’Nahda représentait à une certaine époque la seule vraie opposition au régime honni de Ben Mi. Les Tunisiens ont tenu compte de cela dans leur première prestation démocratique : voter pour Nahda, c’est aussi une manière de couper fondamentalement avec le régime déchu, qui était laïque.

Il y a aussi les enjeux de moralité et de la lutte contre la corruption. Nahda représente, pour une bonne partie de Tunisiens, le parti de la moralité, de l’ordre. Et de moralité (lire, la fin de la corruption et des passe-droits) et d’ordre (il y a encore des éruptions sporadiques un peu partout dans le pays), les Tunisiens en réclament.

Enfin, nombre de jeunes ont répondu à l’appel de Nahda comme dernier refuge crédible, une voie d’espoir dans un monde où bien des horizons semblent boucher.

Car si, autrefois, une bonne formation donnait en Tunisie accès à un emploi stable, l’ascenseur social est en panne, depuis des années, créant une masse de jeunes désoeuvrés, trouvant en un parti religieux un certain espoir anéanti par l’ancien pouvoir.

(À ce titre, l’ancien régime liberticide a plutôt contribué à l’expansion de l’islam comme solution politique, car il ne permettait pas aux jeunes d’afficher tout autre comportement politique que celui d’une soumission aveugle au président Ben Ali. Il est envisageable de penser que les Américains, qui ont rapidement donné leur soutien à la Révolution tunisienne, en étaient venus à la même conclusion.)

Enfin, les forces laïques du pays n’ont pas effectué une campagne électorale en profondeur comme a pu le faire Nahda. Elles devront apprendre à faire comme les autres, soit de créer des structures locales et faire passer ses messages, sur le terrain, et non pas uniquement dans les milieux intellectuels de La Marsa (banlieue chic de Tunis). Elles devront aussi faire alliance pour faire bloc contre les forces non laïques.

Et l’avenir ?
Comment évoluera maintenant le pays ? Tout comme personne n’a vu venir cette Révolution, personne ne peut prévoir sa marche vers l’avenir.

Tous ceux qui sont maintenant sur le devant de la scène en sont à leurs premières armes en politique. Ils n’ont pas de passé à partir duquel on pourrait prévoir leur comportement. Ils sont peu au fait du jeu démocratique, ayant tous vécu sous les deux dictateurs (Bourguiba et Ben Mi) qu’a connu ce pays, sinon en exil.

Il y a assurément des radicaux dans Nahda, mais sauront-ils manoeuvrer pour atteindre le pouvoir ou seront-ils relégués à un rôle de nuisance au sein d’un parti prenant pour modèle le régime turc ? Comment la presse, autrefois versant dans le culte de personnalité à la nord-coréenne, jouera-t-elle son rôle, tout nouveau pour elle, de 4e pouvoir ?

Comment la société civile, autrefois presque inexistante ou soumise au pouvoir, émergera-t-elle pour remplir son rôle de défense des causes sociales, qui ne peuvent manquer dans cette Tunisie qui reste un pays en développement, avec un niveau économique loin derrière l’Europe?

En matière juridique, le pays deviendra-t-il une société de droit, où les juges, vraiment indépendants, pourront émettre des jugements qui pourraient même déplaire aux dirigeants en place ?

Les groupes de femmes, qui ont été au front de la promotion démocratique, resteront-elles aussi vigilantes pour consolider l’égalité hommes-femmes, et qui pourraient être menacée par les islamistes ?

Voilà bien des inconnus. La Tunisie est présentement comme un vaste jeu de billard où une première balle serait lancée, touchant d’autres et puis d’autres mais dans une chorégraphie aléatoire et bien imprévisible.

Mais une chose est sûre : le pays a franchi avec succès sa première grande étape démocratique, avec des élections constituantes honnêtes et transparentes.

Il y a lieu donc d’envisager l’avenir de ce pays avec une bonne dose d’optimisme.

La Tunisie rejoint le camp démocrate

Le Devoir, 24 octobre 2011

Moi et ma famille avons vécu en Tunisie durant 4 ans. Nous avons assisté à la Révolution tunisienne. Quoiqu’on en dise, ce pays vivait une profonde stagnation et les élections du 23 octobre 2011 permettront enfin au peuple tunisien de libérer son énergie créatrice. les martyrs de la Révolution ne sont pas morts en vain. Il faut maintenir soutenir la Tunisie, notamment sur le plan économique, mais aussi pour qu’elle devienne un modèle pour les autres pays arabes dans leur quête de dignité.

Democratic countries have a new friend: Tunisia

New York Times, October 23, 2011

From 2007 and up until August of this year, myself and my family have been living in Tunisia. We have witnessed the Tunisian Revolution, and the chaos and turmoil following the departure of dictator Zine Ben Ali. From our first day in Tunis, we noticed how stagnant the country was, suffocating under a men, his family and his clique trying to control everything, and taking undue advantages of their position to enrich themselves. With the successfull elections hold on 23 October, Tunisia has opened new avenues for itself, and notably its youth. It has honored the hundreds of people who have died for this Revolution. We dearly hope the Tunisian people will blossom economically, that the new country emerging today will provide the jobs needed for the youth, and become a model for other Arab countries in the long route toward dignity.

La Tunisie, entre espoir et incertitude

www.lapresse.ca, 14 octobre 2011
L’auteur a vécu en Tunisie entre 2007 et août 2011 à titre de fonctionnaire d’une organisation internationale. Il a assisté à la Révolution tunisienne.

Le 23 octobre, la Tunisie, l’initiatrice du printemps arabe, va vivre la première grande étape de son cheminement démocratique, par la tenue d’une élection constituante, qui permettra aux élus de plancher sur le contenu d’une nouvelle Constitution pour le pays.

Ici même au Québec, et ailleurs au Canada, les partis politiques s’activent et cherchent la faveur des Tunisiens exilés chez nous. Ces derniers espèrent d’ailleurs une entente rapide entre la Tunisie et le Canada sur la question du vote des ressortissants tunisiens installés au pays.

Les enjeux entourant cette élection sont majeurs. Car le succès ou non de cette première vraie expérience démocratique pèsera lourd pour la suite des choses dans ce petit pays de 10 millions d’habitants, mais aussi pour l’avenir des révoltes qu’elle a engendrées dans tout le monde arabe.

C’était le 12 janvier de cette année. Avec deux collègues, nous avions déambulé durant l’heure du lunch au centre-ville de Tunis, sur sa principale avenue, rue Bourguiba, d’ordinaire fort animée. Mais celle-ci était, cette journée-là, inhabituellement désertée des Tunisois, et avec nervosité prise d’assaut par de très nombreux policiers en civil, si reconnaissables à leur veste noire.

Dans un pays où, jamais, une manifestation n’avait cours, les révoltes déclenchées dans le sud du pays, telle une tâche d’huile, montaient rapidement vers le nord et la capitale. Si bien qu’à Tunis, en ce jour de janvier, la tension était manifeste, l’inquiétude palpable. Mais le sentiment qui dominait était l’impossibilité pour le peuple tunisien d’espérer, de quelque manière, déboulonner un dictateur disposant du contrôle absolu du pays depuis 1987 et ayant tué dans l’oeuf toute opposition organisée.

Or, deux petits jours plus tard, l’impensable survenait.

En fin d’après-midi du vendredi 14 janvier, à Tunis, à la suite d’une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes, le président Zine El Abidine Ben Ali quittait précipitamment le pays. Pour tous ceux qui croyaient bien connaître cette terre du jasmin apparemment plongée dans une profonde stagnation, l’événement relevait de la science-fiction.

Ainsi donc, l’immolation, le 17 décembre 2010, d’un jeune homme injustement dépossédé de ses maigres biens par la police locale, dans une ville laissée à l’abandon, bien en dehors des circuits touristiques, et l’indignation et le ras-le-bol que ce suicide avait suscités, relayés à coups de messages sur Facebook et Twitter, allaient faire tomber un des régimes les plus stables du monde arabe. (Un régime aussi des plus appréciés des dirigeants occidentaux, de la France notamment, dont l’extrême complaisance envers l’ancien régime liberticide s’est avérée un embarrassant revers diplomatique.)

Les causes de la Révolution
Trois déficits ont contribué au succès de cette révolte spontanée. Le premier touchait la population en général, en particulier les jeunes. Si, autrefois, un bon cursus scolaire donnait accès à un emploi stable, l’ascenseur social était en panne, depuis des années, créant une masse de jeunes désoeuvrés, devenus insensibles aux supposés exploits, rapportés jusqu’à plus soif par une presse inféodée, d’une Tunisie première de classe en Afrique.

Le deuxième déficit touchait davantage les intellectuels. Nombreux étaient les gens de culture, les universitaires, les étudiants étouffés devant l’extrême impossibilité d’exprimer toute critique, même implicite, sur le régime. La dernière frustration était économique, avec un clan Ben Ali/Trabelsi (la famille de la femme du président) vampirisant de plus en plus tous les secteurs clés de la vie économique et dont l’enrichissement illicite, confirmé par des télégrammes américains sur WikiLeaks, suscitait une indignation croissante.

Un avenir encore bien incertain
Avec les principaux rouages de l’ancien régime mis hors d’état de nuire, le succès de la Révolution tunisienne n’est pas pourtant assuré. Les Tunisiens eux-mêmes le savent bien, qui se disent qu’en fin de compte, le plus gros du défi démocratique est devant eux.

Car la chute de Ben Ali et de son clan a donné lieu jusqu’à maintenant à une hausse de l’insécurité, à une baisse de l’économie et à un tortueux tâtonnement politique, qui se poursuit à ce jour. Ces effets alimentent les frustrations d’une population qui n’a pas encore vu de retombées concrètes de la Révolution, notamment en termes d’emplois et de pouvoir d’achat. Il fallait certes se débarrasser du tyran, et du ridicule culte de la personnalité qui l’entourait, mais le pays à construire reste un chantier, ouvert à toutes les possibilités.

Seul changement notable, et crucial : la liberté de parole a enfin droit de cité en Tunisie, qui n’avait jamais connu pareille ouverture depuis son indépendance en 1956 sous les présidents Bourguiba et Ben Ali.

Espérons pour ce pays multi-millénaire une suite heureuse des premières élections indépendantes de son histoire, et l’émergence d’une personnalité politique de premier plan, qui saura guider le pays vers un développement inclusif. Ce serait faire honneur aux dizaines de Tunisiens qui ont perdu la vie pour cette Révolution autant imprévue qu’inespérée.

Courriels lors de la Révolution tunisienne

Courriels envoyés à mes proches durant la Révolution tunisienne

14 janvier 2011
Bonjour,

Nous allons bien. On vient de recouvrer internet.

On entend des coups de feu depuis des heures ici à La Marsa. Oui, la crainte les présente.

Situation confuse, instable. Selon toute vraisemblance, on devra quitter en urgence, sous peu. On est en lien avec l’ambassade à ce sujet.

15 janvier
Bonjour,

Énervant hier soir, coups de feu, hélicoptère de l’armée. Plus calme ce matin, mais couvre feu maintenue. Tout est fermé, épiceries compris, stations d’essence, tout, l’armée dans les rues.

Le président intérimaire a le destin du pays dans ses mains. Il doit clairement démontré la rupture avec le régime crapuleux de ben Ali et faire place aux forces démocratiques. Sinon les émeutes reprendront.

16 janvier
Bonjour,

Les faits :

-J’écris et un hélico de l’armée, à fort bruit, survole nos têtes depuis le couvre-feu, à 18 h.

-Pour la 3-4e nuit, on entend des coups de feu (gaz lacrymogènes, sommations ??)

-Mon quartier, comme partout, s’est organisé en auto-défense. On bloque les voies d’accès, on s’est muni de pierres, bouteilles et bâtons.

-Un enjeu est la fermeture de tous les magasins, stations d’essence. La pénurie alimentaire et les difficultés de déplacement deviennent plus sérieuses.

-La plupart des étrangers quittent, dont du personnel de l’ambassade canadienne (aujourd’hui).

-Mon employeur a fermé depuis jeudi pm et ferme de nouveau demain. Jeudi pm, j’ai assisté à une manif improvisée à Tunis, gaz lacrymogène, pneus brulés et tout.

-Notre principal enjeu est certes la sécurité ; et l’école. Si l’école US ferme, la famille devra quitter pour Montréal. La BAD envisage un transfert temporaire au Maroc.

-Chute ben Ali. Imprévue, mais régime honni, lui et sa femme, qui se sont enrichis sans vergogne pendant que la population stagnait. Victoire du peuple, car l’opposition est quasi inexistante, réprimée depuis deux décades. Et surtout, une victoire pour la liberté d’expression, les Tunisiens en ont marre du ridicule culte ben Ali et de l’impossibilité de s’exprimer (presse et Internet bâillonnée ; Internet devenu totalement accessible depuis le départ de ben Ali, incroyable). Un martyr inconnu : le jeune qui s’est immolé de rage dans un village perdu, la police voulait lui interdire de mener son petit commerce à quelques sous pour gagner sa misérable pitance pour sa famille. Cela a été le coup d’envoi de l’expression d’un ras le bol général, que l’on sentait très bien ici.

-Les troubles actuels sont menés par les brutes de ben Ali, mais leurs dirigeants ont été arrêtés, en partie. L’armée a pris le relais de la police, qui était l’outil de répression du régime. L’armée est entrainée par les USA.

-Ai pris des photos aujourd’hui d’une maison des Trabelsi, saccagée, résidence de la famille de la femme de ben Ali. Un des membres de cette famille détestée a sa résidence à Westmount.

-Certes, comme passionné d’histoire, je me sens privilégié de vivre cela, mais j’aimerais mieux vivre cette expérience avec ma famille en sécurité.

24 janvier
Bonjour,

Situation en apparence stabilisée en Tunisie. Le couvre feu est toujours maintenu toutefois, et les horaires de bureau, y compris à la BAD, et les horaires commerciaux restent toujours raccourcis.

Mais l’école a repris avec des horaires normaux, du moins ce matin.

Le principal enjeu politique tourne autour du maintien ou non de cinq ex ministres liés à l’ancien régime, dont le Premier ministre.

Certains souhaitent faire table rase total de tous ceux liés au passé, quelque soit leur « propreté » ; d’autres disent qu’il faut garder quelques têtes dirigeantes, non corrompues, pour leur expertise à diriger le pays.

Soit le gouvernement tient bon avec les ministres actuels ; soit tous démissionnent ; soit le Premier ministre lâche les ministres ciblés, et reste pour assurer une transition en ordre.

Ce qui est vécu ici est vraiment unique, c’est le virage à 180 degrés, presqu’en tout. Par exemple, tout ce qui est lié à ben Ali et à son régime (noms de rues, etc.) change d’appellation.

Le pays devient méconnaissable, la parole est enfin libérée et les gens en profitent.

PS Notre ex voisin, celui de notre première maison, très lié à l’ancien régime et à la personne de ben Ali, est assigné en résidence surveillé. Je ne lui prédis pas un avenir des plus heureux…

26 janvier
Bonjour,

Contrairement à ce qui était attendu par plusieurs, la situation reste animée en Tunisie, et l’onde de choc démocratique semble mordre en Égypte. Côté sécuritaire, cela reste stable, mais il est confirmé que des milliers de détenus se sont échappés, d’où un accroissement prévu du banditisme dans le pays.

Il va y avoir un remaniement ministériel aujourd’hui, et on s’attend à ce que des ministres liés à ben Ali partent. Plusieurs Tunisiens ont trop crainte que ceux dont on s’est débarrassés par la porte…reviennent par la fenêtre.

Je les comprends. Quand il a pris le pouvoir en 1987, ben Ali en beurrait beaucoup sur la démocratie, les droits de l’homme…pour mieux maquiller sa dictature. Un maquillage à la fin complètement asséché, et qui ne cachait plus le fait que le pouvoir de ben Ali ne se maintenait plus que pour servir les intérêts financiers de son clan. Parlant d’eux, la Tunisie vient d’émettre un mandat international d’arrestation contre lui et sa famille.

Mais il y a aussi les plus démunis, ceux qui n’ont presque rien, qui manifestent dorénavant, leur infortune trop longtemps ignorée.

Comme on peut s’y attendre en pareille situation, les Tunisiens dévoilent chaque jour des faits nouveaux sur le clan ben Ali. Ce matin, on apprend que le clan avait chassé le personnel de l’ambassade de Tunisie en France (Paris), voulant disposer du lieu à sa guise, malgré que la plupart avait déjà des résidences à Paris, et en plus dans les plus beaux quartiers.

Les Français en prennent pour leur rhume, en fait pour leur aveuglement devant leur copain ben Ali. Mais il n’y a pas eu qu’aveuglement, mais aussi lâcheté des autorités françaises, qui ne parlaient plus avec les opposants tunisiens, de peur de déplaire à l’ex-régime. L’ambassadeur actuel en Tunisie a été « limogé » ce matin, et remplacé par l’actuel ambassadeur de France en Irak.

Le couvre-feu est toujours maintenu, à 20h. Une catastrophe pour les restaurants, et pour le tourisme, 3e pourvoyeur d’emplois dans ce pays. Du coup, à la BAD, nous continuons dans des horaires écourtés.

2 février
Bonjour !

La journée d’hier (mardi) a été passablement folle, sous le régime de la rumeur. Les effets en sont concrets : collègues féminins demandant d’être raccompagnées chez elles (rumeur d’attaques contre des femmes !), classes dans des écoles coupées courts par des étudiants affolés de la venue de protestants « avec des sabres » !!!, parents accourant à l’école devant des rumeurs d’enlèvement d’enfants, etc. etc.

Bilan : à peu près toutes ces rumeurs étaient fausses !!!

Une nouvelle qui s’est avérée vraie toutefois a été l’attaque du nouveau ministre de l’intérieur, dans son propre bureau, alors qu’il est supposé être l’homme le mieux protégé du pays !

Il en est sorti sain et sauf, heureusement.

Mais il a compris qu’il y avait des complicités néfastes dans son ministère, et a limogé illico 40 cadres supérieurs de la police.

Aujourd’hui, les rumeurs sont moindres, mais la tension reste, notamment à voir la situation fort instable qui a cours en ce moment en Égypte…

Du côté de l’Égypte, les « partisans » que vous avez vu venir hier (mercredi) à la télé à la place Tahrir (Libération) au Caire n’en sont pas.

Ce sont des individus payés pour venir manifester et s’opposer au mouvement démocratique.

Lors de son tout dernier discours, le jeudi 13 janvier, Ben Ali avait annoncé qu’il ne se représenterait pas aux prochaines élections, et de supposés « partisans » avaient « bravé » le couvre-feu (et le « froid », dixit les journaux : 15 degrés !) pour venir célébrer le tyran et son unique sagesse.

Le lendemain, manif à Tunis (« Ben Ali, dégage ») et le tyran prenait lâchement la fuite…

Ces partisans ont depuis admis avoir été « incités » à venir manifester « spontanément »…

De tout ce qu’on peut entendre sur l’Égypte, et les amis égyptiens de la BAD me le confirment, eux qui ont leur famille là-bas, le ras-le-bol est généralisé, et transcende tout : classes sociales, groupes d’âge, appartenances religieuses.

J’avais eu le même sentiment en visitant ce pays en 2006. Une constante, partout, du nord au sud : une misère et un désespoir sans fin.

Le point commun Tunisie/Égypte : l’excès.

L’excès de corruption, l’excès de népotisme, l’excès d’arrogance, l’autisme d’un pouvoir bafouant quotidiennement la dignité des gens et dont la seule fin n’est pas de servir le peuple, mais de se maintenir en place, au nom d’une menace (combat contre l’intégrisme, la « stabilité » si chérie des pays occidentaux) qui, avec le temps, ne devient plus qu’un théâtre de carton-pâte maintenu à bout de bras par la police, les affairistes et les opportunistes.

En bref, la méritocratie n’y a aucune place. Il y est impossible d’y voir émerger un Obama local par exemple.

À terme, cet excès génère son contraire, et c’est, je pense bien, ce que l’on voit émerger actuellement.

PS Rappel de la condition non démocratique des régimes politiques arabes :
-Algérie : pays dirigé par l’armée, qui choisit le président
-Maroc : un roi, qui en plus fait des affaires dans son propre pays
-Libye : Kadhafi est là depuis 40 ans +, y sera jusqu’à sa mort, et prépare la succession à l’un de ses fils
-Égypte : Moubarak, trente ans au pouvoir, préparait la succession pour son fils
-Syrie : le président actuel y est depuis 10 ans, a succédé à son père, qui avait été au pouvoir des décennies
-Jordanie : un roi, qui a succédé à son père au pouvoir des décennies durant
-Yémen : le président est en poste depuis 30 ans
-Autres pays du Golfe : monarchies héréditaires, avec des cabinets ministériels accaparés par les frères, demi-frères, cousins, du dirigeant.

17 février
Bonjour à tous,

Fin du couvre-feu en Tunisie, mais maintien de l’état d’urgence, qui entre autres interdit les rassemblements. Bon signe, quoique l’incertitude persiste sur le front social. Encore hier, des prisonniers se sont évadés, et une certaine insécurité, inconnue autrefois dans ce pays autrefois policier, s’est installée dans le pays.

Et on a droit à une démocratie en direct : récemment, le nouveau ministre des Affaires étrangères, pourtant ex diplomate de haut rang, a fait une entrevue catastrophique à la télé, indiquant son « ravissement » de s’être retrouvé avec son homonyme française, Michèle Alliot-Marie, fortement sur la sellette en France pour ses liens avec l’ex régime Ben Ali. Devant le tollé populaire suscité par ses propos, il a dû démissionner…

(Alliot-Marie dans les faveurs du régime Ben Ali, le Premier ministre Fillon en voyage payée par Moubarak fin 2010, Sarkozy qui avait vanté lors de sa visite d’il y a deux ans « l’espace des libertés en Tunisie », l’ex ambassadeur de France n’ayant entretenu presqu’aucun lien avec les opposants pour ne pas déplaire à la clique dirigeante…hum, la France étatique n’apparait pas tellement reluisante ces temps-ci…).

Le journal La Presse (gouvernemental), autrefois si insipide, a fait un bon très coup hier, qui a crée un buzz dans le pays, en publiant une fausse UNE, avec une date en juin 2014, traitant de réalisations fictives de la Tunisie depuis la Révolution.

On y parlait d’un musée de la Révolution attirant les touristes de par le monde, de Formule 1 à venir, de réalisations agricoles… et de l’ouverture d’un 14e resto McDonald dans le pays ! (McDo et autres chaines n’ont aucune présence en Tunisie).

L’idée était d’inciter les gens à limiter leurs revendications et à se remettre au travail pour faire en sorte que ces belles prévisions se réalisent…

La grande nouvelle, c’est bien sûr la révolution égyptienne, elle aussi bien imprévue, mais combien importante pour la zone arabe.

Et voilà que cela repart de plus belle au Bahreïn (un régime monarchiste sunnite qui dirige un pays en majorité chiite), en Algérie (un régime militaire, où presque tous les jeunes rêvent de fuir), en Libye (Kadhafi au pouvoir depuis quatre décennies ans)…

La bête noire des Occidentaux, soit l’intégrisme islamique, n’est pas du tout le moteur de ce désir réel de changement. Chaque pays arabe est différent, mais tous partagent des points communs, notamment d’abriter une population jeune, qui ne souhaite plus être dirigée par des autocrates pour qui stabilité équivaut à statisme, désireuse de stopper l’incurie économique, l’injustice, l’absence de liberté d’expression.

Un état de fait largement dénoncé depuis des années par les intellectuels de ces pays, et il est si heureux que cela prenne fin.

À suivre !

1er mars
Bonjour à tous,

La situation reste fort instable en Tunisie post-révolutionnaire.

Des saccages secouent des villes en province et le centre-ville de Tunis, et une certaine pagaille perdure dans l’administration, avec des bureaux parfois fermés dans les heures de service, des employés qui veulent tout obtenir, tout de suite, sans accepter aucun compromis, des médias, surtout audiovisuels, qui laissent dire n’importe quoi.

Récemment, un jeune a dit souhaiter l’assassinat du premier ministre et la télé a laissé passer ce segment inacceptable de l’entrevue, d’autant plus dans le contexte actuel marqué de surenchères.

Eh bien, cet appel haineux a eu un certain effet, a reconnu le Premier ministre intérimaire, qui a effectivement démissionné.

Le premier ministre Ghannouchi a cédé sa place car trop associé à l’ancien régime.

Depuis 3-4 jours, il faisait face à la pression soutenue de la rue (70 000 personnes vendredi dernier), en sit-in permanent à la kasbah de Tunis. Pas moins de cinq morts ont été déplorés cette fin de semaine.

Selon plusieurs, moi compris, il aurait pu garder son poste si son gouvernement avait mieux communiqué sa feuille de route et pris un meilleur contrôle de la communication sur la révolution.

Or, reliquat de régime autoritaire probablement, les dirigeants actuels ont peu de culture communicationnelle, si bien que leurs réalisations ont peu de visibilité, et leur plan de match d’ici les élections prévues cet été, peu de lisibilité.

Devant une population jeune, suspendue à l’Internet, et qui, à raison, clame la paternité de la vague démocratique qui secoue tout le monde arabe, cette quasi absence est propice aux suspicions de toutes sortes et la crise de confiance perdure.

Certaines mauvaises décisions contribuent aussi à la fluidité actuelle.

Exemple : les jeunes du monde arabe souhaitent chasser les vieillards qui les dirigent depuis trop longtemps et le président intérimaire de la Tunisie, 78 ans, n’a pas trouvé mieux que de choisir comme remplaçant de M. Ghannouchi un individu, certes respectable mais âgé de … 85 ans !!!

Cela ne passe déjà pas chez plusieurs manifestants, qui annoncent poursuivre leur sit-in, et qui réclament en plus que l’on mette tout à plat, avec une nouvelle Constitution avant les élections, et non après.

Une plus grande anxiété est associée à cette période postrévolutionnaire, indiquent les médecins, psychologues et psychiatres qui ont vu le nombre de leurs patients augmenter considérablement, tous les repères anciens ayant volé en éclat et l’avenir étant bel et bien incertain.

Et comme si cela n’était pas assez, les Tunisiens se voient forcés de recevoir et de donner refuge à des milliers d’exilés venant de la Libye voisine, fuyant l’autisme d’un Ghaddafi plus caricatural que jamais, et qui ne règne plus que dans la capitale, Tripoli.

Même son infirmière ukrainienne, dont on avait appris l’existence par WikiLeaks, a pris la poudre d’escampette il y a peu, c’est dire…

Oui, la jeunesse arabe est bel et bien en plein bouillonnement et se cherche de nouveaux dirigeants pour canaliser leur profond désir de changement.

18 mars
Bonjour à tous,

La situation a passablement évolué depuis mon dernier courrier, situation normale dans un processus de changement aussi intense que connait la Tunisie depuis deux mois.

En général, la perception dominante est que les choses vont mieux…

La tension des premières semaines postrévolutionnaires a essentiellement porté sur le degré d’éradication des traces de l’ancien régime.

Ceux qui souhaitaient une rupture totale, complète l’ont emporté.

À preuve :
-L’ex parti unique, le RCD, a été dissous, officiellement, juridiquement ;
-La police politique également, et lors d’une cérémonie solennelle, émotive ;
-L’ancienne Constitution, dissoute ;
-L’élection le 24 juillet d’une Assemblé constituante, pour établir une nouvelle constitution ;
-Les sits ins et contre manifestations de la « majorité silencieuse » ont cessé, du moins pour l’instant.

Et un événement qui avait jeté la consternation, voire la peur, en Tunisie, soit l’assassinat d’un prêtre polonais, s’est finalement avéré une affaire policière, et non politique, le malheureux ayant été tué par un membre tunisien de son entourage professionnel, pour une affaire d’argent.

Les barons de l’ancien régime, sous résidence surveillée depuis le 14 janvier, ont été emprisonnés :

-Abdelaziz Ben Dhia (mon ex voisin de la ville de La Marsa !) : le verrou politique de Ben Ali (changement constitutionnels pour permettre au président de se représenter continuellement, malgré son cumul de mandats et son âge) ;
-Abdelwahab Ben Abdallah, le verrou idéologique (étouffement de la presse, de toute liberté d’expression) ;
-Abdellah Kallel, le verrou sécuritaire (emprisonnement/harassement/violence contre les opposants).

Depuis, eh bien, c’est une vraie explosion démocratique : 50 partis ont demandé et obtenu accréditation, dont bien sûr des partis islamistes, mais pour l’ensemble modérés, qui acceptent la laïcité, l’égalité des femmes, et une presse s’en donne à cœur joie, dénonçant sans vergogne Ben Ali et sa clique et commentant l’actualité en toute indépendance.

Et les courageux opposants d’hier (dont nombre de femmes), autrefois spoliés de tout droit et persécutés des années durant des plus ignobles manières, sont devenus – c’est combien mérité-, des héros enfin salués de tous, et s’acharnent pour qu’une véritable démocratie prenne racine dans le pays du jasmin.

Ceci dit, les défis sont (très) lourds : relance économique (croissance zéro prévue cette année), réfugiés aux frontières ayant fui un régime libyen chancelant, réformes nombreuses à entreprendre, dont celle de la police, auparavant essentiellement préoccupée de sécurité présidentielle, et qui doit maintenant se soucier du bien-être des citoyens.

Tout un défi que de bouleverser la mentalité d’un corps policier composé de 100 000 agents (autant que la France, qui compte pourtant 65 millions d’habitants, contre 10 millions pour la Tunisie).

Un changement attendu par bien du monde : le respect des règles de conduite automobile, une conduite souvent criminelle dans ce pays. Malheureusement, de ce côté, la révolution tunisienne n’a pas encore fait évoluer les mentalités !