Tunisie : pourquoi la mouvance islamiste ?

www.tolerance.ca, 5 novembre 2011

L’élection en Tunisie du parti politique Nahda (qui signifie Renaissance en arabe) a surpris beaucoup de monde, surtout à l’étranger.

Comment le pays le plus laïque et en apparence le plus moderne du monde arabe, celui qui a le premier consacré l’égalité entre les hommes et les femmes, un pays vivant du tourisme de masse, a-t-il pu donner sa confiance à un parti jugé par plusieurs comme rétrograde, voulant cantonner le pays dans un supposé passéisme révolu ?

Tout d’abord, un rappel : malgré son éclatante mais prévisible victoire, Nahda n’a tout de même pas remporté la majorité des sièges à la nouvelle Assemblée constituante. Son vote à hauteur de 4o% signifie qu’une majorité de Tunisiens ont voté pour d’autres partis, souvent des partis laïques où l’élément religieux n’est pas prédominant.

Nahda a su tirer parti du vent de religiosité qui atteint la Tunisie, mais aussi nombre d’autres pays arabes. Depuis quelques années en effet, beaucoup en raison de la montée des chaines satellitaires des pays du Golfe arabe, il est de bon ton chez les jeunes d’afficher un certain conformisme religieux.

Ainsi, les femmes se voilent-elles davantage, les hommes respectent un peu plus qu’auparavant les événements à caractère religieux. Dans ce contexte, il est clair qu’un parti faisant appel à ce sentiment très proche des gens a plus de chances d’attirer la sympathie.

Il faut aussi rappeler qu’Nahda représentait à une certaine époque la seule vraie opposition au régime honni de Ben Mi. Les Tunisiens ont tenu compte de cela dans leur première prestation démocratique : voter pour Nahda, c’est aussi une manière de couper fondamentalement avec le régime déchu, qui était laïque.

Il y a aussi les enjeux de moralité et de la lutte contre la corruption. Nahda représente, pour une bonne partie de Tunisiens, le parti de la moralité, de l’ordre. Et de moralité (lire, la fin de la corruption et des passe-droits) et d’ordre (il y a encore des éruptions sporadiques un peu partout dans le pays), les Tunisiens en réclament.

Enfin, nombre de jeunes ont répondu à l’appel de Nahda comme dernier refuge crédible, une voie d’espoir dans un monde où bien des horizons semblent boucher.

Car si, autrefois, une bonne formation donnait en Tunisie accès à un emploi stable, l’ascenseur social est en panne, depuis des années, créant une masse de jeunes désoeuvrés, trouvant en un parti religieux un certain espoir anéanti par l’ancien pouvoir.

(À ce titre, l’ancien régime liberticide a plutôt contribué à l’expansion de l’islam comme solution politique, car il ne permettait pas aux jeunes d’afficher tout autre comportement politique que celui d’une soumission aveugle au président Ben Ali. Il est envisageable de penser que les Américains, qui ont rapidement donné leur soutien à la Révolution tunisienne, en étaient venus à la même conclusion.)

Enfin, les forces laïques du pays n’ont pas effectué une campagne électorale en profondeur comme a pu le faire Nahda. Elles devront apprendre à faire comme les autres, soit de créer des structures locales et faire passer ses messages, sur le terrain, et non pas uniquement dans les milieux intellectuels de La Marsa (banlieue chic de Tunis). Elles devront aussi faire alliance pour faire bloc contre les forces non laïques.

Et l’avenir ?
Comment évoluera maintenant le pays ? Tout comme personne n’a vu venir cette Révolution, personne ne peut prévoir sa marche vers l’avenir.

Tous ceux qui sont maintenant sur le devant de la scène en sont à leurs premières armes en politique. Ils n’ont pas de passé à partir duquel on pourrait prévoir leur comportement. Ils sont peu au fait du jeu démocratique, ayant tous vécu sous les deux dictateurs (Bourguiba et Ben Mi) qu’a connu ce pays, sinon en exil.

Il y a assurément des radicaux dans Nahda, mais sauront-ils manoeuvrer pour atteindre le pouvoir ou seront-ils relégués à un rôle de nuisance au sein d’un parti prenant pour modèle le régime turc ? Comment la presse, autrefois versant dans le culte de personnalité à la nord-coréenne, jouera-t-elle son rôle, tout nouveau pour elle, de 4e pouvoir ?

Comment la société civile, autrefois presque inexistante ou soumise au pouvoir, émergera-t-elle pour remplir son rôle de défense des causes sociales, qui ne peuvent manquer dans cette Tunisie qui reste un pays en développement, avec un niveau économique loin derrière l’Europe?

En matière juridique, le pays deviendra-t-il une société de droit, où les juges, vraiment indépendants, pourront émettre des jugements qui pourraient même déplaire aux dirigeants en place ?

Les groupes de femmes, qui ont été au front de la promotion démocratique, resteront-elles aussi vigilantes pour consolider l’égalité hommes-femmes, et qui pourraient être menacée par les islamistes ?

Voilà bien des inconnus. La Tunisie est présentement comme un vaste jeu de billard où une première balle serait lancée, touchant d’autres et puis d’autres mais dans une chorégraphie aléatoire et bien imprévisible.

Mais une chose est sûre : le pays a franchi avec succès sa première grande étape démocratique, avec des élections constituantes honnêtes et transparentes.

Il y a lieu donc d’envisager l’avenir de ce pays avec une bonne dose d’optimisme.

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