Entrepreneurship : question sur une culture

Magazine Courants, mars-avril 1990

La Fondation de l’entrepreneurship fête cette année son 10e anniversaire. Pour souligner l’événement, la fondation a intitulé son colloque annuel, qui s’est tenu au début de cette année à Montréal devant près de 400 personnes, L’entrepreneurship, la clé du développement. Un titre qui évoque la conviction des membres de la fondation que le développement d’une société passe par l’épanouissement du talent entrepreneurial des individus qui la composent. La mission que s’est donnée cet organisme présidé par Paul Fortin en découle directement : Identifier et libérer le potentiel entrepreneuriale des personnes et contribuer à créer les conditions favorables et propices à leur plein épanouissement.

De l’entrepreneur au gestionnaire
Plus d’une vingtaine de conférenciers ont défilé devant le micro lors du colloque. Plusieurs ont remis en cause l’optimisme un peu facile qu’ont pu susciter les succès du monde des affaires ces dernières années. Ainsi, Serge Racine, président-directeur général de la firme Shermag. Ce dernier s’est dit agacé par le concept de culture entrepreneuriale. Selon lui, le concept de culture renferme une idée de permanence. L’entrepreneurship est un phénomène trop récent au Québec pour que l’on puisse le traduire en termes de culture. « II ne faut pas tenir pour acquises des choses qui ne sont peut-être pas encore solidement implantées, a déclaré Serge Racine. Je crois que notre enthousiasme exagéré et subit pour l’entrepreneurship risque de nous amener à une extrémité du pendule et que celui-ci n’aille bientôt dans une autre direction. Nous nous sommes définis comme le berceau de l’entrepreneurship des années 80 en Amérique du Nord et ce n’est pas le cas. Nous avons simplement rattrapé des retards. Les années 90 peuvent être aussi bonnes que les années 80, mais il importe de souligner que l’environnement n’est plus le même. Deux éléments demeurent préoccupants : le renouvellement du « stock » des entrepreneurs et la difficile succession des entrepreneurs par des gestionnaires professionnels. »

L’éducation et l’entrepreneurship
En posant le problème de la relève, Serge Racine met directement en cause notre système d’éducation. Nos écoles favorisent-elles l’émergence d’entrepreneurs ? Plusieurs répondent par la négative. Sylvie Laperrière, adjointe au programme (Rive-Sud) des Jeunes Entreprises du Québec et elle-même entrepreneuse « parascolaire », a clairement signifié aux représentants du monde de l’éducation, nombreux au colloque, que la formation scolaire au Québec freine plutôt qu’elle n’encourage les élans entrepreneuriaux.

« Plus on gravit les échelons du système d’éducation, moins on entend parler d’entrepreneurship », dit-elle. Les enseignants sensibilisent très peu les étudiants à la possibilité de créer leurs propres emplois. Jacques Filion, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières et directeur général du Centre de l’entrepreneuriat de la Mauricie, remarque « qu’à l’université, certains étudiants terminent leurs cours sans avoir vraiment développé des modes d’apprentissage ou d’auto-apprentissage. Pourtant, apprendre à questionner pour concevoir, apprendre à apprendre sont des éléments fondamentaux dans le processus d’éducation de l’entrepreneur. À l’heure actuelle, notre système scolaire forme des individus qui vont travailler pour d’autres. Les étudiants sont conditionnés à accepter plutôt qu’à entreprendre. Nous ne créons pas des leaders, mais des « suiveux » ».

Il n’y a pas que l’école qui est en cause. Il y a aussi la famille, donc les valeurs sociales. Fernand Paradis, directeur général de la Fédération des commissions scolaires catholiques du Québec, situe le rôle de l’école comme étant complémentaire à ce qui est d’abord transmis au sein de la famille. « La valorisation de l’initiative et le goût du risque sont des valeurs qui doivent prendre corps au sein de la famille. Le rôle de l’école est de prendre le relais et de renforcer ces valeurs en faisant un équilibre entre la sécurité et le risque », opine-t-il.

Un phénomène récent
Tout comme Serge Racine, Jacques Girard, éditeur du Journal de Montréal, reconnaît que, malgré les succès des Québécois en affaires depuis 10 ans, de gros défis pointent à l’horizon. « L’entrepreneurship est un phénomène récent, c’est vrai, mais nous sommes capables, comme nous l’avons démontré dans d’autres secteurs, de prendre les bouchées doubles. Nous avons fait des pas de géant dans le secteur de l’éducation. Nous nous sommes également, avec la même détermination, approprié notre environnement culturel et notre environnement médiatique et nous sommes en train de nous approprier notre environnement économique. (…) Un chemin immense a été parcouru en un temps relativement court, mais il nous faut continuer sur cette lancée. »

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