Le grand défi de l’islam

Le Devoir, 14 juin 1990
L’auteur a déjà séjourné en Algérie.

CES DERNIÈRES années, on parle beaucoup du sursaut de l’intégrisme dans le monde arabe. Comment expliquer sa persistance et sa force actuelle ?

L’intégrisme procède d’un sentiment d’abandon et d’isolement des musulmans face aux bouleversements brusques qu’ils ont vécus depuis plus d’un siècle, sous l’impact du colonialisme et de la pénétration massive de la culture occidentale.

Retour aux sources
Toute communauté qui se sent menacée et dépassée par des changements rapides et profonds tend à initier un mouvement de « retour aux sources » afin de mieux affirmer sa conviction que la culture première est toujours valide et que les événements actuels constituent ni plus ni moins qu’une « déviation ».

Ce phénomène s’observe partout toutes les manifestations de changement provoquent des réactions de conservatisme et de réaffirmation des fondements du dogme, processus plus profond en islam, du fait que les transformations introduites n’ont pas été stimulées de l’intérieur de la communauté mais de l’extérieur.

Le mouvement salafi (retour aux sources), au début du siècle, animé par des penseurs tels Afhghani, Rida, Abduh, fut le premier mouvement intellectuel plut ou moins organisé qui a tenté de composer avec ces changements. Le mouvement salafi prônait une purification de islam de ses coutumes désuètes. Il a suscité l’émergence de deux conceptions antinomiques du développement : la conception moderniste, adoptée par la majorité des élites du monde arabe au cours des décennies 50 à 70 et la conception intégriste.

Relégués à un rôle marginal et utilisés pour contrer l’idéologie de gauche par les élites, au pouvoir acquises au développement à l’occidentale, les tenants de l’intégrisme prennent aujourd’hui le devant de la scène. Les promesses de la « modernité n’ont pas été remplies. L’expansion démographique, entre autres, ronge les minces acquis du développement et rend très difficile la vie quotidienne dans les cités, déjà surpeuplées par les flux des migrants des campagnes (qu’on pense ici à Alger ou au Caire).

Les jeunes, notamment, y compris ceux qui sortent des institutions universitaires, ont peu confiance en leur avenir. Ils sont frustrés dans les besoins que tous les jeunes entretiennent au sortir de leurs études leur perspective d’emploi sont réduites par un chômage croissant et leur espoir d’obtenir un appartement et de fonder une famille est contré par la crise du logement.

Les intégristes capitalisent sur cette frustration. C’est le cas notamment en Algérie. Ils parlent un langage accessible aux gens, qui tranche avec le langage de bois de la nomenklatura au pouvoir, coupée des préoccupations quotidiennes de la population. Pour les intégristes, la solution des maux qui affectent la société est simple : elle passe par le retour à soi, à sa propre authenticité, à la fidélité religieuse des premiers temps de l’islam.

Une utopie
Or, l’exaltation par les militants islamistes d’un passé plus pur, d’une époque glorieuse, mais révolue, peut certes contrer en partie la pénétration des modèles culturels de l’Occident, mais son efficacité à produire le système politique et économique viable pour le monde contemporain peut être questionnée.

Il y a en effet une grande part d’utopie dans cette tentative de revivication de l’islam des premiers temps. Si l’islam a perduré à travers les siècles, c’est qu’il a su changer dans un fond de permanence, s’adapter et â des époques et à des milieux différents. L’islam doit justement faire face à cet effort d’ajustement depuis qu’il est confronté à une civilisation porteuse d’idées et de techniques qui lui sont en partie étrangères.

La crise actuelle de l’islam et de la culture qu’il porte n’est pas le fait de la doctrine, mais surtout de la manière dont il est interprété et pratiqué par les musulmans. Voilà pourquoi les femmes musulmanes défendent l’islam, alors que, vu d’Occident, elles semblent être les otages d’une religion opprimante. Les femmes musulmanes ne remettent pas en cause la religion mais ses formules orthodoxes et sa théologie fondamentaliste telle qu’elle est prônée par les intégristes.

Le grand défi de l’islam réside dans une adaptation à la complexité et aux défis du monde moderne. Ce n’est donc pas dans un esprit d’opposition systématique que l’islam doit composer avec la civilisation occidentale ; mais dans un esprit de conciliation qui lui permette, tout en restant fidèle à ses fondements, de retrouver un dynamisme qui amène non pas un retour à des dogmes stricts et dépassés mais des éléments de réflexion résolument axés sur les réalités du monde moderne.

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