Tag Archives: Algérie

Poste restante : Alger. Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes

Boualem Sanal, Poste restante : Alger. Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes, Gallimard, Paris, 2006.

Nuit blanche, no. 104, automne 2006

Peu de pays ont été aussi éprou­vés que l’Algérie. Victime d’une colonisation française ayant causé une longue guerre meur­trière de 1954 à 1962 jusqu’au « je vous ai compris » de de Gaulle, cet État d’Afrique du Nord, important pourvoyeur d’immigrants au Québec, long­temps chantre du « tiers mon­disme », reste un paradoxe.

Malgré son pétrole abondant, l’Algérie fait toujours face depuis son indépendance aux mêmes sempiternels problèmes de développement, qui ne semblent jamais trouver de solutions : démocratie vacillante, main­mise de l’armée sur les affaires, forte croissance démographique, émigration massive, carence de logements, approvisionnement erratique en eau et en électri­cité, sans compter la violence qui perdure, malgré la fin de la guerre civile des années 1990 qui a ravagé cette nation dans sa guerre aux islamistes.

Bref, le pays ne décolle pas vraiment, malgré la rhétorique officielle. Le jeune et prometteur écrivain Boualem Sansal a décidé qu’il en avait assez et s’attaque aux mythes fondateurs’ de l’Algérie moderne, au discours politique fossilisé des diri­geants, qui tentent depuis 1962 de faire avaler au peuple des « vérités naturelles » collant mal à la réalité du pays.

Ces vérités naturelles, ces « Constantes nationales », sont les tabous officiels du régime, encore véhiculés sans change­ment plus de 40 ans après l’indépendance. Le pays a besoin de s’en libérer, sinon de les discuter ouvertement, pour sortir de sa torpeur qui paralyse à la fois la pensée et l’action.

Ces Constantes nationales sont : le peuple algérien est arabe ; le peuple algérien est musulman ; l’arabe est la langue nationale ; la guerre de libération est le grand moment de l’Histoire de l’Algérie. Ces Constantes natio­nales « ont servi et servent seu­lement à cela : hiérarchiser et aligner, marginaliser et exclure, légitimer et consacrer, adouber et enrichir ».

Les Algériens doivent se réapproprier leur langue réelle (mélange de berbère, d’arabe et de français), leur identité multi­ple (berbère, arabe), leur histoire complexe pour mieux conquérir leur avenir. Après ce temps de réflexion et d’échanges, il faut vite bouger, dit l’auteur, car « les sujets ne manquent pas » : les défis sont lourds, nombreux et engageront les efforts d’au moins toute une génération.

L’Algérie oubliée

La Presse, 18 mai 2002

DEPUIS quelques semaines, on parle beaucoup, avec raison, de la violence au Proche-Orient et des nombreux morts résultant du conflit dans cette région, dont l’issue reste des plus inconnue. Cela a toutefois tendance à nous faire oublier qu’il est d’autres pays où, chaque jour, on est tout aussi inquiets pour la vie du conjoint, de l’enfant, d’un proche parent. C’est le cas de l’Algérie un des principaux partenaires économiques du Canada en Afrique et un des plus importants pays d’immigration pour le Québec.

Le 3 mai, le journal La Presse rapportait la nouvelle, stupéfiante quand on s’y arrête un peu, que pas moins de 90 personnes ont été assassinées dans ce pays, simplement depuis le début d’avril. Or, depuis 10 ans, 150 000 personnes qui sont mortes dans ce pays en raison de violences politiques récurrentes.

Ici, à Montréal, la communauté algérienne n’est pas à l’abri de ces inquiétudes. À chaque jour, plusieurs se demandent, dans l’angoisse, si un des leurs a été une des victimes innocentes de cette terreur aveugle. Il ne faut pas oublier qu’il est bien d’autres endroits dans ce monde où la souffrance humaine existe, mais sans attirer une telle attention mondiale.

Une victoire pour les petites cultures

Métro, 22-24 mars 2002
Politicologue de formation, l’auteur œuvre en développement international.

Un rayon de soleil à travers de sombres nuages. Voilà comment on pourrait résumer l’annonce, d’importance majeure pour les petites cultures dans le monde, de la reconnaissance constitutionnelle, par le gouvernement algérien, de la langue tamazight (le berbère), faite par le président du pays Abdelaziz Bouteflika la semaine dernière.

Dans cette contrée d’Afrique du Nord fortement perturbée, secouée par la mort de plus de 150 000 personnes depuis dix ans en raison de violences récurrentes, c’est une des rares nouvelles positives émanant du paysage politique de ce pays de 30 millions d’habitats.

Un pays qui fournit depuis quelques années une proportion importante de l’immigration à Montréal. Les Berbères d’Algérie forment une importante minorité, estimée à 30 % de la population. Malgré son indépendance en 1962, ce n’est qu’au tout début des années 80 que l’Algérie connaît ses premiers sursauts de résistance berbère, à la faveur de manifestations et de grèves d’étudiants, notamment dans la cité de Tizi Ouzou, fief de l’ethnie kabyle, une des plus importantes de la famille berbère, certes sa plus militante. Le militantisme berbère d’alors est défensif : il s’alimente de la volonté du gouvernement algérien d’uniformiser mur à mur la culture populaire au profit unique de l’arabe classique.

On comprend que le gouvernement cherchait, par ce moyen, à éloigner le pays de son passé récent, marqué par la colonisation française. Mais, dans la vraie vie, sa politique était vouée à une impasse, car l’arabe classique correspond peu à une réalité linguistique faite d’arabe dialectal, du berbère (et de ses différentes variantes) et du français.

De plus, et surtout, elle niait la présence d’une culture pourtant au cœur de l’identité nationale, et qui se démarque par son nombre important de chansonniers. En avril 2001, la mort d’un lycéen kabyle tué par des policiers accélère la résistance culturelle berbère. Maintenant dépassant les cadres de son combat initial, elle canalise la volonté de toute la société en faveur d’un régime plus démocratique et d’une redistribution plus équitable des ressources dans ce pays encore dominé par l’institution militaire.

De façon générale, la reconnaissance officielle du berbère est donc une victoire pour toutes les petites cultures du monde, encore très nombreuses et méconnues, luttant pour assurer leur place dans un environnement mondialisé poussant naturellement vers l’homogénéisation culturelle. Et, pour l’Algérie, elle semble indiquer qu’un nouvel état d’esprit s’installe dans ce pays, autrefois réputé pour son caractère dirigiste et centralisateur.

Certes, on jugera le pouvoir aux actes. Mais souhaitons que ce geste en soit un annonçant, à court terme, plus d’ouverture, de pluralisme et de justice sociale. L’Algérie, si durement éprouvée, en a bien besoin.

L’Algérie et la guerre du Golfe

Le Devoir, 22 février 1991
L’auteur a déjà séjourné plusieurs mois au Maghreb.

DEPUIS le début de la guerre du Golfe, c’est par milliers que les populations du Maghreb descendent dans les rues pour manifester leur soutien à l’Irak contre les forces multinationales.

La réponse des Nords-Africains est symptomatique des changements profonds qui surviennent au Maghreb depuis quelques années. Autrefois pris en référence, les modèles laïcs de développement empruntés à l’Occident sont de plus en plus rejetés, car ils n’ont pu combler les énormes attentes qu’elles avaient suscitées. Le clivage entre traditionnalistes et modernistes apparait ainsi plus vif que jamais. Aux antipodes du spectrum politique, les différentes forces politiques s’entendent toutes sur un point soit la nécessité de changement en profondeur. Dans ce contexte, la légitimité des institutions en place depuis les indépendances a atteint son niveau le plus bas.

L’Algérie est peut-être le pays le plus affecté par cette crise de légitimité des institutions. Or, avec ses 24,6 millions d’habitants, elle constitue le noyau de la région et tout changement politique qui touche ce pays peut faire basculer les autres dans la même mouvance.

Quand on parcourt l’évolution politique, sociale et économique de l’Algérie depuis son indépendance en 1962, la montée du mouvement islamiste et l’élection du Front islamique du salut (FIS) d’Abassi Madani aux élections municipales de 1988 n’a rien d’étonnant.

L’Algérie s’est durement ressentie de la baisse des prix de pétrole de la décennie 80. Dès les premières années de son indépendance, l’Algérie, leader des pays du tiers monde en raison de sa lutte historique contre une puissance coloniale s’est alignée vers un développement économique entièrement contrôlé par l’État. La crise pétrolière des années 73-74, qui a gonflé le prix des hydrocarbures à des niveaux jamais atteints, lui a été favorable et ses revenus se sont accrus considérablement, stimulant d’autant l’industrialisation du pays.

Mais pendant que le gouvernement mettait l’accent sur l’industrie lourde, l’agriculture s’orientait, suite à la nationalisation des terres, un échec lamentable. L’Algérie, qui autrefois était au autosuffisante au plan alimentaire, doit importer la majorité de ses denrées.

À 3,1% l’Algérie possède en effet un taux de natalité parmi les plus élevé de la planète. Près de 70% de sa population a moins de 25 ans et n’a donc pas connu la lutte d’indépendance, continuellement glorifiée dans la presse et les écoles.

Malgré que les dirigeants du pays aient consenti depuis quelques années à une certaine ouverture au plan politique et au plan économique en faveur du secteur privé, les conditions de vie à Alger n’ont cessé de se détériorer. Les logements sont surpeuplés, les équipements délabrés, les pénuries continuelles. Situation que la population accepte d’autant plus mal qu’elle sait pertinemment que d’autres sont mieux nantis. Dans les résidences opulentes des hautes collines de la capitale, une minorité jouit de tous les attraits de la consommation.

En contact étroit avec l’Europe et sa culture, grâce à la télévision, à la radio et aux voyages, les jeunes sont plus particulièrement habités par un immense sentiment de frustration. La rareté des emplois amplifie grandement ce, sentiment d’impuissance, d’avenir bloqué et peu de jeunes entretiennent l’espoir d’avoir seulement un jour leur propre appartement.

Désabusés, démoralisés, ils constituent la cible privilégiée du mouvement islamiste, qui parle un langage intelligible et leur fournit un encadrement que le pouvoir politique n’a jamais su leur donner (clubs de discussion, rassemblements de prière, réseaux d’entraide, etc.). Ils retrouvent donc, auprès des organisations islamistes (au demeurant financées par les pays du Golfe), un semblant de cohésion, de solidarité et surtout une lueur d’espoir à travers un retour à leur religion. Devant la pénétration massive de la culture occidentale, le retour à l’Islam procure un refuge qui apaise une crise d’identité exacerbée par des conditions de vie lamentables et le chômage croissant.

Les manifestations en faveur de Saddam ne doivent pas être comprises comme un acte de solidarité en vers les pays du Golfe. Ceux-ci sont plutôt honnis pour leur absence de générosité dans le partage de leurs immenses richesses. Elles doivent plutôt être vues comme un symbole, celui de la perte de la crédibilité des modèles laïcs de développement auprès des populations du Maghreb de leur volonté de se libérer de l’égide des anciennes puissances coloniales.

Le grand défi de l’islam

Le Devoir, 14 juin 1990
L’auteur a déjà séjourné en Algérie.

CES DERNIÈRES années, on parle beaucoup du sursaut de l’intégrisme dans le monde arabe. Comment expliquer sa persistance et sa force actuelle ?

L’intégrisme procède d’un sentiment d’abandon et d’isolement des musulmans face aux bouleversements brusques qu’ils ont vécus depuis plus d’un siècle, sous l’impact du colonialisme et de la pénétration massive de la culture occidentale.

Retour aux sources
Toute communauté qui se sent menacée et dépassée par des changements rapides et profonds tend à initier un mouvement de « retour aux sources » afin de mieux affirmer sa conviction que la culture première est toujours valide et que les événements actuels constituent ni plus ni moins qu’une « déviation ».

Ce phénomène s’observe partout toutes les manifestations de changement provoquent des réactions de conservatisme et de réaffirmation des fondements du dogme, processus plus profond en islam, du fait que les transformations introduites n’ont pas été stimulées de l’intérieur de la communauté mais de l’extérieur.

Le mouvement salafi (retour aux sources), au début du siècle, animé par des penseurs tels Afhghani, Rida, Abduh, fut le premier mouvement intellectuel plut ou moins organisé qui a tenté de composer avec ces changements. Le mouvement salafi prônait une purification de islam de ses coutumes désuètes. Il a suscité l’émergence de deux conceptions antinomiques du développement : la conception moderniste, adoptée par la majorité des élites du monde arabe au cours des décennies 50 à 70 et la conception intégriste.

Relégués à un rôle marginal et utilisés pour contrer l’idéologie de gauche par les élites, au pouvoir acquises au développement à l’occidentale, les tenants de l’intégrisme prennent aujourd’hui le devant de la scène. Les promesses de la « modernité n’ont pas été remplies. L’expansion démographique, entre autres, ronge les minces acquis du développement et rend très difficile la vie quotidienne dans les cités, déjà surpeuplées par les flux des migrants des campagnes (qu’on pense ici à Alger ou au Caire).

Les jeunes, notamment, y compris ceux qui sortent des institutions universitaires, ont peu confiance en leur avenir. Ils sont frustrés dans les besoins que tous les jeunes entretiennent au sortir de leurs études leur perspective d’emploi sont réduites par un chômage croissant et leur espoir d’obtenir un appartement et de fonder une famille est contré par la crise du logement.

Les intégristes capitalisent sur cette frustration. C’est le cas notamment en Algérie. Ils parlent un langage accessible aux gens, qui tranche avec le langage de bois de la nomenklatura au pouvoir, coupée des préoccupations quotidiennes de la population. Pour les intégristes, la solution des maux qui affectent la société est simple : elle passe par le retour à soi, à sa propre authenticité, à la fidélité religieuse des premiers temps de l’islam.

Une utopie
Or, l’exaltation par les militants islamistes d’un passé plus pur, d’une époque glorieuse, mais révolue, peut certes contrer en partie la pénétration des modèles culturels de l’Occident, mais son efficacité à produire le système politique et économique viable pour le monde contemporain peut être questionnée.

Il y a en effet une grande part d’utopie dans cette tentative de revivication de l’islam des premiers temps. Si l’islam a perduré à travers les siècles, c’est qu’il a su changer dans un fond de permanence, s’adapter et â des époques et à des milieux différents. L’islam doit justement faire face à cet effort d’ajustement depuis qu’il est confronté à une civilisation porteuse d’idées et de techniques qui lui sont en partie étrangères.

La crise actuelle de l’islam et de la culture qu’il porte n’est pas le fait de la doctrine, mais surtout de la manière dont il est interprété et pratiqué par les musulmans. Voilà pourquoi les femmes musulmanes défendent l’islam, alors que, vu d’Occident, elles semblent être les otages d’une religion opprimante. Les femmes musulmanes ne remettent pas en cause la religion mais ses formules orthodoxes et sa théologie fondamentaliste telle qu’elle est prônée par les intégristes.

Le grand défi de l’islam réside dans une adaptation à la complexité et aux défis du monde moderne. Ce n’est donc pas dans un esprit d’opposition systématique que l’islam doit composer avec la civilisation occidentale ; mais dans un esprit de conciliation qui lui permette, tout en restant fidèle à ses fondements, de retrouver un dynamisme qui amène non pas un retour à des dogmes stricts et dépassés mais des éléments de réflexion résolument axés sur les réalités du monde moderne.

L’Algérie indépendante : entre passé et avenir

Revue l’Analyste, été 1986

L’Algérie est devenue officiellement indépendante le 1er juillet 1962. Il va sans dire que 132 années de présence française ont imposé à la société algérienne de nombreuses remises en question. Le contact permanent avec la civilisation européenne n’a certes pas été sans susciter mutations et transformations, souvent déchirantes, au sein d’un pays au passé traditionnel et rural.

La quête de soi, la fidélité à la personnalité de base, l’authenticité, autant d’expressions qui recoupent une problématique d’une exceptionnelle gravité pour l’Algérie actuelle: devant la nécessité de faire appel aux technologies étrangères, comment intégrer, sans se trahir, les valeurs que draine la civilisation technicienne au sein de l’héritage culturel algérien ? En un mot, comment concilier tradition et modernité, surtout lorsque la synthèse de l’un et de l’autre fait apparaître des contradictions fondamentales ?

Mutations
Au cours des vingt-deux années qui viennent de s’écouler, la société algérienne a connu de profondes mutations. En 1962, le pays faisait face à des difficultés immenses appelant des solutions radicales. Il fallait s’occuper de tout : des réfugiés, des orphelins, assurer la scolarisation de la jeunesse, la formation des cadres, bref, il s’agissait de poser les structures d’un État moderne. L’armée, la seule force organisée du pays, s’assura de l’hégémonie de l’appareil d’Etat.

Après l’écartement de Ben Bella, accusé de trahir les idéaux de la Révolution, lors du coup d’État du 19 juin 1965, le colonel Boumédienne entreprenait la triple révolution industrielle, agraire et culturelle. L’accent fut mis sur l’industrialisation et l’investissement créateur de nouvelles industries. Les hydrocarbures, nationalisés en 1971, étaient au coeur de la stratégie de développement. À l’aide d’une planification rigide et centralisée, l’État devait gérer l’ensemble des activités et permettre le passage d’une économie agricole à une économie industrielle, indépendante et intégrée.

Toutefois, les impératifs économiques contenus dans la politique d’industrialisation recèlent ses contreparties sociales. En suscitant de profonds bouleversements structurels, notamment par la scolarisation massive et l’ampleur du mouvement migratoire vers les villes, l’industrialisation aggrave le mal d’identité et multiplie les contradictions d’une société en continuel changement : opposition de la tradition et de la modernité, de l’« arabité » à la francité, de la « ruralité » à la « citadinité », de la masculinité à la féminité.

Jeunesse « explosive »
Ce sont les jeunes qui, surtout, assument cette problématique du passé et du devenir. En Algérie, plus de 60% des quelque vingt millions d’habitants ont moins de vingt-deux ans. La population algérienne a doublé depuis l’indépendance et possède l’un des plus hauts taux annuels de croissance démographique du monde (3,2%). Deux Algériens sur trois ont moins de vingt-cinq ans et un Algérien sur deux n’a pas encore atteint l’âge de seize ans.

C’est dire l’extrême jeunesse de cette population qui, dans sa grande majorité, ne connaît la guerre de libération nationale qu’à travers les chroniques familiales et les organes nationaux d’information. Il n’est donc pas étonnant que la question de la jeunesse se voit accorder une place de choix parmi les principales préoccupations des dirigeants algériens.

Largement urbanisée, soumise à l’attrait de la société de consommation, la jeunesse algérienne porte en elle les germes d’une véritable restructuration de la société. Le contact avec l’émigration, les voyages effectués à l’étranger, l’écoute des radios françaises, le cinéma, la télévision qui fait une large place aux produits étrangers, la lecture des revues européennes, tout concourt pour la jeunesse à la remise en cause des structures sociales traditionnelles. Au point que le président Chadli ait pu s’inquiéter des dangers de «l’invasion culturelle excessive» sur l’attachement des jeunes aux valeurs « civilisationnelles » arabes et islamiques ainsi qu’aux principes de la morale socialiste.

Crise d’identité
Le contact permanent avec une civilisation et des techniques profondément différentes, pour une société aux prises avec une crise sans pareil de l’habitat et des loisirs, suscite une tension croissante entre les normes ancestrales et les impératifs de la vie moderne. Dans un pays où la religiosité traditionnelle islamique apparaît comme le fondement de la « personnalité nationale », cette altération de l’ancien cadre de référence, qui trouve surtout un terrain d’accueil dans les zones citadines, crée de nombreux tiraillements.

Se sentant agressés par les modèles culturels étrangers, certains trouvent refuge dans l’intégrisme. Se côtoient dans les rues des jeunes en jeans et à la tenue disco et des jeunes femmes portant de longues robes, la chevelure cachée par le hijab. Ce contraste des tenues et des comportements traduit une crise d’identité et un malaise certain pour des jeunes partagés entre deux schémas culturels antagonistes.

Les jeunes femmes, notamment, sont celles qui subissent le plus les effets de cette double référence, l’une traditionnelle, l’autre moderne. Invitées à participer au développement, les femmes sont simultanément considérées comme les gardiennes des valeurs traditionnelles et de la « pureté » de l’âme algérienne. Cette ambivalence entre le statut officiel prêté aux femmes et la réalité sociale n’est pas une des moindres contradictions de la société algérienne, et par extension, des sociétés arabes en général.

Ces contradictions, nées de l’extension de la vie urbaine moderne et des transformations sociales qui en découlent, n’en sont pas moins annonciatrices d’une nouvelle conceptualisation de l’identité nationale, préfigurant, à terme, la naissance d’une Algérie nouvelle.

Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es

Au début de 1985, notre collaborateur Yvan Cliche était en Algérie où il apprenait l’arabe. C’est alors qu’il fut témoin d’une scène fort révélatrice des problèmes sociaux du pays…

Vendredi, 26 avril 1985, quinze heures. Je descends, avec deux compagnons vers le centre-ville d’Alger, en direction d’un café-terrasse. Il fait beau et clair. C’est aujourd’hui le jour de congé hebdomadaire en Algérie. Non loin de nous, nous apercevons un groupe, formé d’une centaine de personnes, dévalant la rue Mohammed V, une des rues principales d’Alger-centre. Au départ, malgré la frénésie, je pense à un défilé à l’occasion de l’année internationale de la jeunesse. Une chose en effet me frappe : la jeunesse des manifestants.

Rapidement, je dois réviser mes premières impressions. J’aperçois des manifestants qui lancent des pierres sur les vitrines avoisinantes. Le bruit des vitrines et des lampadaires éclatés augmente mon excitation. Il y a bel et bien émeute à Alger, là où il ne se passe presque jamais rien.

J’accours, laissant derrière moi mes deux compagnons réticents à l’idée d’aller constater ce qui se passe de plus près. Je m’approche, la foule se dirige rapidement en direction de la Grande Poste d’Alger. Un manifestant, tout près de moi, crie : Allah Akbar (Dieu est le plus grand). Quant aux autres, ils scandent en français : « Chadli assassin ». Pourquoi cette fureur ? Pour protester contre la visite du président algérien aux États-Unis ? Ou bien sont-ce des Berbères s’opposant à la politique culturelle du régime ?

Tout en m’interrogeant, je dois me remettre à courir, si je ne veux pas être trop éloigné de l’action. Les manifestants se déplacent à vive allure, tout en continuant d’abîmer à coups de bâtons ou en lançant des roches tout ce qui est facilement repérable sur leur chemin. L’absence de pancartes m’empêche de savoir l’objet de cette émeute.

Près de la Grande Poste, j’aperçois une étrangère, blonde, seule, fait des plus rares en Algérie. Comme moi, elle tente visiblement de comprendre ce qui se passe. Je m’approche d’elle. J’apprends qu’elle travaille pour l’Agence France Presse. Elle reconnaît aisément mon accent canadien et me mentionne que les manifestants s’insurgent contre les conditions de logement à la Casbah (vieille ville).

À peine ai-je le temps de lui poser d’autres questions que je la perds dans le tohu-bohu de la foule. Les forces de l’ordre viennent d’arriver en grand nombre, ce qui affole les manifestants. Chacun se presse pour éviter d’être frappé. N’ayant pas l’habitude de ce genre d’attroupement, je reste bien en vue des policiers et l’un deux en profite pour me donner deux coups de matraque, un au bras, l’autre au dos. Je proteste, lui criant en arabe algérien que je suis étranger. Visiblement, cela ne semble pas l’affecter. Des Algériens autour de, moi m’empoignent et me recommandent gentiment d’oublier la scène et de quitter l’endroit.

Immédiatement après l’incident, un groupe se précipite dans les escaliers menant au siège du FLN (Front de Libération Nationale), le parti unique. J’y vais aussi et je me rends rapidement compte que la majorité des émeutiers tentent plutôt de déguerpir et de prendre la fuite. J’interroge les gens autour de moi : « que savez-vous de tout ce qui se passe ? » Plusieurs ne veulent pas répondre, mais les quelques témoignages que je recueille m’apprennent que, la manifestation a pour but de protester contre les conditions de vie difficiles à la Casbah d’Alger.

Je retourne au centre-ville. Un groupe de policiers, matraques à la main envahit les nies et assure la circulation. Quelques minutes plus tard, le calme est revenu.. Seule la présence des policiers anti-émeutes et les carreaux fracassés témoignent de la brèche qu’a connue aujourd’hui Alger dans son prosaïsme habituel…

Encadré
La crise de l’habitat sévit de façon dramatique en Algérie et principalement à Alger, la capitale. Il s’agit sans contredit du problème social numéro un : même au rythme actuel de construction, la crise du logement se maintiendra, selon toutes prévisions, pendant encore plusieurs années. Alger compte un taux moyen d’occupation de 7 personnes par appartement et de 3,8 personnes par pièce ( !). Dans la Casbah, le taux d’occupation est encore plus substantiel, ce qui rend déplorable les conditions de vie de ses résidents.

Ce facteur a des conséquences fâcheuses sur la qualité des rapports humains dans ce pays, notamment en ce qui a trait à la qualité des rapports hommes-femmes.

L’appartement, c’est le nec plus ultra de la vie sociale. Mieux vaut s’y prendre tôt pour se procurer son petit gîte… A moins, comme c’est le cas partout, qu’on suive la voie nébuleuse mais efficace des « relations » et de l’argent « sous la table ».

En ce moment, nombreux sont les jeunes couples qui, même mariés, doivent habiter chez leurs parents, avec tous les inconvénients que cette situation peut engendrer: L’explosion populaire décrite dans l’article précédent rend bien compte de l’exaspération des habitants, surtout les jeunes, face à cet épineux problème.

Repère :
– Nature du régime : État islamique. Régime du type présidentiel. Parti Unique.
– Population : 21 200 000 habitants
– Principales ressources du pays : pétrole, gaz naturel.
– Système économique : économie planifiée de type marxiste.
– L’Algérie est un pays relativement riche puisqu’il est 37e sur 203 pour le pour le PNB par 77e pour le PNB par habitant.

La question berbère en Algérie

Le Devoir, Montréal

 »Le refus du pluralisme culturel est entretenu par le système de parti unique ».

Étudiant au programme de maîtrise en science politique à l’Université de Montréal, l’auteur vient de séjourner un an en Algérie à titre de boursier du gouvernement québécois.

LE DÉBAT autour des droits culturels en Algérie en est un forts méconnu du public canadien et des spécialistes en général. La question n’est pas sans importance, surtout lorsqu’on sait que ce pays est le premier partenaire économique du Canada en Afrique. En outre, à l’heure où les gouvernements doivent de plus en plus apprendre à composer avec la résurgence des cultures nationales, l’Algérie, en raison de sa composition pluriethnique, est un pays où la question culturelle suscite le plus de réactions passionnées.

L’entreprise la plus difficile serait d’évaluer correctement le nombre de Berbères que compte la population algérienne. Cette communauté, la première implantée en Afrique du Nord, fait souvent l’objet de sous- ou de surévaluation, exercice qui n’est pas à l’abri de considérations politiques. Globalement, il est possible de situer le pourcentage des Berbères entre 20 % et 28 % de la population algérienne. Majoritairement concentrés dans les montagnes de la Kabylie, dans les Aurès et au Mzab, les berbérophones ne forment toutefois pas une communauté sociologique homogène. La langue, notamment présente une grande diversité.

C’est surtout en 1980 que le « problème berbère » est sorti de l’ombre. L’interdiction faite, en mars 1980, à un éminent intellectuel kabyle de prononcer une conférence sur la poésie kabyle ancienne déclencha, en quelques jours, un débat passionné parmi les étudiants de l’Université de Tizi-Ouzou (le fief de la Kabylie) sur la reconnaissance du fait berbère. S’estimant brimés sur le plan culturel, les étudiants posèrent la question des droits culturels et, par extension, des droits démocratiques en Algérie. Leurs revendications portèrent sur la prise en compte de la diversité culturelle du pays et sur la reconnaissance des langues populaires nationales, le berbère et l’arabe algérien.

En occupant l’université en avril 1980, les étudiants s’attirèrent la sympathie de toute la communauté kabyle. Aussi l’appel à la grève générale (une journée) fut-il largement respecté. Une répression brutale s’ensuivit, dans la nuit du 19 au 20 avril à l’Université de Tizi-Ouzou, entraînant de violentes émeutes pendant plus de trois jours. Un an plus tard, en 1981, les étudiants baptisèrent leur université « Université du 20 avril ».

Ces événements demeurent vivaces dans la mémoire collective des Kabyles, car ils ont suscité chez eux un effet psychologique considérable. En Algérie, aucun texte officiel ne fait mention de la présence d’une communauté berbérophone. Le terme même de « Berbère » est banni de tout discours officiel. La réalité berbère n’est évoquée que comme un avatar du passé anté islamique de l’Algérie, et la langue berbère comme devant être, à terme, assimilée par la « langue nationale ». Seule existe, dans le domaine de la vie publique, une chaîne de radio en langue kabyle, au demeurant créée durant le règne colonial

Aucune reconnaissance, donc, n’est accordée à la culture et à la langue berbères. La politique d’arabisation, entreprise il y a quelques années, repose, aux dires même des autorités, sur le caractère arabo-islamique de l’Algérie. Toute manifestation « berbériste » constitue, selon les dirigeants, dont plusieurs sont d’origine berbère, une menace contre l’unité nationale et la cohésion du pays.

La distinction Arabe/Berbère, et plus encore Arabe/Kabyle, constitue une donnée fondamentale de l’univers socio-culturel algérien. Un séjour à Alger, notamment, permet aisément de constater cette réalité. Venus à Alger pour travailler ou pour étudier, les Kabyles ont tendance à se regrouper entre eux, étant confrontés, dans la capitale, à un milieu sociolinguistique différent. Aussi règne-t-il, entre les deux communautés, arabophone et berbérophone, une méfiance constituant à elle seule une barrière importante à un rapprochement et à une intégration harmonieuse.

Entreprise depuis plusieurs années, la politique d’arabisation poursuit son cours et demeure l’une des thématiques dominantes du discours officiel Rares sont les éditions du El Moudjahid, le quotidien national en langue française, qui ne fassent mention des efforts poursuivis en faveur de la « langue nationale ».

Pourtant, l’utilisation de l’arabe classique ne traduit pas la réalité sociolinguistique du pays. Selon nous, trois raisons expliquent la ferme volonté des dirigeants algériens d’imposer l’arabe littéraire comme langue nationale. Premièrement, l’arabe classique offre un contrepoids à l’influence du français, surtout perceptible en milieu étudiant et au niveau de l’administration publique. Il s’agit de se démarquer le plus possible de l’ancien colonisateur, en affirmant l’appartenance de l’Algérie au sein de la grande nation arabe. Et l’arabe n’est-il pas la langue du Coran et d’une civilisation au passé prestigieux ?

Deuxièmement, pour les autorités algériennes, le berbère et l’arabe dialectal demeurent des substrats de communication « inférieurs», incapables d’« assimiler » la production scientifique et intellectuelle. Cette conception favorise le choix de l’arabe classique, considéré comme une langue aux capacités d’expression plus larges. Troisièmement, la politique d’arabisation s’inscrit dans la mouvance des efforts entrepris par l’élite algérienne vers une restauration culturelle et la reconquête d’une identité bafouée après plus d’un siècle d’occupation française. Revenir à l’arabe, c’est retrouver ses origines, étant entendu que ce «retour aux sources» n’exclut pas une forte intériorisation des normes occidentales.

Force est de constater que le refus du pluralisme culturel est entretenu par le mythe unanimiste propre au système politique algérien (un système de parti unique, bureaucratique, fortement centralisé). Malgré quelques concessions, au demeurant mineures, consenties par le régime, la revendication berbère n’a cessé, surtout par l’entremise de la chanson, de s’affirmer au cours des dernières années. Elle porte en elle le refus d’un centralisme excessif et uniformisant. Il est donc à prévoir, pour l’avenir, la politisation croissante de la lutte pour la reconnaissance des langues populaires nationales en Algérie, surtout si elle continue de se développer en marge des structures officielles.