Une victoire pour les petites cultures

Métro, 22-24 mars 2002
Politicologue de formation, l’auteur œuvre en développement international.

Un rayon de soleil à travers de sombres nuages. Voilà comment on pourrait résumer l’annonce, d’importance majeure pour les petites cultures dans le monde, de la reconnaissance constitutionnelle, par le gouvernement algérien, de la langue tamazight (le berbère), faite par le président du pays Abdelaziz Bouteflika la semaine dernière.

Dans cette contrée d’Afrique du Nord fortement perturbée, secouée par la mort de plus de 150 000 personnes depuis dix ans en raison de violences récurrentes, c’est une des rares nouvelles positives émanant du paysage politique de ce pays de 30 millions d’habitats.

Un pays qui fournit depuis quelques années une proportion importante de l’immigration à Montréal. Les Berbères d’Algérie forment une importante minorité, estimée à 30 % de la population. Malgré son indépendance en 1962, ce n’est qu’au tout début des années 80 que l’Algérie connaît ses premiers sursauts de résistance berbère, à la faveur de manifestations et de grèves d’étudiants, notamment dans la cité de Tizi Ouzou, fief de l’ethnie kabyle, une des plus importantes de la famille berbère, certes sa plus militante. Le militantisme berbère d’alors est défensif : il s’alimente de la volonté du gouvernement algérien d’uniformiser mur à mur la culture populaire au profit unique de l’arabe classique.

On comprend que le gouvernement cherchait, par ce moyen, à éloigner le pays de son passé récent, marqué par la colonisation française. Mais, dans la vraie vie, sa politique était vouée à une impasse, car l’arabe classique correspond peu à une réalité linguistique faite d’arabe dialectal, du berbère (et de ses différentes variantes) et du français.

De plus, et surtout, elle niait la présence d’une culture pourtant au cœur de l’identité nationale, et qui se démarque par son nombre important de chansonniers. En avril 2001, la mort d’un lycéen kabyle tué par des policiers accélère la résistance culturelle berbère. Maintenant dépassant les cadres de son combat initial, elle canalise la volonté de toute la société en faveur d’un régime plus démocratique et d’une redistribution plus équitable des ressources dans ce pays encore dominé par l’institution militaire.

De façon générale, la reconnaissance officielle du berbère est donc une victoire pour toutes les petites cultures du monde, encore très nombreuses et méconnues, luttant pour assurer leur place dans un environnement mondialisé poussant naturellement vers l’homogénéisation culturelle. Et, pour l’Algérie, elle semble indiquer qu’un nouvel état d’esprit s’installe dans ce pays, autrefois réputé pour son caractère dirigiste et centralisateur.

Certes, on jugera le pouvoir aux actes. Mais souhaitons que ce geste en soit un annonçant, à court terme, plus d’ouverture, de pluralisme et de justice sociale. L’Algérie, si durement éprouvée, en a bien besoin.

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