Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es

Au début de 1985, notre collaborateur Yvan Cliche était en Algérie où il apprenait l’arabe. C’est alors qu’il fut témoin d’une scène fort révélatrice des problèmes sociaux du pays…

Vendredi, 26 avril 1985, quinze heures. Je descends, avec deux compagnons vers le centre-ville d’Alger, en direction d’un café-terrasse. Il fait beau et clair. C’est aujourd’hui le jour de congé hebdomadaire en Algérie. Non loin de nous, nous apercevons un groupe, formé d’une centaine de personnes, dévalant la rue Mohammed V, une des rues principales d’Alger-centre. Au départ, malgré la frénésie, je pense à un défilé à l’occasion de l’année internationale de la jeunesse. Une chose en effet me frappe : la jeunesse des manifestants.

Rapidement, je dois réviser mes premières impressions. J’aperçois des manifestants qui lancent des pierres sur les vitrines avoisinantes. Le bruit des vitrines et des lampadaires éclatés augmente mon excitation. Il y a bel et bien émeute à Alger, là où il ne se passe presque jamais rien.

J’accours, laissant derrière moi mes deux compagnons réticents à l’idée d’aller constater ce qui se passe de plus près. Je m’approche, la foule se dirige rapidement en direction de la Grande Poste d’Alger. Un manifestant, tout près de moi, crie : Allah Akbar (Dieu est le plus grand). Quant aux autres, ils scandent en français : « Chadli assassin ». Pourquoi cette fureur ? Pour protester contre la visite du président algérien aux États-Unis ? Ou bien sont-ce des Berbères s’opposant à la politique culturelle du régime ?

Tout en m’interrogeant, je dois me remettre à courir, si je ne veux pas être trop éloigné de l’action. Les manifestants se déplacent à vive allure, tout en continuant d’abîmer à coups de bâtons ou en lançant des roches tout ce qui est facilement repérable sur leur chemin. L’absence de pancartes m’empêche de savoir l’objet de cette émeute.

Près de la Grande Poste, j’aperçois une étrangère, blonde, seule, fait des plus rares en Algérie. Comme moi, elle tente visiblement de comprendre ce qui se passe. Je m’approche d’elle. J’apprends qu’elle travaille pour l’Agence France Presse. Elle reconnaît aisément mon accent canadien et me mentionne que les manifestants s’insurgent contre les conditions de logement à la Casbah (vieille ville).

À peine ai-je le temps de lui poser d’autres questions que je la perds dans le tohu-bohu de la foule. Les forces de l’ordre viennent d’arriver en grand nombre, ce qui affole les manifestants. Chacun se presse pour éviter d’être frappé. N’ayant pas l’habitude de ce genre d’attroupement, je reste bien en vue des policiers et l’un deux en profite pour me donner deux coups de matraque, un au bras, l’autre au dos. Je proteste, lui criant en arabe algérien que je suis étranger. Visiblement, cela ne semble pas l’affecter. Des Algériens autour de, moi m’empoignent et me recommandent gentiment d’oublier la scène et de quitter l’endroit.

Immédiatement après l’incident, un groupe se précipite dans les escaliers menant au siège du FLN (Front de Libération Nationale), le parti unique. J’y vais aussi et je me rends rapidement compte que la majorité des émeutiers tentent plutôt de déguerpir et de prendre la fuite. J’interroge les gens autour de moi : « que savez-vous de tout ce qui se passe ? » Plusieurs ne veulent pas répondre, mais les quelques témoignages que je recueille m’apprennent que, la manifestation a pour but de protester contre les conditions de vie difficiles à la Casbah d’Alger.

Je retourne au centre-ville. Un groupe de policiers, matraques à la main envahit les nies et assure la circulation. Quelques minutes plus tard, le calme est revenu.. Seule la présence des policiers anti-émeutes et les carreaux fracassés témoignent de la brèche qu’a connue aujourd’hui Alger dans son prosaïsme habituel…

Encadré
La crise de l’habitat sévit de façon dramatique en Algérie et principalement à Alger, la capitale. Il s’agit sans contredit du problème social numéro un : même au rythme actuel de construction, la crise du logement se maintiendra, selon toutes prévisions, pendant encore plusieurs années. Alger compte un taux moyen d’occupation de 7 personnes par appartement et de 3,8 personnes par pièce ( !). Dans la Casbah, le taux d’occupation est encore plus substantiel, ce qui rend déplorable les conditions de vie de ses résidents.

Ce facteur a des conséquences fâcheuses sur la qualité des rapports humains dans ce pays, notamment en ce qui a trait à la qualité des rapports hommes-femmes.

L’appartement, c’est le nec plus ultra de la vie sociale. Mieux vaut s’y prendre tôt pour se procurer son petit gîte… A moins, comme c’est le cas partout, qu’on suive la voie nébuleuse mais efficace des « relations » et de l’argent « sous la table ».

En ce moment, nombreux sont les jeunes couples qui, même mariés, doivent habiter chez leurs parents, avec tous les inconvénients que cette situation peut engendrer: L’explosion populaire décrite dans l’article précédent rend bien compte de l’exaspération des habitants, surtout les jeunes, face à cet épineux problème.

Repère :
– Nature du régime : État islamique. Régime du type présidentiel. Parti Unique.
– Population : 21 200 000 habitants
– Principales ressources du pays : pétrole, gaz naturel.
– Système économique : économie planifiée de type marxiste.
– L’Algérie est un pays relativement riche puisqu’il est 37e sur 203 pour le pour le PNB par 77e pour le PNB par habitant.

Les commentaires sont clôturés.