L’Algérie et la guerre du Golfe

Le Devoir, 22 février 1991
L’auteur a déjà séjourné plusieurs mois au Maghreb.

DEPUIS le début de la guerre du Golfe, c’est par milliers que les populations du Maghreb descendent dans les rues pour manifester leur soutien à l’Irak contre les forces multinationales.

La réponse des Nords-Africains est symptomatique des changements profonds qui surviennent au Maghreb depuis quelques années. Autrefois pris en référence, les modèles laïcs de développement empruntés à l’Occident sont de plus en plus rejetés, car ils n’ont pu combler les énormes attentes qu’elles avaient suscitées. Le clivage entre traditionnalistes et modernistes apparait ainsi plus vif que jamais. Aux antipodes du spectrum politique, les différentes forces politiques s’entendent toutes sur un point soit la nécessité de changement en profondeur. Dans ce contexte, la légitimité des institutions en place depuis les indépendances a atteint son niveau le plus bas.

L’Algérie est peut-être le pays le plus affecté par cette crise de légitimité des institutions. Or, avec ses 24,6 millions d’habitants, elle constitue le noyau de la région et tout changement politique qui touche ce pays peut faire basculer les autres dans la même mouvance.

Quand on parcourt l’évolution politique, sociale et économique de l’Algérie depuis son indépendance en 1962, la montée du mouvement islamiste et l’élection du Front islamique du salut (FIS) d’Abassi Madani aux élections municipales de 1988 n’a rien d’étonnant.

L’Algérie s’est durement ressentie de la baisse des prix de pétrole de la décennie 80. Dès les premières années de son indépendance, l’Algérie, leader des pays du tiers monde en raison de sa lutte historique contre une puissance coloniale s’est alignée vers un développement économique entièrement contrôlé par l’État. La crise pétrolière des années 73-74, qui a gonflé le prix des hydrocarbures à des niveaux jamais atteints, lui a été favorable et ses revenus se sont accrus considérablement, stimulant d’autant l’industrialisation du pays.

Mais pendant que le gouvernement mettait l’accent sur l’industrie lourde, l’agriculture s’orientait, suite à la nationalisation des terres, un échec lamentable. L’Algérie, qui autrefois était au autosuffisante au plan alimentaire, doit importer la majorité de ses denrées.

À 3,1% l’Algérie possède en effet un taux de natalité parmi les plus élevé de la planète. Près de 70% de sa population a moins de 25 ans et n’a donc pas connu la lutte d’indépendance, continuellement glorifiée dans la presse et les écoles.

Malgré que les dirigeants du pays aient consenti depuis quelques années à une certaine ouverture au plan politique et au plan économique en faveur du secteur privé, les conditions de vie à Alger n’ont cessé de se détériorer. Les logements sont surpeuplés, les équipements délabrés, les pénuries continuelles. Situation que la population accepte d’autant plus mal qu’elle sait pertinemment que d’autres sont mieux nantis. Dans les résidences opulentes des hautes collines de la capitale, une minorité jouit de tous les attraits de la consommation.

En contact étroit avec l’Europe et sa culture, grâce à la télévision, à la radio et aux voyages, les jeunes sont plus particulièrement habités par un immense sentiment de frustration. La rareté des emplois amplifie grandement ce, sentiment d’impuissance, d’avenir bloqué et peu de jeunes entretiennent l’espoir d’avoir seulement un jour leur propre appartement.

Désabusés, démoralisés, ils constituent la cible privilégiée du mouvement islamiste, qui parle un langage intelligible et leur fournit un encadrement que le pouvoir politique n’a jamais su leur donner (clubs de discussion, rassemblements de prière, réseaux d’entraide, etc.). Ils retrouvent donc, auprès des organisations islamistes (au demeurant financées par les pays du Golfe), un semblant de cohésion, de solidarité et surtout une lueur d’espoir à travers un retour à leur religion. Devant la pénétration massive de la culture occidentale, le retour à l’Islam procure un refuge qui apaise une crise d’identité exacerbée par des conditions de vie lamentables et le chômage croissant.

Les manifestations en faveur de Saddam ne doivent pas être comprises comme un acte de solidarité en vers les pays du Golfe. Ceux-ci sont plutôt honnis pour leur absence de générosité dans le partage de leurs immenses richesses. Elles doivent plutôt être vues comme un symbole, celui de la perte de la crédibilité des modèles laïcs de développement auprès des populations du Maghreb de leur volonté de se libérer de l’égide des anciennes puissances coloniales.

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