L’Algérie indépendante : entre passé et avenir

Revue l’Analyste, été 1986

L’Algérie est devenue officiellement indépendante le 1er juillet 1962. Il va sans dire que 132 années de présence française ont imposé à la société algérienne de nombreuses remises en question. Le contact permanent avec la civilisation européenne n’a certes pas été sans susciter mutations et transformations, souvent déchirantes, au sein d’un pays au passé traditionnel et rural.

La quête de soi, la fidélité à la personnalité de base, l’authenticité, autant d’expressions qui recoupent une problématique d’une exceptionnelle gravité pour l’Algérie actuelle: devant la nécessité de faire appel aux technologies étrangères, comment intégrer, sans se trahir, les valeurs que draine la civilisation technicienne au sein de l’héritage culturel algérien ? En un mot, comment concilier tradition et modernité, surtout lorsque la synthèse de l’un et de l’autre fait apparaître des contradictions fondamentales ?

Mutations
Au cours des vingt-deux années qui viennent de s’écouler, la société algérienne a connu de profondes mutations. En 1962, le pays faisait face à des difficultés immenses appelant des solutions radicales. Il fallait s’occuper de tout : des réfugiés, des orphelins, assurer la scolarisation de la jeunesse, la formation des cadres, bref, il s’agissait de poser les structures d’un État moderne. L’armée, la seule force organisée du pays, s’assura de l’hégémonie de l’appareil d’Etat.

Après l’écartement de Ben Bella, accusé de trahir les idéaux de la Révolution, lors du coup d’État du 19 juin 1965, le colonel Boumédienne entreprenait la triple révolution industrielle, agraire et culturelle. L’accent fut mis sur l’industrialisation et l’investissement créateur de nouvelles industries. Les hydrocarbures, nationalisés en 1971, étaient au coeur de la stratégie de développement. À l’aide d’une planification rigide et centralisée, l’État devait gérer l’ensemble des activités et permettre le passage d’une économie agricole à une économie industrielle, indépendante et intégrée.

Toutefois, les impératifs économiques contenus dans la politique d’industrialisation recèlent ses contreparties sociales. En suscitant de profonds bouleversements structurels, notamment par la scolarisation massive et l’ampleur du mouvement migratoire vers les villes, l’industrialisation aggrave le mal d’identité et multiplie les contradictions d’une société en continuel changement : opposition de la tradition et de la modernité, de l’« arabité » à la francité, de la « ruralité » à la « citadinité », de la masculinité à la féminité.

Jeunesse « explosive »
Ce sont les jeunes qui, surtout, assument cette problématique du passé et du devenir. En Algérie, plus de 60% des quelque vingt millions d’habitants ont moins de vingt-deux ans. La population algérienne a doublé depuis l’indépendance et possède l’un des plus hauts taux annuels de croissance démographique du monde (3,2%). Deux Algériens sur trois ont moins de vingt-cinq ans et un Algérien sur deux n’a pas encore atteint l’âge de seize ans.

C’est dire l’extrême jeunesse de cette population qui, dans sa grande majorité, ne connaît la guerre de libération nationale qu’à travers les chroniques familiales et les organes nationaux d’information. Il n’est donc pas étonnant que la question de la jeunesse se voit accorder une place de choix parmi les principales préoccupations des dirigeants algériens.

Largement urbanisée, soumise à l’attrait de la société de consommation, la jeunesse algérienne porte en elle les germes d’une véritable restructuration de la société. Le contact avec l’émigration, les voyages effectués à l’étranger, l’écoute des radios françaises, le cinéma, la télévision qui fait une large place aux produits étrangers, la lecture des revues européennes, tout concourt pour la jeunesse à la remise en cause des structures sociales traditionnelles. Au point que le président Chadli ait pu s’inquiéter des dangers de «l’invasion culturelle excessive» sur l’attachement des jeunes aux valeurs « civilisationnelles » arabes et islamiques ainsi qu’aux principes de la morale socialiste.

Crise d’identité
Le contact permanent avec une civilisation et des techniques profondément différentes, pour une société aux prises avec une crise sans pareil de l’habitat et des loisirs, suscite une tension croissante entre les normes ancestrales et les impératifs de la vie moderne. Dans un pays où la religiosité traditionnelle islamique apparaît comme le fondement de la « personnalité nationale », cette altération de l’ancien cadre de référence, qui trouve surtout un terrain d’accueil dans les zones citadines, crée de nombreux tiraillements.

Se sentant agressés par les modèles culturels étrangers, certains trouvent refuge dans l’intégrisme. Se côtoient dans les rues des jeunes en jeans et à la tenue disco et des jeunes femmes portant de longues robes, la chevelure cachée par le hijab. Ce contraste des tenues et des comportements traduit une crise d’identité et un malaise certain pour des jeunes partagés entre deux schémas culturels antagonistes.

Les jeunes femmes, notamment, sont celles qui subissent le plus les effets de cette double référence, l’une traditionnelle, l’autre moderne. Invitées à participer au développement, les femmes sont simultanément considérées comme les gardiennes des valeurs traditionnelles et de la « pureté » de l’âme algérienne. Cette ambivalence entre le statut officiel prêté aux femmes et la réalité sociale n’est pas une des moindres contradictions de la société algérienne, et par extension, des sociétés arabes en général.

Ces contradictions, nées de l’extension de la vie urbaine moderne et des transformations sociales qui en découlent, n’en sont pas moins annonciatrices d’une nouvelle conceptualisation de l’identité nationale, préfigurant, à terme, la naissance d’une Algérie nouvelle.

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