L’islam noir

L’État du monde 1986, Paris

Parler de l’islam noir, c’est d’abord pourfendre des mythes qui entourent un phénomène encore mal connu. Longtemps cette expression a été stigmatisée par les principaux intéressés – les musulmans de l’Afrique subsaharienne – car elle suggère l’existence d’un islam aux rites hétérodoxes. L’expression islam noir renvoie en effet à l’idée d’une communauté située en dehors, ou du moins à la périphérie de la communauté des croyants (oumma), et d’un islam plus ou moins étrange, éloigné des sources traditionnelles de la foi islamique. Or, aborder le sujet de cette façon, c’est occulter la vitalité de la présence islamique dans cette région du monde.

En 1986, plus de cent millions de Noirs africains se réclament de l’islam. la présence de cette religion au sud du Sahara ne constitue donc pas un phénomène marginal, surtout si l’on tient compte de l’augmentation progressive du nombre d’Africains convertis à la foi musulmane et de la capacité d’idéologisation de l’islam à des fins politiques. L’islamisation de l’Afrique noire s’est en grande partie effectuée par l’extension de la pratique commerciale et des réseaux marchands, par le déclenchement de jihads (guerres saintes) ayant pour objectif la conversion de vastes populations autochtones, et par le travail missionnaire des marabouts, ces prosélytes de la foi autour desquels se sont créées de petites communautés musulmanes insérées parmi les populations locales.

Comment expliquer le succès de l’islam en Afrique noire ? Beaucoup y voient le fait que l’islam propose une somme théologique au premier abord simple à comprendre : il suffit de croire en l’unicité de Dieu et en l’inspiration divine du Prophète.

Il n’y a pas de clergé en islam, ni de trinité divine, ni d’intermédiaire entre Dieu et les hommes. Face à la complexité du christianisme, l’islam offre un credo totalisant, unissant le temporel et le spirituel en un même corpus. L’islam se présente dès lors comme un véritable mode de vie.

Un autre trait de l’islam, qui le distingue du christianisme, est sa grande capacité d’intégration aux réalités africaines. L’islam ne bouleverse pas le noyau familial traditionnel et n’oppose aucune barrière à la pratique de la polygamie. Il existe entre les univers islamique et noir africain une multitude de connivences et de complicité préparant le terrain à des interprétations mutuelles, par voie d’adoption et d’adaptation.

Plus récemment, l’entreprise coloniale européenne, par le heurt culturel qu’elle a provoqué, a contribué à rehausser la popularité de l’islam auprès des populations et des élites en quête d’identité et d’indépendance, par opposition au christianisme lié au phénomène colonial. Certains pays, comme la Somalie et la Mauritanie, ont fait de l’islam la religion de l’État.

Paradoxalement, la période coloniale a coïncidé avec la propagation de l’islam jusqu’en des points non explorés auparavant par les zélotes de la foi islamique. En effet, les nouvelles facilités de communication offertes par l’implantation des colonisateurs ont grandement favorisé la mobilité des commerçants et des leaders des confréries religieuses prêts à offrir aux sociétés animistes de nouvelles formes d’interprétation du monde à saveur islamique.

Diversité
Les musulmans sont présents dans un grand nombre de pays d’Afrique noire. Au Nigéria, en Côte d’ivoire, en Éthiopie, ils forment des minorités importantes, alors que dans des pays comme le Cameroun, le Kenya, le Zaire, ces minorités sont moins nombreuses.

Le rapport à la foi musulmane n’a pas la même signification d’un bout à l’autre de l’Afrique noire, et c’est pourquoi on ne saurait parler de l’islam, au sud du Sahara, comme s’il s’agissait d’un phénomène homogène. Bien au contraire, le sparticularismes sont vivaces, au gré des différences ethniques, de l’appartenance à des confréries diverses et des rivalités anciennes.

Outre la survivance des tendances traditionnelles, est apparu un courant de type réformiste fortement inspiré d’intellectuels arabes : le mouvement salafiyya (en arabe retour aux sources), né au Moyen-Orient à la fin du XIXe siècle… qui a eu un impact sur une certain sur une certaine élite sub-saharienne. Ce courant entend purifier l’islam de ses traits jugés hétérodoxes, afin de mieux l’adapter aux besoins des sociétés modernes.

Du fait de la scolarisation et de l’urbanisation, ce courant moderniste s’est affirmé au cours des années quatre-vingt, grâce notamment à l’apport des pays arabes. Ces derniers ont effectué un retour en force en Afrique noire, après que leur rayonnement eut été amenuisé par la présence européenne. les associations islamiques nationales qui se sont multipliées participent de cette nouvelle vision de l’islam, tendant à atténuer l’emprise des élites traditionnelles sur la masse des fidèles. Ce phénomène est symptomatique de la tension grandissante entre un islam réformiste et un islam conservateur.

Malgré la poussée de l’islam réformiste, l’ancrage de l’islam traditionnel est resté perceptible au niveau populaire. Les marabouts, par exemple, se voient attribuer des fonctions de thérapeutes-miracle et de guérisseurs, dont les pouvoirs relèvent de sources plus ou moins occultes, telle la magie.

Qu’ils soient charlatans ou doctes de la foi, ils exercent encore en 1986 une influence déterminante sur la vie religieuse de nombreux croyants. C’est précisément à ces expressions officieuses de l’islam que se sont attaqués les intellectuels réformistes au lendemain des indépendances nationales.

Considérer la présence de l’islam en Afrique noire comme un élément culturel exogène serait méconnaitre la réalité des communautés africaines qui ont assimilé la foi musulmane et qui en ont fait le fondement de leur culture.

Avec ses spécificités, l’islam au sud du Sahara constitue une des données les plus remarquables du phénomène religieux sur le continent africain.

Les « Black Muslims »
Plus méconnu encore, bien que plus spectaculaire, l’islam noir s’est aussi implanté aux États-Unis : des Noirs américains se sont regroupés dans la Nation de l’islam. Communément appelé les Black Mustims, ce mouvement est apparu à Detroit, au Michigan, au debut des années trente, à l’instigation de Wallace Fard. Selon la doctrine initiale des Black Muslims, Elijah Muhammed, alias Elias Poole, était un prophète envoyé de Dieu et c’est à Malcom X, le représentant politique du nouveau prophète, qu’est revenue la tâche de populariser les idées de l’organisation, avant qu’il ne soit assassiné en février 1965. l’objectif premier du mouvement était d’apporter la justice et la liberté aux Noirs américains, en les disciplinant tout d’abord au plan moral, selon des préceptes empruntés au dogme islamique : interdiction du porc, du tabac et de l’alcool.

La particularité la plus frappante de l’idéologie des Black Muslims résidait cependant dans sa connotation raciale : la libération des Noirs devait passer, au plan politique, par la création d’un Etat indépendant séparé de la communauté blanche. Malgré les divisions qui ont surgi au milieu des années soixante-dix, le mouvement a pu s’étendre à plusieurs États américains, gérant plus d’une centaine de mosquées, et s’engageant dans de multiples opérations financières.

Avec la disparition d’Eiijah Muhammed en 1975, le mouvement s’est divisé en deux camps opposés : le premier, qui regrouperait vingt à vingt-cinq mille membres, est connu sous le nom de La Mission musulmane américaine (auparavant La Communauté mondiale de l’islam en Occident) et adhère à une doctrine qui se rapproche sensiblement des enseignements officiels de l’islam sunnite, la branche orthodoxe et majoritaire de l’islam, le second, qui a gardé le nom originel de l’organisation, se compose de cinq à dix mille adhérents, et s’en tient aux idées radicales du mouvement Black Muslims, qui identifie la race blanche avec le mal. Le leader de cette secte, Louis Farrakhan, s’est notamment fait connaître depuis 1984 pat ses propos antisémites.

Si la force des Black Muslims est restée impressionnante en 1986, c’est qu’elle doit être comprise à la lumière de la situation générale des Noirs aux États-Unis et non pas seulement en fonction de l’attrait que peut exercer sur eux le message coranique.

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