Précarité et sécurité

Magazine Courants, mai-juin 1990

La précarisation des emplois n’est plus un phénomène transitoire. Depuis 1981, le Conseil économique du Canada évalue que la moitie des nouveaux emplois constitue des emplois « non standard », c’est-à-dire à temps partiel, à court terme, autonome ou intérimaire. En un mot, des emplois précaires. Ce phénomène, qui répond à un désir de la part des entreprises d’une plus grande flexibilité, crée toutefois beaucoup d’insécurité chez les travailleurs. Comment concilier ces deux types de besoins ? Voilà la question soulevée au 45e Congrès des relations industrielles de l’université Laval, intitule Efficacité et sécurité économique : le défi de la gestion des emplois, qui s’est tenu a Québec en avril et qui a attiré près de 500 participants.

Les femmes et les jeunes
Comme le fait remarquer Diane Bellemare, professeure à l’UQAM, « les jeunes et les femmes occupent une proportion démesurée des emplois précaires par rapport à leur poids sur le marche du travail ». Si bien, comme l’observe Monique Frappier Desrochers, directrice de la recherche au ministère de la Main-d’œuvre, de la Sécurité du revenu et de la Formation professionnelle, qu’on assiste à une « polarisation dans la structure salariale. Cette polarisation apparait selon l’âge et la scolarité. Ainsi, on constate une baisse généralisée des salaires versés aux travailleurs âgés de 16 à 35 ans quelles que soient la branche d’activité, la catégorie professionnelle ou la région. Cependant, on observe une hausse de salaire chez les travailleurs de 35 ans et plus ».

En fait, poursuit Lise Poulin-Simon, professeure à l’École des relations industrielles de l’université Laval, « un nombre croissant d’entreprises ont développé et intensifié des pratiques d’emploi qui segmentent leur main-d’œuvre en deux catégories : un premier groupe d’employés conservant les attributs associés aux emplois stables et un deuxième groupe se voyant attribuer des conditions de travail associées aux emplois instables ».

Pourtant, ajoute-t-elle, « ce deuxième groupe exerce des activités comparables à celles du premier groupe, mais ne jouit toutefois pas de possibilité de promotion ni de carrière dans l’entreprise. Cette gestion d’emploi conditionne leur mode de vie axé sur l’insécurité : absence d’avantages sociaux, vie à la petite semaine. Absence d’insertion dans un milieu de travail, de sentiment d’appartenance à une entreprise, et tout cela pendant une période où les liens familiaux se sont relâchés ».

Plusieurs conférenciers ont d’ailleurs mentionné qu’on ne doit plus associer les emplois stables à la catégorie des emplois dits standard. Les emplois précaires sont en train de devenir la norme. « La sécurité d’emploi est un luxe réservé à une proportion plutôt faible de la main-d’œuvre, en fait a une certain génération de salariés, dit Michel Blondin, du Syndicat des métallos. Cela est particulièrement vrai depuis la récession de 1982, où la stabilité du lien d’emploi s’est rompue. »

Employeurs et syndicats
Comme il fallait s’y attendre, employeurs et syndicats divergent quant à la cause du phénomène. Si les premiers insistent sur la rigidité des conventions de travail, les seconds dénoncent les motivations économiques aux conséquences sociales néfastes. Qu’on pense ici à la venue d’un deuxième ou d’un troisième enfant chez un couple où les deux conjoints ont des emplois précaires.

Mais des rapprochements sont possibles entre les deux parties, comme l’ont fait valoir représentants patronaux et syndicaux au colloque, si un esprit de collaboration s’instaure. « Les demandes de modifications aux conventions collectives faites par des employeurs ne peuvent titre balayées du revers de la main, le présent contexte économique étant trop susceptible de provoquer des conséquences désastreuses pour nos membres », soutient Normand Brouillet, adjoint a l’exécutif la CSN. Cependant, dit-il, il y a des limites à la « souplesse de gestion ».

« Pour un panoplie de raisons relevant à la fois de besoins de la clientèle et de l’administration, des milliers de personnel, depuis, plusieurs années, travaillent à temps partielle sur une base régulière, afin de combler des besoins de main-d’œuvre supposés ponctuels. » Une situation absurde, où des travailleurs se retrouvent avec des statuts de « temporaires permanents », pour reprendre une expression utilisée René Mathieu, de l’Association national des mécaniciens industriels.

Une situation qui entraine des coûts à long terme. Certes, en engageant des employés au statut précaire, les employeurs peuvent avoir l’impression de réduire les couts à court terme. Mais à long terme, les employés précaires manifestent de l’anxiété et sont moins productifs pour l’entreprise. Sans parler des coûts sociaux. « Mus par le désir de diminuer le déficit, remarque Jean-Yves Le Louarn, professeur aux HEC, les gouvernements ont multiplié les postes d’occasionnels, de contractuels et de pigistes. Si l’on prend le gouvernement du Québec, sur le plan comptable cela semble avoir donne des résultats. Le Conseil du Trésor parait fier. Mais quelqu’un a-t-il calculé l’effet à long terme sur la fonction publique québécoise de la création, à toutes fins utiles, de deux catégories de fonctionnaires : les permanents et les contractuels à vie ?

« En matière de gestion des ressources humaines, poursuit Jean-Yves Le Louarn, on n’est efficace à long terme que si on choisit le parti de l’humain. Or, un des objectifs des humains est la sécurité. Ainsi aucune entreprise ne peut réussir à long terme si elle entretient, explicitement ou implicitement, l’insécurité. Les recherches ainsi que le bon sens, suggèrent que l’on travaille mieux dans un climat de sécurité. Le choix de la stabilité d’emploi, qui mène à l’efficacité de la gestion des ressources humaines, n’est donc pas un choix antiéconomique. Au contraire. »

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