Voile, kirpan, kippa : la tolérance…jusqu’où ?

Maison des écrivains, 20 mai 2004

Mesdames et messieurs,

Bonsoir et bienvenue à cette conférence sur le thème général de la tolérance et de ses limites.

Je m’appelle Yvan Cliche, commentateur sur les questions arabes et musulmanes pour des médias québécois et membre bénévole de la Commission interculturelle de la ville de Montréal.

Je remercie Victor Teboul, écrivain et directeur-fondateur de tolerance.ca de m’avoir offert cette occasion d’agir comme modérateur pour cette conférence.

Je voudrais surtout saluer son initiative d’avoir organisé ce débat sur un thème d’une actualité brûlante dans nos sociétés. Sociétés où l’analyse et la réaction à cette thématique de la tolérance apparaissent des plus extrêmes. Sursaut d’obscurantisme pour les uns, manifestation normale de saine religiosité pour les autres.

J’évoque la pertinence de traiter de ce sujet, car si, comme on le sait, ce thème est d’actualité en Europe, ce débat ne semble pas encore vraiment ouvert.

On a certes évoqué dans les médias le cas français, le rapport Stasi sur l’application du principe de la laïcité et l’adoption par l’Assemblée nationale d’une loi découlant de ses recommandations, il y a bien eu quelques lettres aux lecteurs publiées dans nos quotidiens, mais on ne peut certes pas parler d’un débat public large et organisé, encore moins d’une position des autorités publiques. Les situations sont encore gérées au cas le cas : certains même suggèrent qu’il en reste ainsi.

Or, ce débat, qu’on le veuille ou pas, on devra le faire, chez nous, ne serait-ce que parce que la population ethnique en notre sein est en pleine croissance. Déjà, des cas de port de kirpan, de port de voile et autres se posent, ici et là, à l’école, en milieu de travail, dans nos milieux de vie, voire entre amis.

Le cas québécois est particulièrement intéressant à suivre, car nous sommes, de par notre histoire et notre géographie, aux confluences des valeurs française et britannique. Nous apparaissons tiraillés par une volonté, à la française, de maintenir une laïcité vive et active, réaffirmant clairement la séparation du civil et du religieux, et une attitude américano-britannique de respect absolu des différences, sans interférence aucune de l’État, perçu en ces matières comme un hydre nécessairement malfaisant et à tenir à distance.

Bref, atour de ce sujet plusieurs questions se posent. J’en invoque quelques-unes :

Comment faire pour s’accepter mutuellement, tandis que traditions et religions sont à couteaux tirés dans plusieurs régions du monde ? Comment allons-nous réussir à coexister ici alors que ces mêmes traditions dans plusieurs pays du monde sont en conflit ?

Certaines pratiques culturelles sont carrément interdites : la polygamie, l’excision.

Mais qu’en est-il des rapports hommes-femmes ? Le Québec et le Canada ont connu une évolution dans ce domaine. Les communautés culturelles adoptent-elles pleinement ces valeurs ? Où et comment tracer les frontières de l’acceptable ?

Notre société a vécu une évolution en matière de séparation entre l’Église et l’État (nos structures scolaires se sont déconfessionnalisées), entre le privé et le public. Cette évolution fait-elle consensus partout ?

Dans quelle mesure ce sens de la critique est-il aujourd’hui toléré et cultivé, lorsqu’il s’agit de groupes minoritaires, de groupes religieux, etc. ? On a même entendu parler de tyrannie des minorités.

Bref, pour discuter de ce beau sujet mais sensible, et qui est aussi un débat sur la modernité, sur nos sociétés de demain, nous avons cinq invités aux horizons variés, dont il sera passionnant d’écouter la vision, la réflexion.

Avant de présenter et de passer aux conférenciers, un mot sur le déroulement de la soirée : nos conférenciers, dans l’ordre M. Baril, Me Grey, Mme Gusse, M. Kamga, Dr Wolf, parleront environ 10 mn chacun, suivi d’un débat entre eux d’environ 20 mn. Nous passerons ensuite à la période de questions, dune trentaine de minutes.

Nous vous demandons de vous identifier, et de poser une question, courte et claire, et de ne pas dépasser deux minutes pour ce faire. Je me permettrai d’intervenir si ce n’est pas le cas. L’exercice devrait durer deux heures.

Alors, lançons le débat.

Notre premier conférencier est M. Daniel Baril. Daniel Baril est vice-président du Mouvement laïque québécois, un organisme voué à la défense de la liberté de conscience et à la laïcisation de l’État. Le MLQ a été actif dans la plupart des causes liées à la présence de symboles religieux dans l’espace public, que ce soit la confessionnalité scolaire, le hidjab à l’école, la prière dans les hôtels de ville où l’érouv des hassidim à Outremont. Daniel Baril est également journaliste à Forum, l’hebdomadaire de l’Université de Montréal, et diplômé de maîtrise en bio-anthropologie de la religion. On lui doit une centaine d’articles journalistiques et de textes d’opinion sur la laïcité et la liberté de conscience ainsi que le volume Les mensonges de l’école catholique.

Me Julius Grey est avocat et professeur à la faculté de droit de l’Université McGill. Il est considéré comme une autorité en matière d’immigration et s’est fait connaître en tant que défenseur des droits de la personne. Il intervient fréquemment dans les journaux sur les questions relatives au droit, aux lois linguistiques et aux libertés individuelles. Il y a quelques années, il a également défendu le droit d’un jeune sikh de porter le kirpan à l’école, Il a aussi convaincu la ville d’Outremont de tolérer l’érouv. En plus de nombreux articles, notes et commentaires, il a publié Immigration Law in Canada (Toronto, Butterworths, 1984 ).

Isabelle Gusse, docteure en sociologie, vient tout juste d’être nommée professeure en communication politique au Département de science politique de I’UQAM. Auparavant, elle a été chargée de cours en communications pendant plus de 10 ans, toujours à l’UQÀM. Ex-présidente du conseil d’administration de la revue Recto Verso, Madame Gusse est une citoyenne engagée. Elle a travaillé ponctuellement pour le Collectif des Femmes des Immigrantes, pour qui elle a conçu plusieurs documents de formation interculturelle, notamment Je ne suis pas raciste mais … un cahier de réflexion et de sensibilisation sur les relations interculturelles.

Après une maîtrise en études littéraires, Osée Kamga s’est intéressé au champ des communications. La thèse qu’il vient de déposer à l’Université du Québec à Montréal porte sur les usages des technologies de communication dans les pays en développement. La soutenance est prévue pour septembre. Auteur et critique littéraire, il collabore à diverses publications, dont la revue Spirale. M. Kamga est membre du groupe Tolerance.ca.

Marc-Alain Wolf est psychiatre à l’hôpital Douglas, à Montréal, et professeur à l’Université Mc-Gill. Parmi ses intérêts figurent les rapports entre la psychologie et la religion. Il est l’auteur de Quand le mysticisme mène à la folie (MNH, 1998). Sa thèse de doctorat en philosophie portait sur le dialogue avec le psychotique. Il vient de publier Quand Dieu parlait aux hommes, chez Triptyque, un ouvrage qui propose une lecture psychologique de la Bible.

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