Prison d’Abu Ghraib : l’humiliation

La Presse, 15 mai 2004
Diplômé de l’Université de Montréal avec une spécialisation sur le monde arabe l’auteur voyage et écrit sur cette région du monde depuis 20 ans.

La photo publiée il y a quelques jours dans tous les médias internationaux montrant une jeune soldate américaine tout sourire devant des hommes irakiens entièrement dénudés, ainsi que celle où on la voit traîner un homme en laisse, constituent pour les Arabes de graves offenses culturelles qui ne manqueront pas d’accentuer le fossé d’incompréhension et de rancoeur de la rue arabe envers l’actuelle administration américaine.

Pour quiconque s’intéresse au monde arabe et à sa culture en effet, on peut difficilement imaginer attaques plus violentes à l’encontre de l’orgueil et de la fierté arabes que ces images de la soldate américaine face à des hommes placés en positions humiliantes.

Si on analyse la première photo de la militaire devant un amas de corps d’hommes nus, c’est la chasteté légendaire de la culture arabe que cette représentation déprécie de manière frontale. La pudeur des hommes arabes, notamment ceux du Moyen-Orient, commande que le corps soit couvert du nombril aux genoux, y compris entre hommes.

Cette pudeur est encore plus accentuée pour la femme, comme le prouve le port du voile islamique. Face à l’Occident, par exemple, la culture arabe traditionnelle dédaigne une apparente désinvolture, et particulièrement des femmes, face à ce qui est perçu comme un manque de réserve de certaines tenues vestimentaires et habitudes sociales.

Les islamistes font de cette pudibonderie leur choux gras, qui s’en prennent régulièrement à la légèreté des moeurs occidentales et montrent du doigt les femmes arabes affichant publiquement des airs par trop « modernes ».

Ce trait de culture a aussi ses excès, comme l’illustrent les assassinats, occasionnels, mais qui ont encore cours dans plusieurs pays, de femmes arabes par leur propre famille, châtiment extrême exercé contre celles accusées d’avoir rompu leur virginité hors du mariage, et d’avoir ainsi « déshonoré » la famille.

L’autre cliché de la même soldate avec un prisonnier tiré avec un collier au cou porte quant à elle directement atteinte à une autre valeur centrale de la région, soit l’ascendance dévolue à l’homme sur la femme. L’homme arabe considère que la femme doit se comporter avec modestie et décence et respecter le statut de l’homme comme chef du clan. Comment dès lors imaginer pire humiliation qu’une femme traitant un homme comme un vulgaire chien?

Le désir de vengeance
Un autre conséquence se dégage par ailleurs du dévoilement de ces photos: les Arabes voudront prendre leur revanche. La culture arabe diffère de la nôtre en ce point, où une certaine interprétation de la religion chrétienne condamne le fait de se faire justice soi-même, voire même appelle à « tendre l’autre joue ».

Rien de tel dans la culture arabe, où au contraire l’absence de riposte face à une agression, encore pire contre leur séculaire code d’honneur, est perçue comme une marque de faiblesse. Dans tous les médias arabes, cet appel à la vengeance face aux actions américaines, et entre autres dans un contexte de rumeurs de viols de femmes par des soldats, est un des échos constants entendus dans la région depuis le déclenchement de ce scandale.

Certes, les excuses publiques offertes par le président américain ont réussi à refroidir quelque peu une marmite déjà bien bouillante, mais n’ont guère atténué le sentiment d’affront permanent posé par la présence américaine en Irak. Le seul geste qui pourrait amenuiser la rancune actuelle contre le président Bush serait un retrait unilatéral des troupes américaines. Rien d’autre que l’annonce d’un départ sans appel, mais fort improbable, rehausserait l’image déjà bien entachée des États-Unis.

Devant la suite de l’occupation américaine en Irak donc, et son échec face à ses objectifs déclarés de saisie d’armes de destruction massive et de suppression d’un soutien actif au réseau terroriste d’Al-Qaeda, les néoconservateurs en poste à Washington ne peuvent plus espérer gagner à court terme la faveur des peuples arabophones, tel qu’envisagé dans leur scénario initial d’invasion.

Car non seulement ces photos dégradantes attisent, personne n’en sera étonné, l’amertume déjà largement présente en Irak et dans les pays arabes, mais elles affaibliront considérablement l’appui des quelques milieux soutenant les États-Unis dans la région.

Bref, les exactions des soldats américains placent véritablement notre voisin du Sud dans une position intenable dans sa tentative ouverte de reconquête à brève échéance des coeurs et des esprits dans cette aire névralgique.

La puissance américaine doit miser dorénavant sur des mesures à long terme, plus discrètes et déjà en place, pour se rapprocher d’une population qui se perçoit comme méprisée des Américains, accusés d’être uniquement aux côtés d’Israël.

On pense à des invitations en sol américain d’intellectuels, de gens d’affaires et de leaders d’opinion, de soutien économique actif, et de promotion du rôle de la femme. Des actions certes moins spectaculaires, mais combien plus efficaces pour la crédibilité des États-Unis dans leur volonté d’exporter la démocratie dans le monde arabe.

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