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L’intégrisme musulman est là pour rester

Huffington Post, 28 juillet 2015

État islamique, Al-Qaïda, Boko Haram, intégrisme, islamisme, djihadisme, salafisme: autant de qualificatifs pour nommer les actions des «barbus», en majorité de jeunes hommes se disant musulmans, ayant troqué une vie «normale» pour faire du djihad (la guerre sainte) leur travail au quotidien. Des jeunes minoritaires rappelons-le, qui ne représentent pas la communauté musulmane dans son ensemble, qui aspire, comme toutes les autres civilisations, à une vie pacifique.

Encore tout récemment, la Turquie, un pays musulman, a dû intervenir en force pour contrer des attaques de l’État islamique. Chez nous, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) dit ouvertement s’inquiéter d’autres attentats possibles commis au nom d’un certain islam.

Phénomène plutôt marginal avant les attentats du 11-Septembre 2001, l’intégrisme musulman est devenu un enjeu central de la géopolitique internationale, autant pour les pays musulmans, même ceux où la religion joue pourtant un rôle central, comme l’Arabie saoudite, que pour les pays occidentaux.

Les experts n’en finissent plus de tenter d’en expliquer les sources, les complexités et les mouvances. Car en effet l’intégrisme se décline maintenant sous plusieurs formes, d’une variante soft à une variante de type «millénariste».

Devant cette complexité, l’orientaliste confiné hier à ses travaux poussiéreux en cercle très fermé est devenu, à force de passer à la télé, une vedette reconnue et abordée dans la rue. Qui l’eut cru!

L’avenir de ces orientalistes vedettes semble bien assuré. Car l’intégrisme islamique ne disparaîtra pas de sitôt, il semble même prendre de la vigueur maintenant que les intégristes purs et durs ont pu créer leur propre «État» sur des territoires en Irak et en Syrie, attirant un flot de jeunes enivrés par son projet radical de remise en cause d’un monde encore dominé par l’Occident.

Pour ma part, qui s’intéresse et qui écrit sur ce phénomène depuis presque trois décennies, cette longévité de l’intégrisme musulman, sous ses diverses appellations, constitue une surprise.

Quand j’ai rédigé un mémoire de maîtrise de science politique en 1987 portant sur l’intégrisme islamique, plus spécifiquement sur le développement des Frères musulmans en Égypte, je croyais m’attaquer à un phénomène important, certes, mais qui, somme toute, devrait s’atténuer avec le temps, à la faveur du développement économique et social des États arabes.

Jamais je n’avais prévu la constitution et l’activisme, des décennies plus tard, de mouvances encore plus radicales et underground, dédiées à utiliser une violence extrême pour répandre une telle idéologie.

Comme tout le monde, j’ai été estomaqué par les attentats commis aux États-Unis en 2001 et, là encore, je croyais qu’il s’agissait du sursaut d’un intégrisme radicalisé devant petit à petit s’éteindre avec la modernisation des sociétés arabes.

Erreur. Au contraire, cette modernisation semble finalement attiser son pendant «malin», l’intégrisme dur, sans compromis.

En fait, plus la société se modernise, plus elle engendre chez certains une réaction de rejet encore plus affirmée qu’autrefois. Sans compter les politiques menées par un monde occidental souvent bien peu subtil dans ses liens avec le monde musulman, et dont les actions alimentent trop souvent les frustrations.

Quand on y pense, cette persistance de l’intégrisme islamique, notamment dans le monde arabe, et maintenant de plus en plus en Afrique, est-il si étonnant? L’intégrisme musulman a, en fait, des racines profondes. On attribue sa naissance à la fin du 19e siècle. Il a émergé en force au début du 20e siècle avec la création, à la fin des années 1920, de l’organisation des Frères musulmans en Égypte, et son idéologie s’est ensuite répandue, avec des mouvements plus ou moins bien organisés, dans presque tous les pays arabes, et ce, jusqu’à aujourd’hui.

Ces pays ont en général utilisé la violence, souvent très féroce, pour endiguer le mouvement, comme le prouve la répression actuelle, sans pitié, des Frères musulmans sous le régime du président Abdel Fattah al-Sissi, en Égypte. Si bien que toute l’histoire de ce pays depuis 100 ans n’est, ni plus ni moins, que la répétition ad nauseam de l’affrontement entre un régime militaire et la mouvance islamiste.

Qu’en conclure?

Que le phénomène intégriste sera là, certainement encore pour bien longtemps. Il ne se «dissoudra» pas de sitôt, d’autant que les maux qui alimentent son maintien, soit l’absence de démocratie, l’État de non-droit, des services publics inefficaces, les disparités économiques, l’injustice, la discrimination, l’insécurité, le népotisme, les interventions étrangères mal venues, la rigidité identitaire, en somme, un monde arabo-africain qui en grande partie «subit» le monde moderne plutôt qu’il ne le construit, ne semblent pas en voie de disparaître.

Irak et Syrie : le retour de l’Histoire

Huffington Post, 25 juin 2014

Les férus d’actualité internationale auront noté l’émergence d’un nouveau nom dans le paysage médiatique pour désigner le terrorisme islamique dans le monde arabe : l’ISIL, pour Islamic State of Iraq and the Levant, principalement actif en Irak. Ce groupe est même en voie de remplacer Al-Qaïda comme principale menace terroriste dans le monde arabe et pour l’Occident.

L’ISIL profite de la déconstruction de l’Irak et de la Syrie, deux pays maintenant divisés selon des lignes de fracture religieuse et communautaire. La tension historique entre les sunnites et les chiites, qui remonte au premier temps de l’islam, y a resurgi de manière dramatique.

Dans ces deux pays, la communauté chiite détient le pouvoir. En Irak, les chiites, majoritaires, semblent prendre une certaine revanche sur la communauté sunnite, qui détenait le pouvoir du temps de Saddam Hussein. En Syrie, les chiites, dont fait partie la famille régnante des Al-Assad, sont minoritaires, mais conservent officiellement le pouvoir, même s’ils ne règnent plus que sur une fraction du pays.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle décomposition ?

L’Irak et la Syrie ne sont pas des pays créés d’une volonté commune des populations, d’une évolution politique « naturelle ». Ces États découlent de la colonisation anglaise et française du début du 20e siècle, soit à la suite des accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France en 1917 pour le partage de zones d’influence dans la région.

Ils ont été créés « par le haut », avec des frontières mal réfléchies, pour satisfaire à des intérêts coloniaux. Au surplus, dès le départ, ces nouveaux États ont immédiatement été soumis à des dictatures féroces et claniques, bloquant toute possibilité d’émergence de sociétés fonctionnelles comme on l’entend : indépendance du système judiciaire, presse libre, mobilité sociale basée sur l’effort et le mérite, efficacité, bonne gouvernance.

Bref, les conditions n’ont jamais été mises en place pour faciliter leur transition d’États artificiels vers des entités inclusives, permettant, sur la durée, de bâtir une identité commune assez forte, construite autour d’avancées politiques et économiques, se superposant au clivage religieux traditionnel.

Ce n’est pas que les populations locales, avec leurs variantes religieuses ou ethniques, ne transigent pas, au jour le jour, en toute intelligence, et ce depuis des temps immémoriaux. Mais leurs différences identitaires sont immédiatement exploitées, notamment par des forces externes, dès que l’État démontre des signes de faiblesse.

En Irak, le gouvernement actuel a manqué une opportunité historique, suite à l’invasion américaine, de créer des conditions démocratiques inclusives, au profit de toutes les communautés (sunnites, chiites, kurdes). Résultat : les sunnites se sentent exclus, et plusieurs ont pris les armes, notamment en rejoignant l’ISIL. Les Kurdes, quant à eux, ne veulent ni plus ni moins qu’un État indépendant.

En Syrie, suite aux contestations démocratiques suivant le déclenchement du Printemps arabe, la dictature de la famille Al-Assad, qui domine le pays depuis des décennies avec des résultats médiocres, s’est immédiatement repliée sur son clan pour maintenir, coûte que coûte, même au prix du sang, sa grippe sur un État en déliquescence.

Comme c’est toujours le cas, et surtout au Moyen-Orient, il faut revenir à l’Histoire pour mieux saisir les développements en cours. Malheureusement, dans le cas de l’Irak et de la Syrie, l’histoire semble avancer à reculons.

 

 

Diplomates en guerre. Sept États face à la crise irakienne

Sous la direction d’Alex Macleod et David Morin, Diplomates en guerre. Sept États face à la crise irakienne, Athéna, Outremont, 2005, 252 p.

Nuit blanche, avril 2006

Voici un livre pour les spécialistes et les étudiants de science politique et de relations internationales. Les auteurs, professeurs et étudiants en études supérieures, ont travaillé à un projet de recherche sur la politique étrangère et la réaction de sept pays à la suite de l’intervention américaine en Irak : la Russie, la Chine, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et le Canada.

Le cas canadien est intéressant, voire amusant. Car c’est l’apparent manque de leadership du gouvernement face à cet enjeu qui lui a finalement permis de ménager la susceptibilité américaine et de ne pas trop souffrir de son opposition à la politique de son voisin. Soucieux de ne pas piquer l’orgueil de notre principal partenaire commercial, ce dernier fort préoccupé de sa sécurité depuis le 11 septembre, Ottawa a tergiversé, patiné, louvoyé. Mais cette ambivalence s’est révélée payante, en ce que, bâtie petit à petit, tout doucement, sans brusque mouvement, la politique canadienne a moins irrité le gouvernement Bush qu’une opposition plus ouverte. « Dans ce contexte, l’ambivalente – voire parfois les contradictions – du gouvernement Chrétien permit d’étirer l’élastique des relations canado-­américaines au maximum sans pour autant le rompre. »

Un même profil bas a animé le gouvernement chinois, qui a cherché à s’allier les États-Unis dans sa guerre aux mouvements d’opposition violents sur son propre territoire, mais sans s’aliéner le gouvernement Bush dans sa volonté d’en découdre avec Saddam Hussein : la Chine a pris une position neutre au Conseil de sécurité de l’ONU. Voilà une attitude qui tranche avec celles de la France, frondeuse, gaullienne, et de la Grande-Bretagne, alignée sur celle de la Maison-Blanche. On retient de l’ouvrage qu’au-delà des intérêts propres à chacun des États, une conception résolument axée sur le multilatéralisme, sur les valeurs à promouvoir pour le monde de demain, ont joué un rôle de premier plan.

Mémoires d’otages

Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Mémoires d’otages, Calmann-Lévy, Paris, 2005

Nuit blanche, décembre 2005

Toutes les personnes férues d’actualité politique internationale attendaient cet ouvrage, et elles ne seront pas déçues. L’enlèvement en Irak des journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot, détenus en divers endroits dans le pays entre la fin août et la fin décembre 2004 (ils seront relâchés juste avant Noël), a fait l’objet d’une vaste mobilisation en France, à laquelle se joignit la communauté musulmane qui venait appuyer le sentiment d’indignation générale.

Christian Chesnot et Georges Malbrunot, tous deux journalistes pigistes passionnés du monde arabe, font part de toute la gamme des émotions qu’ils ont connues durant ces quatre mois aux mains de leurs gardiens. Le qualificatif de « tortionnaires » n’est pas employé, car contrairement à d’autres otages, bien moins « chanceux », les auteurs n’ont pas été maltraités physiquement, ce qu’ils ne manquent pas de souligner.

C’est bien sûr psychologiquement que les deux compagnons ont été déstabilisés. En général
relativement optimistes quant à leur sort, malgré les attitudes imprévisibles de leurs gardiens, ils passent malgré tout par bien des hauts et des bas, dont une période de quelques semaines au cours de laquelle ils croient leur fin prochaine. Comme cela semble être souvent le cas en pareilles circonstances, ils trouvent refuge en Dieu et dans la prière.

Mais la peur d’une mauvaise tournure des événements n’est jamais loin, ce qui les rend hypersensibles à toute parole anodine, à tout silence des ravisseurs. « Les ‘bonnes heures’ nous apportent une forme illusoire de sérénité, et les ‘mauvaises’ nous font trembler. Nous attendons. Nous ne faisons qu’attendre, et menons une lutte quotidienne contre la mauvaise nouvelle. » Sortis de leur épreuve, les auteurs prennent conscience du secours de la France et mènent alors une contre-enquête pour mieux comprendre ce qui s’est passé, notamment du côté des négociations entreprises entre les autorités françaises et les ravisseurs. À leur grand étonnement comme au nôtre, les deux journalistes apprennent que l’essentiel des négociations pour leur libération s’est déroulé… par courriels. Et que retiennent-ils de leur singulière épreuve ? « Bien sûr, nous restons d’inconditionnels journalistes passionnés. Mais nous savons aussi que rien ne vaut la vie, et que l’amour de ceux que l’on aime en constitue l’une des valeurs sacrées. »

L’agression. Les États-Unis, l’Irak et le monde

Jocelyn Coulon, L’agression. Les États-Unis, l’Irak et le monde, Outremont, Athéna, 2004.

Nuit blanche, no. 95, juin 2004

En envahissant l’Irak en mars 2003, les États-Unis ont commis une triple agression, soutient Jocelyn Coulon, dans son dernier ouvrage qui décrit rigoureusement tous les facteurs ayant mené à cette guerre éclair.

Une agression contre l’Irak, dont on ne pleurera pas, souligne l’auteur, la destitution du leader, Saddam Hussein. Mais aussi, et surtout, une agression contre les alliés qui s’opposaient à cette entreprise guerrière, au premier chef la France, mais aussi l’Allemagne, qui ont dû subir quolibets, intimidations et insultes des Américains. Et, enfin, agression contre l’Organisation des Nations Unies (ONU), bafouée par une administration Bush l’ayant éconduite dès qu’elle a compris que ses propositions de résolutions légitimant la guerre ne passeraient pas la rampe du Conseil de sécurité, organe décisionnel suprême.

Dans un monde où les pays sont de plus en plus interdépendants, voilà une attitude très dangereuse, déplore cet auteur passionné des enjeux internationaux de sécurité, qui a pu suivre le fil des événements grâce à son engagement à RDI. Jocelyn Coulon démontre, en détail, comment le 11 septembre a scellé le sort de l’Irak aux yeux de l’administration américaine.

Tous les débats autour des inspections et de la présence avérée ou non d’armes de destruction massive n’avaient au fond plus de pertinence tellement les néo-conservateurs entourant Bush entretenaient une idée fixe : se débarrasser de Saddam, même au prix d’exagérer indûment, voire de mentir sur le danger qu’il représentait. Et cela, en n’hésitant pas à engager l’hyperpuissance américaine et son allié britannique dans une partie de bras de fer les isolant du reste du monde.

S’appuyant sur les résolutions de l’ONU ainsi que sur des considérations politiques, l’auteur en conclut que cette guerre n’avait ni légalité en regard du droit international ni légitimité quant à son caractère juste et raisonnable.

« S’il est une leçon à tirer de la crise irakienne, c’est que son histoire ne doit pas être écrite seulement par des individus comme Bush et Blair », termine l’auteur, dans un récit bien écrit que les passionnés de politique internationale liront d’un seul trait.

Prison d’Abu Ghraib : l’humiliation

La Presse, 15 mai 2004
Diplômé de l’Université de Montréal avec une spécialisation sur le monde arabe l’auteur voyage et écrit sur cette région du monde depuis 20 ans.

La photo publiée il y a quelques jours dans tous les médias internationaux montrant une jeune soldate américaine tout sourire devant des hommes irakiens entièrement dénudés, ainsi que celle où on la voit traîner un homme en laisse, constituent pour les Arabes de graves offenses culturelles qui ne manqueront pas d’accentuer le fossé d’incompréhension et de rancoeur de la rue arabe envers l’actuelle administration américaine.

Pour quiconque s’intéresse au monde arabe et à sa culture en effet, on peut difficilement imaginer attaques plus violentes à l’encontre de l’orgueil et de la fierté arabes que ces images de la soldate américaine face à des hommes placés en positions humiliantes.

Si on analyse la première photo de la militaire devant un amas de corps d’hommes nus, c’est la chasteté légendaire de la culture arabe que cette représentation déprécie de manière frontale. La pudeur des hommes arabes, notamment ceux du Moyen-Orient, commande que le corps soit couvert du nombril aux genoux, y compris entre hommes.

Cette pudeur est encore plus accentuée pour la femme, comme le prouve le port du voile islamique. Face à l’Occident, par exemple, la culture arabe traditionnelle dédaigne une apparente désinvolture, et particulièrement des femmes, face à ce qui est perçu comme un manque de réserve de certaines tenues vestimentaires et habitudes sociales.

Les islamistes font de cette pudibonderie leur choux gras, qui s’en prennent régulièrement à la légèreté des moeurs occidentales et montrent du doigt les femmes arabes affichant publiquement des airs par trop « modernes ».

Ce trait de culture a aussi ses excès, comme l’illustrent les assassinats, occasionnels, mais qui ont encore cours dans plusieurs pays, de femmes arabes par leur propre famille, châtiment extrême exercé contre celles accusées d’avoir rompu leur virginité hors du mariage, et d’avoir ainsi « déshonoré » la famille.

L’autre cliché de la même soldate avec un prisonnier tiré avec un collier au cou porte quant à elle directement atteinte à une autre valeur centrale de la région, soit l’ascendance dévolue à l’homme sur la femme. L’homme arabe considère que la femme doit se comporter avec modestie et décence et respecter le statut de l’homme comme chef du clan. Comment dès lors imaginer pire humiliation qu’une femme traitant un homme comme un vulgaire chien?

Le désir de vengeance
Un autre conséquence se dégage par ailleurs du dévoilement de ces photos: les Arabes voudront prendre leur revanche. La culture arabe diffère de la nôtre en ce point, où une certaine interprétation de la religion chrétienne condamne le fait de se faire justice soi-même, voire même appelle à « tendre l’autre joue ».

Rien de tel dans la culture arabe, où au contraire l’absence de riposte face à une agression, encore pire contre leur séculaire code d’honneur, est perçue comme une marque de faiblesse. Dans tous les médias arabes, cet appel à la vengeance face aux actions américaines, et entre autres dans un contexte de rumeurs de viols de femmes par des soldats, est un des échos constants entendus dans la région depuis le déclenchement de ce scandale.

Certes, les excuses publiques offertes par le président américain ont réussi à refroidir quelque peu une marmite déjà bien bouillante, mais n’ont guère atténué le sentiment d’affront permanent posé par la présence américaine en Irak. Le seul geste qui pourrait amenuiser la rancune actuelle contre le président Bush serait un retrait unilatéral des troupes américaines. Rien d’autre que l’annonce d’un départ sans appel, mais fort improbable, rehausserait l’image déjà bien entachée des États-Unis.

Devant la suite de l’occupation américaine en Irak donc, et son échec face à ses objectifs déclarés de saisie d’armes de destruction massive et de suppression d’un soutien actif au réseau terroriste d’Al-Qaeda, les néoconservateurs en poste à Washington ne peuvent plus espérer gagner à court terme la faveur des peuples arabophones, tel qu’envisagé dans leur scénario initial d’invasion.

Car non seulement ces photos dégradantes attisent, personne n’en sera étonné, l’amertume déjà largement présente en Irak et dans les pays arabes, mais elles affaibliront considérablement l’appui des quelques milieux soutenant les États-Unis dans la région.

Bref, les exactions des soldats américains placent véritablement notre voisin du Sud dans une position intenable dans sa tentative ouverte de reconquête à brève échéance des coeurs et des esprits dans cette aire névralgique.

La puissance américaine doit miser dorénavant sur des mesures à long terme, plus discrètes et déjà en place, pour se rapprocher d’une population qui se perçoit comme méprisée des Américains, accusés d’être uniquement aux côtés d’Israël.

On pense à des invitations en sol américain d’intellectuels, de gens d’affaires et de leaders d’opinion, de soutien économique actif, et de promotion du rôle de la femme. Des actions certes moins spectaculaires, mais combien plus efficaces pour la crédibilité des États-Unis dans leur volonté d’exporter la démocratie dans le monde arabe.

Chute de Saddam Hussein : après le fusil, la fleur

La Presse, 10 avril 2003
L’auteur est politologue spécialisé sur le monde arabe et l’islam et conseiller en affaires internationales.

MALGRÉ DES APPELS au jihad, des slogans invitant à la destruction de l’Amérique et des infidèles, les cris de vengeance suite aux malheurs des civils irakiens ayant perdu des proches et leurs biens, les populations des pays arabes ne doutaient nullement de l’issue de cette guerre, soit la chute de Bagdad hier, face aux forces américano-britanniques.

La rue arabe, en effet, comme on se plaît à l’appeler en référence à l’oppression dont elle est l’objet, est maintenant habituée à ces défaites face à un Occident infiniment supérieur sur les plans militaire et technologique. Elle écoute également moins qu’autrefois ses dirigeants et leurs proclamations de victoires prochaines, habituée qu’elle est devenue à ces régimes forts en mots, mais faibles en actions.

Le capital de confiance envers les Américains, nouvel porte-étendard de cet Occident dominateur, et notamment la présidence Bush, perçue comme éminemment arrogante et agressive, ne peut actuellement être plus bas. Les raisons d’en vouloir à l’Occident et particulièrement aux États-Unis, ne manquent certes pas.

Il y a Israël, qui fait subir quotidiennement son humiliante répression dans les territoires occupés sans que l’Amérique, dit-on, ne lève le petit doigt. Et il y a cet appui opportuniste aux autres régimes arabes de la région, tous dirigés par des castes familiales peu respectueuses des droits de l’homme, mais trouvant grâce aux yeux de Washington car défenseurs de ses intérêts. Et il y a aussi ces milliers de bombes et de missiles, qui ont tué nombre de civils, même si les alliés ont tenté d’éviter les dommages collatéraux auprès des civils et des sites historiques, question de ne pas attiser la rancœur populaire.

À court terme, certes, les Arabes, et notamment les Irakiens, ne pleureront pas le départ de Saddam, un tyran caricatural du despote moyenâgeux. Les manifestations spontanées d’hier à Bagdad en font foi. Ce qu’ils craignent, c’est que les États-Unis fassent de l’Irak une nouvelle Palestine, en proie à une occupation continue et intéressée de leur territoire au profit d’acteurs étrangers à leurs intérêts. Que les Américains fassent main basse sur les ressources du pays pour consolider leur position de la région, et notamment par le biais de dirigeants inféodés, laissant à leur sort les peuples et les frères palestiniens.

Gagner les cœurs
Malgré ce contexte difficile, les Occidentaux ont, à partir de maintenant, une chance historique, unique de gagner des cœurs et de remodeler leur relation difficile avec le monde arabe, cette fois sous l’aune de la confiance.

Devant cette tâche, gagner la guerre militaire représentait le premier défi, mais le plus facile finalement. À partir de maintenant, les Occidentaux, et au premier chef l’administration américaine, qui a mis tant d’énergie à justifier cette guerre par le droit à la dignité et à la démocratie dans la région, a fort à faire. Sa marge de manœuvre reste assez mince, tant les sensibilités sont fortes et les attentes, immenses.

Outre les actions d’ordre civil et humanitaire, qui touchent aux premières nécessités, il faudra travailler à la fois par le bas et par le haut. Par le bas, c’est-à-dire au niveau des besoins d’ordre économique.

La population irakienne, comme la plupart des autres peuples du monde arabe, souffre d’une grande insécurité économique et vit dans un système mal intégré à l’économie internationale. Elle est formée d’une population jeune, ayant peu d’espoir d’atteindre une vie digne se rapprochant des normes occidentales. Au cœur de cette économie à remettre sur de meilleurs rails, il y a aussi tout un système d’éducation à changer, moins axé sur les connaissances anciennes et davantage sur les réseaux modernes de savoir.

Les réformes doivent aussi se faire par le haut, c’est-à-dire au niveau politique. Les régimes arabes se démarquent par leur absence de liberté et l’emprise des traditions rigides, dont les femmes sont les principales victimes.

Certes, on ne peut « imposer » tout de go une démocratie après la fureur des armes, mais des germes peuvent être semés, visant à établir et à renforcer une société civile forte, d’autant plus nécessaire que les pays arabes, notamment l’Irak, la Syrie, sont multi-ethniques et multi-confessionnels. Les organisations internationales (ONU) et non gouvernementales spécialisées dans ce domaine, dont un bon nombre existent au Québec et au Canada, joueront ici un rôle central.

Enfin, les États-Unis doivent se résoudre, une fois pour toutes, à régler cette gangrène qu’est devenu le conflit israélo-palestinien. Ce problème représente le fer de lance de l’intégrisme islamique et de l’anti-américanisme dans le monde et les États-Unis ne pourront jamais espérer enrayer le terrorisme, leur priorité en politique étrangère, et engranger les profits de leur victoire en Irak, sans mettre un terme honorable à cette interminable dispute, au profit juste et équitable des deux parties.

Rappelons que le président Bush s’est engagé à la création d’un État palestinien pour 2005. Les Palestiniens ont déjà posé un premier geste de bonne foi, en choisissant un titulaire respecté pour le nouveau poste de premier ministre, en réponse à une demande américaine de réforme de la direction palestinienne.

Après avoir déployé le fusil, les États-Unis doivent maintenant tendre la fleur. Ce sont eux, et leurs alliés, qui ont en mains, plus que jamais, la carte menant à la paix et à la démocratie dans une région du monde qui en a cruellement besoin.

Irak : rancoeur et résignation dans les capitales arabes

La Presse, 20 mars 2003
L’auteur détient une formation de politicologue (Université de Montréal) avec une spécialité portant sur le monde arabe et l’islam.

AU MOMENT où commence la guerre contre l’Irak, quel est le sentiment de la « rue » dans le monde arabe?

Tel que prévu, les populations de plusieurs pays arabes sont descendues dans la rue, ces derniers temps, pour exprimer leur « colère » devant le déclenchement du combat militaire des États-Unis contre le régime actuel de l’Irak et apporter à ce dernier un soutien moral contre l' »hégémonisme » américain.

Déjà, lors des préparatifs de guerre, fin février-début mars, des manifestations importantes avaient été enregistrées entre autres en Égypte et au Maroc, sans compter la solidarité exprimée ouvertement par les Palestiniens pour les « frères » irakiens.

Malgré ces sursauts, il faut se garder de toute conclusion hâtive quant aux effets de ce conflit sur la configuration politique de la région. Lors de la dernière guerre du Golfe, en 1991, ainsi qu’à la suite du déclenchement du soulèvement palestinien (intifada), en septembre 2000, bien des analystes avaient prédit un ressac de la rue arabe, supposée profiter de la fièvre provoquée par ces événements pour venger l’humiliation subie depuis des lustres par des régimes répressifs, ayant majoritairement failli à offrir une vie décente à leur population.

Or, l’état d’esprit actuel des peuples arabophones en est plutôt un de rancoeur et de résignation, l’attaque américaine leur montrant, de nouveau, leur état de faiblesse face à une Amérique impériale déterminée, pensent-ils, à les dominer.

Même si les Arabes forment une entité culturelle de langue et de culture, ils n’ont jamais montré une véritable unité, sinon que de façade, et seulement pour certains enjeux, le principal d’entre eux étant la question palestinienne. Aussi, même si le départ de Saddam est souhaité dans certains pays, surtout des dirigeants, cela ne fera pas des Américains des libérateurs.

Au contraire, les frappes américaines attiseront les sentiments, déjà très aigus, d’antipathie et d’antiaméricanisme en cours dans la majorité de ces pays. Principal élément de ressentiment: la perception, fortement ancrée, de l’hypocrisie de la position américaine dans la gestion du conflit israélo-palestinien.

Une politique de deux poids, deux mesures, soulignent les Arabes, par laquelle le gouvernement américain ferme les yeux sur les exactions d’Israël (largement médiatisées dans le monde arabe) tout en admonestant sans vergogne les dirigeants palestiniens, accusés de terrorisme. Bref, on salue d’un côté l’Israélien Sharon comme « homme de paix » et exige, pour l’autre partie, pourtant dénuée de toute reconnaissance étatique, des réformes drastiques, voire humiliantes.

Fourberie, également, en ce qui concerne l’Irak, cible de la soif pétrolière américaine. Certes, argue-t-on en monde arabe, Saddam est un despote sanguinaire. Mais pourquoi cette obstination à l’encontre d’un homme et de son peuple, déjà affamé par des sanctions qui affectent surtout les plus pauvres, alors que l’on ne bouge pas le petit doigt pour d’autres « dictateurs », en Arabie, en Égypte, en Syrie, à la tête de régimes caractérisés par leur autoritarisme et leur népotisme, le pouvoir se transmettant uniquement au profit d’une même caste familiale?

Un acharnement d’autant plus suspicieux, fait-on valoir, que la coalition pro-guerre invoque le non respect par l’Irak de résolutions onusiennes alors qu’Israël occupe des terres palestiniennes au mépris de nombre de demandes officielles de l’ONU.

Bref, on en veut à une Amérique arrogante, partiale, aux actes contredisant le discours, alliée aveugle d’Israël. Pour ces raisons, les frappes américaines en Irak pourront contribuer à garnir la liste de militants islamistes déterminés à en découdre violemment avec l’Occident.

Mais cette animosité bien sentie pourrait paradoxalement constituer, sur le long terme, un atout pour les États-Unis, en autant qu’ils tirent profit de leur probable victoire rapide pour appuyer la modernisation dans le monde arabe, en instaurant notamment un régime ouvert et transparent en Irak bénéficiant économiquement à la vaste majorité. George W. Bush a dit qu’il ferait de cette guerre une libération pour le peuple irakien. La balle est, plus que jamais, dans son camp.