Chute de Saddam Hussein : après le fusil, la fleur

La Presse, 10 avril 2003
L’auteur est politologue spécialisé sur le monde arabe et l’islam et conseiller en affaires internationales.

MALGRÉ DES APPELS au jihad, des slogans invitant à la destruction de l’Amérique et des infidèles, les cris de vengeance suite aux malheurs des civils irakiens ayant perdu des proches et leurs biens, les populations des pays arabes ne doutaient nullement de l’issue de cette guerre, soit la chute de Bagdad hier, face aux forces américano-britanniques.

La rue arabe, en effet, comme on se plaît à l’appeler en référence à l’oppression dont elle est l’objet, est maintenant habituée à ces défaites face à un Occident infiniment supérieur sur les plans militaire et technologique. Elle écoute également moins qu’autrefois ses dirigeants et leurs proclamations de victoires prochaines, habituée qu’elle est devenue à ces régimes forts en mots, mais faibles en actions.

Le capital de confiance envers les Américains, nouvel porte-étendard de cet Occident dominateur, et notamment la présidence Bush, perçue comme éminemment arrogante et agressive, ne peut actuellement être plus bas. Les raisons d’en vouloir à l’Occident et particulièrement aux États-Unis, ne manquent certes pas.

Il y a Israël, qui fait subir quotidiennement son humiliante répression dans les territoires occupés sans que l’Amérique, dit-on, ne lève le petit doigt. Et il y a cet appui opportuniste aux autres régimes arabes de la région, tous dirigés par des castes familiales peu respectueuses des droits de l’homme, mais trouvant grâce aux yeux de Washington car défenseurs de ses intérêts. Et il y a aussi ces milliers de bombes et de missiles, qui ont tué nombre de civils, même si les alliés ont tenté d’éviter les dommages collatéraux auprès des civils et des sites historiques, question de ne pas attiser la rancœur populaire.

À court terme, certes, les Arabes, et notamment les Irakiens, ne pleureront pas le départ de Saddam, un tyran caricatural du despote moyenâgeux. Les manifestations spontanées d’hier à Bagdad en font foi. Ce qu’ils craignent, c’est que les États-Unis fassent de l’Irak une nouvelle Palestine, en proie à une occupation continue et intéressée de leur territoire au profit d’acteurs étrangers à leurs intérêts. Que les Américains fassent main basse sur les ressources du pays pour consolider leur position de la région, et notamment par le biais de dirigeants inféodés, laissant à leur sort les peuples et les frères palestiniens.

Gagner les cœurs
Malgré ce contexte difficile, les Occidentaux ont, à partir de maintenant, une chance historique, unique de gagner des cœurs et de remodeler leur relation difficile avec le monde arabe, cette fois sous l’aune de la confiance.

Devant cette tâche, gagner la guerre militaire représentait le premier défi, mais le plus facile finalement. À partir de maintenant, les Occidentaux, et au premier chef l’administration américaine, qui a mis tant d’énergie à justifier cette guerre par le droit à la dignité et à la démocratie dans la région, a fort à faire. Sa marge de manœuvre reste assez mince, tant les sensibilités sont fortes et les attentes, immenses.

Outre les actions d’ordre civil et humanitaire, qui touchent aux premières nécessités, il faudra travailler à la fois par le bas et par le haut. Par le bas, c’est-à-dire au niveau des besoins d’ordre économique.

La population irakienne, comme la plupart des autres peuples du monde arabe, souffre d’une grande insécurité économique et vit dans un système mal intégré à l’économie internationale. Elle est formée d’une population jeune, ayant peu d’espoir d’atteindre une vie digne se rapprochant des normes occidentales. Au cœur de cette économie à remettre sur de meilleurs rails, il y a aussi tout un système d’éducation à changer, moins axé sur les connaissances anciennes et davantage sur les réseaux modernes de savoir.

Les réformes doivent aussi se faire par le haut, c’est-à-dire au niveau politique. Les régimes arabes se démarquent par leur absence de liberté et l’emprise des traditions rigides, dont les femmes sont les principales victimes.

Certes, on ne peut « imposer » tout de go une démocratie après la fureur des armes, mais des germes peuvent être semés, visant à établir et à renforcer une société civile forte, d’autant plus nécessaire que les pays arabes, notamment l’Irak, la Syrie, sont multi-ethniques et multi-confessionnels. Les organisations internationales (ONU) et non gouvernementales spécialisées dans ce domaine, dont un bon nombre existent au Québec et au Canada, joueront ici un rôle central.

Enfin, les États-Unis doivent se résoudre, une fois pour toutes, à régler cette gangrène qu’est devenu le conflit israélo-palestinien. Ce problème représente le fer de lance de l’intégrisme islamique et de l’anti-américanisme dans le monde et les États-Unis ne pourront jamais espérer enrayer le terrorisme, leur priorité en politique étrangère, et engranger les profits de leur victoire en Irak, sans mettre un terme honorable à cette interminable dispute, au profit juste et équitable des deux parties.

Rappelons que le président Bush s’est engagé à la création d’un État palestinien pour 2005. Les Palestiniens ont déjà posé un premier geste de bonne foi, en choisissant un titulaire respecté pour le nouveau poste de premier ministre, en réponse à une demande américaine de réforme de la direction palestinienne.

Après avoir déployé le fusil, les États-Unis doivent maintenant tendre la fleur. Ce sont eux, et leurs alliés, qui ont en mains, plus que jamais, la carte menant à la paix et à la démocratie dans une région du monde qui en a cruellement besoin.

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