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Le prix de l’inégalité

Joseph Stiglitz, Le prix de l’inégalité, Paris, Les liens qui libèrent, 2012.

Nuit blanche, octobre-novembre 2013

Joseph Stiglitz est une vedette des milieux intellectuels. Professeur, auteur prolifique, ex économiste en chef de la Banque mondiale, l’homme est devenu un monument de la gauche aux États-Unis. Quand il parle, on écoute, et quand il écrit, on lit, attentivement.

Son livre est à la fois dénonciation et proposition. Ferme dénonciation des tenants d’un marché libéralisé, sans entraves, qui déboulonne le rêve américain, et proposition en faveur d’un marché plus juste, qui réduit les inégalités plutôt qu’il ne les accroit.

Chiffres à l’appui, M. Stiglitz dit que les marchés aux États-Unis ne fonctionnent plus : au lieu d’appuyer la croissance d’une classe moyenne, de favoriser les plus démunis et de leur faire raisonnablement espérer s’en sortir, le capitalisme américain actuel est devenu créateur d’inégalités : il ne sert que le haut de la pyramide, les 1 % les plus nantis. Pis, la politique américaine aggrave ces inégalités, notamment du fait que l’État se prive de tempérer les excès de ce marché déficient, et de mieux redistribuer la richesse.

Ces inégalités qui augmentent créent une polarisation de plus en plus manifeste de la société américaine : elles sont même une menace pour la démocratie.

Mais une autre voie est possible : entre autres, beaucoup mieux réguler le marché financier, grand responsable de la crise qui perdure et qui a entrainé des dégâts humains colossaux pour des millions d‘Américains ; améliorer la gouvernance d’entreprise et mieux contrôler la rémunération excessive des PDGs ; mettre fin aux subventions aux entreprises ; réformer la justice pour la rendre plus accessible ; améliorer l’éducation, car elle favorise l’égalité des chances ; encourager l’épargne ; renforcer les programmes sociaux.

Bref, rien là de très original pour les initiés des finances publiques, mais tout de même des mesures fortes, concrètes qui, si elles étaient mises en œuvre, pourraient réanimer un rêve américain présentement durement mis à mal.

Made in USA. Regards sur la civilisation américaine

Guy Sorman, Made in USA. Regards sur la civilisation américaine, Paris, Fayard, 2004.

Nuit blanche, numéro 99, juillet 2005

Depuis le 11 septembre 2001 particulièrement, il est de bon ton, notamment au Québec, de fustiger les États-Unis et leur politique extérieure jugée agressive et d’accuser nos voisins du Sud de traits de caractère grossiers, allant de la conscience étroite au simplisme d’esprit.

Hormis certains experts, combien d’entre nous passent outre ces images faussées et peuvent se vanter de connaître vraiment ce vaste pays de l’intérieur, hors des plages de la Virginie ou de la Floride ?

Fort à-propos, le philosophe et essayiste français Guy Sorman nous convie, avec ouverture et générosité, à un voyage à l’intérieur de l’espace américain. Et ce, dans des lieux peu fréquentés par la plupart d’entre nous, des territoires non seulement géographiques, mais idéologiques, visités par l’entremise de différents meneurs : églises, universités, ONG, etc., chacun avec sa vision du devenir de cette société à l’influence planétaire, mais tous portés par l’indestructible credo américain de la « poursuite du bonheur ».

Il en ressort un portrait complexe et varié, et combien riche de la société américaine actuelle, de ses tentations religieuses croissantes, de ses criantes contradictions d’où émergent souvent les valeurs universelles de demain. « Ces Américains qui paraissent si semblables, vus de l’extérieur, vus de près sont engagés dans un conflit idéologique permanent attisé par les extrêmes. »

Conflit sur les valeurs, où le rôle de Dieu, du mariage, de la famille, bref les idées, et non l’économie, monopolisent les débats pour le contrôle de la société. Une nation farouchement démocratique, réunie autour de sa Constitution, protectrice des droits, et du capitalisme, comme régulateur économique. Un capitalisme sans cesse en mouvement, car fondé sur la « destruction créatrice », particularité typiquement américaine où c’est « l’instabilité de l’emploi qui conduit à une sécurité globale ».

De ce portrait qui se lit d’un trait, la dernière phrase sonne juste, notamment en référence aux anti-américanistes : « À notre époque, le philo-américanisme n’exige pas d’aimer les États-Unis : ne pas les haïr suffit »

Projet américain de « Grand Moyen-Orient » : stratégie compromise

La Presse, 14 avril 2004
Politicologue l’auteur écrit sur le monde arabe et l’islam depuis 20 ans. Il a séjourné récemment au Maroc.

Les violences continuelles que l’on observe en Irak depuis la chute du régime de Saddam Hussein compromettent sérieusement, à défaut de l’invalider totalement, un pan complet de la stratégie déployée par l’administration américaine pour justifier son intervention en Irak il y a un an.

Car, outre la présence, finalement non avérée, d’armes de destruction massive, le renversement de la dictature irakienne devait, selon les ténors de la Maison-Blanche, ouvrir un spectre d’espoir pour les pays arabes et leurs citoyens, dont l’aspiration à la liberté allait enfin pouvoir s’exprimer ouvertement, en phase avec la progression démocratique partout dans le monde.

Bref, marquer l’ouverture d’une ère nouvelle, libérant l’Irak et, par effet de domino, les autres États arabes, du surplace politique et économique dans lequel ils sont enfermés.

Or, contrairement à ce que plusieurs avaient cru, l’arrivée des troupes américaines en sol irakien n’a nullement été accueillie avec bonheur par la population locale (sinon que par les Kurdes, aspirant à maintenir leur autonomie acquise suite à la guerre du Golfe de 1991).

Pire, le manque de préparation autour du mandat des troupes américaines après la guerre a ouvert un déferlement de violence et de rancoeur totalement imprévu, voire contribué à hausser encore d’un cran l’antiaméricanisme que l’invasion devait pourtant éradiquer.

Si les Américains peuvent y voir une forme d’ingratitude envers leurs soldats, ayant pourtant destitué un despote sanguinaire, il faut comprendre cette réaction par des décennies de propagande antiaméricaine certes, mais aussi par un désabusement complet face à la politique des puissances étrangères dans la région.

Celle-ci est comprise comme une série d’actions très intéressées, incluant des remodelages de toute pièce de territoires, dont le moindre n’est certes pas celui effectué en Palestine et qui a amené à la création d’Israël.

Le Grand Moyen-Orient
Le dessein derrière l’invasion de l’Irak tient en un projet, dévoilé il y a quelques semaines, nommé le Grand Moyen-Orient (The Greater Middle East), une série de réformes du monde arabe et musulman, et qui doit, selon les plans connus, être présenté officiellement cet été, lors du prochain sommet du G8.

On ne s’étonnera pas que, pour l’heure, ce projet soit perçu avec le plus grand scepticisme par les populations et les élites dominantes de la région, dont les alliés traditionnels des États-Unis que sont l’Égypte et l’Arabie Saoudite. Ces derniers pays ont d’ailleurs exprimé officiellement leurs fortes réticences face à ce projet, insistant sur la nécessité d’implanter des réformes impulsées de l’intérieur. (1)

En quoi consiste ce projet? Il s’inspire beaucoup des rapports publiés par une agence de l’ONU, intitulés Arab Development Report, entièrement le fait d’intellectuels arabes. Dans leurs deux derniers rapports, les auteurs ciblent nommément l’absence de liberté politique, les lacunes du système d’éducation et le statut de la femme comme embûches centrales au développement de cette région.

Bref, et si on décode bien cette analyse, ce serait principalement dans le système de valeurs encore en vigueur dans le monde arabe, caractérisé par des conceptions religieuses et politiques dépassées, qu’il faudrait trouver les explications du retard pris par les arabophones au 20e et au 21e siècle.

Qu’il suffise de rappeler que le taux d’analphabétisme frise 40 % de la population adulte, principalement parmi les femmes, que le PNB combiné des 22 États arabes ne dépasse pas celui de l’Espagne, que plus de la moitié des jeunes, selon des sondages, rêvent d’émigrer en Occident pour se convaincre que la situation de la majorité de ces pays se maintient effectivement dans un état déplorable, malgré des programmes successifs de développement empruntant beaucoup aux idées occidentales.

La Grand Moyen-Orient, on ne s’en étonnera donc pas, parle de promouvoir la démocratie et la bonne gouvernance, l’État de droit, de construire une société valorisant le savoir moderne grâce à des programmes d’éducation mieux collés aux réalités du marché du travail, de promouvoir le rôle de la femme. Le tout appuyé par un soutien économique massif qui, en permettant de sortir la population de son marasme économique, éliminera- c’est là le but ultime-, les  » causes profondes  » du terrorisme.

Comme les élites arabes n’ont pas fait leur travail, pense l’actuelle équipe de la Maison-Blanche, les États-Unis ont le droit, depuis le 11 septembre, et ce pour assurer la sécurité de leurs citoyens, d’intervenir activement pour assécher le marécage d’aliénation propice aux actions nihilistes.

Manque de crédibilité
La polémique dans le monde arabe tient au fait que les Américains, et surtout l’administration actuelle, tenue pour arrogante, ne sont nullement crédibles pour espérer imposer quelque réforme que ce soit dans la région. La perception dominante est que les actions des États-Unis démontrent clairement que ses intérêts pour le monde arabe se résument en un approvisionnement sûr en pétrole, le soutien actif à des régimes oppressifs que cela entraîne, et à la sécurité de l’État hébreu.

Cet intérêt soudain pour le bien-être des populations arabes apparaît donc, selon elles, fort suspicieux, voire inquiétant, d’autant que la plaie vive que constitue la question palestinienne n’est nullement en voie d’être résolue.

Les Arabes considèrent cet échec de l’administration Bush à maintenir un rythme constructif aux tentatives de paix et à la création d’un État palestinien comme symptomatique du biais américain envers leurs intérêts réels.

Si les Américains étaient vraiment désireux d’atténuer notre frustration, disent les Arabes, ils cesseraient leur appui aveugle à Israël et forceraient le gouvernement Sharon à stopper ses exactions et à prendre vraiment en compte les aspirations profondes des Palestiniens.

Au demeurant, plusieurs des alliés des États-Unis, notamment en Europe, reconnaissent que la non-résolution du conflit israélo-arabe réduit considérablement la crédibilité des efforts entrepris pour réformer le monde arabe et musulman.

Avec les violences qui perdurent en Irak, les Américains en ont actuellement plein les bras à tenter de pacifier le pays, et à instaurer un régime un tant soit peu fonctionnel. Dans ce contexte, l’espoir de répéter ces actions ailleurs, au sein d’un Grand Moyen-Orient vivier d’une démocratie nouvelle, faisant une paix heureuse avec le voisin israélien, apparaît de plus en plus comme une chimère.

1. Les débats entourant cette question ont même contribué à l’annulation du sommet de la Ligue arabe, prévu fin mars à Tunis, et qui devait aborder de front cette question controversée.

Chute de Saddam Hussein : après le fusil, la fleur

La Presse, 10 avril 2003
L’auteur est politologue spécialisé sur le monde arabe et l’islam et conseiller en affaires internationales.

MALGRÉ DES APPELS au jihad, des slogans invitant à la destruction de l’Amérique et des infidèles, les cris de vengeance suite aux malheurs des civils irakiens ayant perdu des proches et leurs biens, les populations des pays arabes ne doutaient nullement de l’issue de cette guerre, soit la chute de Bagdad hier, face aux forces américano-britanniques.

La rue arabe, en effet, comme on se plaît à l’appeler en référence à l’oppression dont elle est l’objet, est maintenant habituée à ces défaites face à un Occident infiniment supérieur sur les plans militaire et technologique. Elle écoute également moins qu’autrefois ses dirigeants et leurs proclamations de victoires prochaines, habituée qu’elle est devenue à ces régimes forts en mots, mais faibles en actions.

Le capital de confiance envers les Américains, nouvel porte-étendard de cet Occident dominateur, et notamment la présidence Bush, perçue comme éminemment arrogante et agressive, ne peut actuellement être plus bas. Les raisons d’en vouloir à l’Occident et particulièrement aux États-Unis, ne manquent certes pas.

Il y a Israël, qui fait subir quotidiennement son humiliante répression dans les territoires occupés sans que l’Amérique, dit-on, ne lève le petit doigt. Et il y a cet appui opportuniste aux autres régimes arabes de la région, tous dirigés par des castes familiales peu respectueuses des droits de l’homme, mais trouvant grâce aux yeux de Washington car défenseurs de ses intérêts. Et il y a aussi ces milliers de bombes et de missiles, qui ont tué nombre de civils, même si les alliés ont tenté d’éviter les dommages collatéraux auprès des civils et des sites historiques, question de ne pas attiser la rancœur populaire.

À court terme, certes, les Arabes, et notamment les Irakiens, ne pleureront pas le départ de Saddam, un tyran caricatural du despote moyenâgeux. Les manifestations spontanées d’hier à Bagdad en font foi. Ce qu’ils craignent, c’est que les États-Unis fassent de l’Irak une nouvelle Palestine, en proie à une occupation continue et intéressée de leur territoire au profit d’acteurs étrangers à leurs intérêts. Que les Américains fassent main basse sur les ressources du pays pour consolider leur position de la région, et notamment par le biais de dirigeants inféodés, laissant à leur sort les peuples et les frères palestiniens.

Gagner les cœurs
Malgré ce contexte difficile, les Occidentaux ont, à partir de maintenant, une chance historique, unique de gagner des cœurs et de remodeler leur relation difficile avec le monde arabe, cette fois sous l’aune de la confiance.

Devant cette tâche, gagner la guerre militaire représentait le premier défi, mais le plus facile finalement. À partir de maintenant, les Occidentaux, et au premier chef l’administration américaine, qui a mis tant d’énergie à justifier cette guerre par le droit à la dignité et à la démocratie dans la région, a fort à faire. Sa marge de manœuvre reste assez mince, tant les sensibilités sont fortes et les attentes, immenses.

Outre les actions d’ordre civil et humanitaire, qui touchent aux premières nécessités, il faudra travailler à la fois par le bas et par le haut. Par le bas, c’est-à-dire au niveau des besoins d’ordre économique.

La population irakienne, comme la plupart des autres peuples du monde arabe, souffre d’une grande insécurité économique et vit dans un système mal intégré à l’économie internationale. Elle est formée d’une population jeune, ayant peu d’espoir d’atteindre une vie digne se rapprochant des normes occidentales. Au cœur de cette économie à remettre sur de meilleurs rails, il y a aussi tout un système d’éducation à changer, moins axé sur les connaissances anciennes et davantage sur les réseaux modernes de savoir.

Les réformes doivent aussi se faire par le haut, c’est-à-dire au niveau politique. Les régimes arabes se démarquent par leur absence de liberté et l’emprise des traditions rigides, dont les femmes sont les principales victimes.

Certes, on ne peut « imposer » tout de go une démocratie après la fureur des armes, mais des germes peuvent être semés, visant à établir et à renforcer une société civile forte, d’autant plus nécessaire que les pays arabes, notamment l’Irak, la Syrie, sont multi-ethniques et multi-confessionnels. Les organisations internationales (ONU) et non gouvernementales spécialisées dans ce domaine, dont un bon nombre existent au Québec et au Canada, joueront ici un rôle central.

Enfin, les États-Unis doivent se résoudre, une fois pour toutes, à régler cette gangrène qu’est devenu le conflit israélo-palestinien. Ce problème représente le fer de lance de l’intégrisme islamique et de l’anti-américanisme dans le monde et les États-Unis ne pourront jamais espérer enrayer le terrorisme, leur priorité en politique étrangère, et engranger les profits de leur victoire en Irak, sans mettre un terme honorable à cette interminable dispute, au profit juste et équitable des deux parties.

Rappelons que le président Bush s’est engagé à la création d’un État palestinien pour 2005. Les Palestiniens ont déjà posé un premier geste de bonne foi, en choisissant un titulaire respecté pour le nouveau poste de premier ministre, en réponse à une demande américaine de réforme de la direction palestinienne.

Après avoir déployé le fusil, les États-Unis doivent maintenant tendre la fleur. Ce sont eux, et leurs alliés, qui ont en mains, plus que jamais, la carte menant à la paix et à la démocratie dans une région du monde qui en a cruellement besoin.

11 septembre : les travaux de l’Hercule américain

Le Devoir, 9 mars 2002
L’auteur, politologue de formation et titulaire d’une maîtrise en administration des affaires, oeuvre en développement international.

Dans quarante-huit heures, on ne manquera pas de souligner le sixième mois des durs événements du 11 septembre 2001.

Au cours de ces six mois, l’effort militaire a été la pièce maîtresse des États-Unis pour s’assurer que de tels actes ne se reproduisent plus, particulièrement sur le sol américain. D’emblée, le président Bush a considéré cette attaque comme une agression frontale et sans équivoque non seulement contre la sécurité physique des Américains mais aussi contre les valeurs et le style de vie promus par les États-Unis et qui font d’eux, en ce début du XXIe siècle, la civilisation dominante de par le monde.

Or, si l’intervention militaire devait être l’axe premier d’une stratégie américaine, l’endiguement à moyen terme de la menace terroriste doit dorénavant passer par des efforts moins spectaculaires mais plus en profondeur qui, seuls, pourront permettre de refroidir la marmite de frustration à l’origine des actes ignobles commis en septembre 2001.

Dans cette stratégie à moyen et à long terme, le monde arabe et les communautés musulmanes des nations occidentales constituent la cible prioritaire.

Les événements du 11 septembre l’ont clairement démontré: la coupure entre la vision américaine du monde et les réalités vécues dans le monde arabo-musulman est vive et profonde. Au même moment où les Américains pleuraient leurs morts, nombre de personnes, même parmi les plus éclairées du monde arabe, soit accusaient les Américains ébahis de leur culpabilité directe dans les événements, soit faisaient miroiter le complot sioniste et les supposés milliers de juifs qui se seraient concertés pour quitter les tours du World Trade Center avant leur effondrement.

Trois solutions
Les solutions à déployer pour rapprocher la vision américaine et la vision arabe du monde et pour minimiser, à terme, les risques de violence terroriste passent par trois vecteurs: économique, politique et culturel.

De larges couches du monde arabo-musulman vivent dans des conditions économiques si difficiles que même l’espoir de s’en sortir est réduit à néant. On pense par exemple à l’Égypte et à l’Algérie, qui ont des bidonvilles en expansion continue.

Aux prises avec une démographie galopante, ces pays ne peuvent suffire à donner des emplois décents à leurs jeunes, diplômés compris, qui se voient condamnés à pallier leur salaire de misère avec des doubles emplois. Il y a donc clairement une forme d’aide économique, un « plan Marshall » à envisager pour cette zone, afin que les jeunes, notamment, accèdent de plain-pied aux bienfaits du développement.

Solution politique ensuite. Bien sûr, la priorité doit aller au règlement du conflit au Moyen-Orient, pivot de la mobilisation antiaméricaine dans le monde arabe. Les Américains ne peuvent signer la paix au nom de leurs partenaires mais ils sont cependant en mesure de contribuer grandement à créer des conditions favorables.

Or le capital d’antipathie du monde arabe envers les politiques israéliennes, notamment depuis la venue du gouvernement Sharon, ne peut être aussi grand qu’à l’heure actuelle.

Les Américains doivent savoir qu’ils sont considérés, au Moyen-Orient, comme les protecteurs aveugles de toutes les opérations israéliennes et non comme des arbitres impartiaux. La poursuite des colonisations et le supposé silence complice des Américains, notamment, sont vécus comme un affront permanent, alimentant une colère toujours plus grande.

Le front politique doit également viser une plus grande cohérence entre les paroles et les actions, notamment en ce qui a trait à la promotion de la démocratie et de la transparence.

Pour bon nombre d’Arabes des couches populaires, les Américains ne sont que les champions de l’hypocrisie mondiale: ils font une promotion à tout crin de la liberté dans le monde mais n’en donnent pas moins un appui indéfectible à des alliés producteurs de pétrole pourtant aux antipodes de leurs valeurs, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression.

Si les États-Unis doivent éviter de vouloir faire correspondre le monde à leur image, il leur est impératif de savoir que cet écart perçu entre le discours et les gestes sur le terrain leur fait un tort considérable et contribue à alimenter l’animosité à leur endroit.

Enfin, sur le plan culturel, les États-Unis ont aussi fort à faire. Tout un effort de rapprochement et d’explication de la culture américaine est à entreprendre auprès du monde arabe.

Pour plusieurs personnes dans ces régions, les Américains forment une civilisation sans valeurs, accrochée uniquement à l’argent et à des objectifs matérialistes.

Il faut dire que les médias de ces pays n’aident souvent en rien à ce que les populations locales se fassent une image nuancée des Américains. Plusieurs musulmans demeurent des plus étonnés quand ils constatent, une fois aux États-Unis, combien d’Américains sont croyants et pratiquants et consacrent beaucoup de temps au bénévolat, ou encore se surprennent de la multiplication des mosquées et de la liberté de culte qui y règne.

Tant dans les pays arabes que chez les six millions de musulmans des États-Unis, des liens mieux tissés ne permettraient peut-être pas de gommer les divergences mais donneraient au moins l’occasion de mieux les comprendre et de les gérer.

Enfin, malgré les durs événements de septembre 2001, les Américains doivent garder ouvertes leurs frontières aux Arabes et aux musulmans qui veulent faire leur vie dans ce pays.

La vaste majorité y vient pour s’y construire un meilleur destin, s’offrir de plus grandes possibilités pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Cette ouverture doit être maintenue.

Sans que ces réflexions permettent de tout résoudre, elles indiquent toutefois la nécessité pour les Américains de se donner une stratégie globale envers une région du monde névralgique pour leur intérêts.

Seule une action volontaire, d’ordre économique, politique et culturel, axée sur des résultats probants, pourra accroître les chances des Américains (et, ce faisant, des Canadiens) de retrouver la sécurité qu’ils chérissent tant.

Et le rêve américain…

Magazine Courants, novembre-décembre 1991

La génération des 10-30 ans pourrait bien être la première depuis 50 ans à voir son niveau de vie diminuer par rapport à celui des aînés, écrit le magazine Business Week.

Le magazine traite la situation d’un couple marié au début de la vingtaine. Les deux partenaires travaillent pour une petite entreprise. Ensemble, le couple gagne 20 000 $ par année. Or, il s’agit, en termes réels, d’un revenu 44 % moindre que celui gagné par l’employé syndiqué d’une entreprise manufacturière il y a 20 ans. Que s’est-il donc passé ? La source du problème, dit Business Week, vient d’une diminution de la productivité enregistrée aux Etats-Unis, notamment depuis 1973. Aux prises avec une productivité en baisse, les employeurs ont été contraints de diminuer les salaires pour contrer la hausse des coûts de production.

Mais il y a plus. Depuis 25 ans, la croissance de l’emploi s’est surtout faite dans le secteur des services, là où les emplois sont souvent précaires, au détriment du secteur manufacturier, traditionnellement pourvoyeur d’emplois stables et rémunérateurs. Le revenu moyen des familles dont les parents ont moins de 30 ans s’en est ressenti : il a chuté en termes réels de 13 % depuis 1973. La situation est-elle irréversible ? Probablement pas à court terme, conclut le magazine, qui n’est pas sans soulever les dangers de perturbation sociale qu’une telle réalité peut entraîner.

Iacocca

Lee lacocca, Iacocca, Paris, Robert Laffont, 1985.

Nuit blanche, no. 21, décembre 1985-janvier 1986

Lee lacocca est un autre de ces noms-mythes venant s’ajouter à la nomenclature des héros­ légendes qui modèlent et entretiennent la gloire et la renommée de l’épopée américaine.

Son aventure est rocambo­lesque, extraordinaire, toute façonnée et nourrie par le mythe américain de la réussite.

Travail, persévérance, volonté, goût de la réussite, autant de valeurs dont Lee conçoit l’importance et qu’il s’efforce d’appliquer.

Adolescent, il aspire à devenir riche, probablement en bonne partie pour faire plaisir à son papa, Italien débarqué en Amérique au début du siècle, et à qui il voue une grande admiration.

La force de Lee lacocca réside sûrement en ce qu’il n’a jamais tergiversé sur les objectifs qu’il se fixait. Pas d’énergie inutilement dépensée à tenter de se découvrir une vocation ou à débattre des valeurs morales du capitalisme !

Lee est un homme d’action, qui aime les défis et qui croit fermement à la compétition, source de dépassement. De son ascension à la présidence de Ford Motors jusqu’à son renvoi spectaculaire, Lee démontre ses qualités indéniables dans le secteur de l’industrie automobile. Il fera preuve d’une persévérance sans pareil lorsqu’il procèdera au sauvetage miraculeux de la firme Chrysler.

Déjà rendu célèbre par les spots télévisés enregistrés pour cette compagnie, Lee sera dès lors porté au rang de héros national. Au moment où l’Amérique de l’ère Reagan se cherche une nouvelle fierté, voilà enfin un All American boy qui a réussi en mettant à profit les « valeurs de base » de l’Amérique profonde.

Iacocca renvoie à l’Amérique une image idéalisée d’elle-même, celle dans laquelle elle aime se reconnaître.