11 septembre : les travaux de l’Hercule américain

Le Devoir, 9 mars 2002
L’auteur, politologue de formation et titulaire d’une maîtrise en administration des affaires, oeuvre en développement international.

Dans quarante-huit heures, on ne manquera pas de souligner le sixième mois des durs événements du 11 septembre 2001.

Au cours de ces six mois, l’effort militaire a été la pièce maîtresse des États-Unis pour s’assurer que de tels actes ne se reproduisent plus, particulièrement sur le sol américain. D’emblée, le président Bush a considéré cette attaque comme une agression frontale et sans équivoque non seulement contre la sécurité physique des Américains mais aussi contre les valeurs et le style de vie promus par les États-Unis et qui font d’eux, en ce début du XXIe siècle, la civilisation dominante de par le monde.

Or, si l’intervention militaire devait être l’axe premier d’une stratégie américaine, l’endiguement à moyen terme de la menace terroriste doit dorénavant passer par des efforts moins spectaculaires mais plus en profondeur qui, seuls, pourront permettre de refroidir la marmite de frustration à l’origine des actes ignobles commis en septembre 2001.

Dans cette stratégie à moyen et à long terme, le monde arabe et les communautés musulmanes des nations occidentales constituent la cible prioritaire.

Les événements du 11 septembre l’ont clairement démontré: la coupure entre la vision américaine du monde et les réalités vécues dans le monde arabo-musulman est vive et profonde. Au même moment où les Américains pleuraient leurs morts, nombre de personnes, même parmi les plus éclairées du monde arabe, soit accusaient les Américains ébahis de leur culpabilité directe dans les événements, soit faisaient miroiter le complot sioniste et les supposés milliers de juifs qui se seraient concertés pour quitter les tours du World Trade Center avant leur effondrement.

Trois solutions
Les solutions à déployer pour rapprocher la vision américaine et la vision arabe du monde et pour minimiser, à terme, les risques de violence terroriste passent par trois vecteurs: économique, politique et culturel.

De larges couches du monde arabo-musulman vivent dans des conditions économiques si difficiles que même l’espoir de s’en sortir est réduit à néant. On pense par exemple à l’Égypte et à l’Algérie, qui ont des bidonvilles en expansion continue.

Aux prises avec une démographie galopante, ces pays ne peuvent suffire à donner des emplois décents à leurs jeunes, diplômés compris, qui se voient condamnés à pallier leur salaire de misère avec des doubles emplois. Il y a donc clairement une forme d’aide économique, un « plan Marshall » à envisager pour cette zone, afin que les jeunes, notamment, accèdent de plain-pied aux bienfaits du développement.

Solution politique ensuite. Bien sûr, la priorité doit aller au règlement du conflit au Moyen-Orient, pivot de la mobilisation antiaméricaine dans le monde arabe. Les Américains ne peuvent signer la paix au nom de leurs partenaires mais ils sont cependant en mesure de contribuer grandement à créer des conditions favorables.

Or le capital d’antipathie du monde arabe envers les politiques israéliennes, notamment depuis la venue du gouvernement Sharon, ne peut être aussi grand qu’à l’heure actuelle.

Les Américains doivent savoir qu’ils sont considérés, au Moyen-Orient, comme les protecteurs aveugles de toutes les opérations israéliennes et non comme des arbitres impartiaux. La poursuite des colonisations et le supposé silence complice des Américains, notamment, sont vécus comme un affront permanent, alimentant une colère toujours plus grande.

Le front politique doit également viser une plus grande cohérence entre les paroles et les actions, notamment en ce qui a trait à la promotion de la démocratie et de la transparence.

Pour bon nombre d’Arabes des couches populaires, les Américains ne sont que les champions de l’hypocrisie mondiale: ils font une promotion à tout crin de la liberté dans le monde mais n’en donnent pas moins un appui indéfectible à des alliés producteurs de pétrole pourtant aux antipodes de leurs valeurs, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression.

Si les États-Unis doivent éviter de vouloir faire correspondre le monde à leur image, il leur est impératif de savoir que cet écart perçu entre le discours et les gestes sur le terrain leur fait un tort considérable et contribue à alimenter l’animosité à leur endroit.

Enfin, sur le plan culturel, les États-Unis ont aussi fort à faire. Tout un effort de rapprochement et d’explication de la culture américaine est à entreprendre auprès du monde arabe.

Pour plusieurs personnes dans ces régions, les Américains forment une civilisation sans valeurs, accrochée uniquement à l’argent et à des objectifs matérialistes.

Il faut dire que les médias de ces pays n’aident souvent en rien à ce que les populations locales se fassent une image nuancée des Américains. Plusieurs musulmans demeurent des plus étonnés quand ils constatent, une fois aux États-Unis, combien d’Américains sont croyants et pratiquants et consacrent beaucoup de temps au bénévolat, ou encore se surprennent de la multiplication des mosquées et de la liberté de culte qui y règne.

Tant dans les pays arabes que chez les six millions de musulmans des États-Unis, des liens mieux tissés ne permettraient peut-être pas de gommer les divergences mais donneraient au moins l’occasion de mieux les comprendre et de les gérer.

Enfin, malgré les durs événements de septembre 2001, les Américains doivent garder ouvertes leurs frontières aux Arabes et aux musulmans qui veulent faire leur vie dans ce pays.

La vaste majorité y vient pour s’y construire un meilleur destin, s’offrir de plus grandes possibilités pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Cette ouverture doit être maintenue.

Sans que ces réflexions permettent de tout résoudre, elles indiquent toutefois la nécessité pour les Américains de se donner une stratégie globale envers une région du monde névralgique pour leur intérêts.

Seule une action volontaire, d’ordre économique, politique et culturel, axée sur des résultats probants, pourra accroître les chances des Américains (et, ce faisant, des Canadiens) de retrouver la sécurité qu’ils chérissent tant.

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