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Des clés pour comprendre le 11 septembre

www.tolerance.ca, septembre 2006
Politologue, Yvan Cliche est l’auteur d’un mémoire sur l’intégrisme islamique, déposé à l’Université de Montréal.

Quand Mohammed Atta, considéré comme le cerveau logistique des attentats du 11septembre 2001, pilote le premier avion à s’abattre sur le World Trade Center à New York, il ne se doute certainement pas que son cheminent personnel allait fournir des clés précieuses pour comprendre ces tragiques événements.

L’analyse du passé de ces adeptes d’une lecture littérale de la religion musulmane amenait les spécialistes à tracer d’eux un parcours assez homogène: des hommes, en majorité jeunes, mais provenant de milieux démunis, et dépourvus de tout espoir de se faire une place enviable au sein de leur société.

L’idéal de pureté
Tout comme les présumés terroristes de Londres et de Toronto, Mohamed Atta cadre mal dans cette catégorisation. Égyptien, provenant d’une famille à l’aise, Atta dispose des ressources nécessaires pour acquérir une éducation à l’étranger, ce qui constitue un luxe dans ce pays pauvre. En plus de l’arabe, sa langue maternelle, il parle anglais, ce qui est commun au sein de l’élite égyptienne, mais il parvient à apprendre l’allemand pour commencer un diplôme à Hambourg.

Atta n’est donc pas du tout un homme dépourvu de ressources et d’avenir. Or, au lieu d’un destin enviable, il choisit de manière délibérée de confier sa vie à une cause supposément plus grande, dont l’issue ultime est sa propre mort. Et celle de milliers d’innocents.

Que s’est-il donc passé ? Selon le New York Times du 4 octobre 2001, Mohammed Atta aurait laissé une missive peu avant les attentats, dans laquelle il y décrit le type de cérémonie funéraire souhaité pour sa mort programmée. Croyant manifestement que son corps serait retrouvé, ilinsiste pour être enterré aux côtés de « bons musulmans », pour que la personne chargée d’embaumer son corps porte des gants et ne touche pas ses parties génitales.

Cette recherche de la pureté, de retour à un code de valeurs issu de l’islam originel, à ce moment historique heureux du 7e siècle de la naissance de cette religion, est un thème récurrent de l’idéologie islamiste. Al Qaida, et les Talibans en Afghanistan, ont été les porte-flambeaux récents les plus connus de cette conception particulièrement radicale.

Pourquoi l’existence en monde arabe et musulman d’une telle idéologie ? Parce que les Arabes et les musulmans, longtemps convaincus de former la meilleure civilisation, car porteurs de la dernière religion révélée, sont maintenant subjugués par l’Occident, devenu nettement supérieur sur les plans militaire et technologique. Un Occident qui, par son rayonnement à outrance, « impose » en accéléré de nouvelles conceptions du monde exogènes à une civilisation islamique encore très attachée à son identité religieuse.

Il en découle chez nombre de musulmans un sentiment de perte d’identité, de sens, un désarroi face à un monde moderne qui secoue grandement leurs repères traditionnels. Les Arabes et les musulmans doivent assumer, contrairement à nous occidentaux, une dualité culturelle, où des valeurs occidentales heurtent de front des valeurs musulmanes fort différentes sur nombre de sujets sensibles, dont la famille, le rôle de la femme, la morale sexuelle, etc.

Cette « schizophrénie culturelle » est d’autant plus difficile à soutenir qu’elle s’alimente des nombreux échecs à la fois économiques et militaires des sociétés arabes et musulmanes, notamment face à Israël et à l’humiliation subie par les Palestiniens et les Irakiens. Des malheurs, amplement relayés par les chaînes de télévision du Golfe persique, que les populations arabes expliquent en partie par l’emprise des Juifs sur la superpuissance américaine. Des Juifs qui étaient autrefois une simple minorité en terre musulmane.

Ce malaise identitaire existe autant chez les peuples de la région que chez les citoyens natifs des pays occidentaux dont les parents sont issus de l’immigration et qui sont partagés entre deux cultures, l’une traditionnelle, l’autre occidentale. Cela explique la présence de terroristes au sein des communautés musulmanes de première ou de deuxième génération.

Pour certains musulmans, très minoritaires il est vrai, ce « mal-être » trouve un exutoire dans la
« résistance » offerte par le mouvement islamiste et à travers l’esprit de groupe qui règne parmi les militants, unis dans une conception étroite de leur religion. Un passage glissement d’autant plus facile pour eux que l’islam fournit, notamment à travers le concept de djihad (guerre sainte), un justificatif offensif idoine. Là, l’ennemi est bien identifié : les États-Unis, leurs alliés sionistes et les dirigeants arabes qui leur sont soumis. Le combat est clair : la civilisation musulmane doit retrouver sa place d’antan, et elle y arrivera si les musulmans se replient sur les enseignements premiers de l’islam qui ont fait leur gloire et en combattant ceux qui l’en empêchent.

C’est probablement dans ce bricolage intellectuel qu’est tombé Mohammed Atta. Frustré de voir son dar al islam (maison de l’islam) asservi par les États-Unis, perçus comme les complices actifs de la souffrance arabe-musulmane, il a voulu faire exploser cet intenable ressentiment par une action aussi violente qu’extrême.

Les radicaux radicalisés

La Presse, 10 septembre 2006
Politologue, l’auteur écrit sur le monde arabe et l’islam depuis plus de 20 ans.

Avec l’invasion de l’Irak, George W. Bush et ses idéologues rêvaient de faire essaimer la démocratie, l’état de droit dans les sociétés arabes pour anéantir le terrorisme. L’effet de domino, tant redouté au temps de la guerre froide dans le combat contre les communistes, devait cette fois jouer pleinement en faveur des États-Unis.

À la suite de la victoire des troupes américaines en Irak, les foules auraient accouru dans les rues, embrassé les soldats, donné des roses aux colonels. Quelque temps après l’invasion, la démocratie fleurirait, la liberté de parole et d’association serait un exemple dans la région. Le rêve du « Grand Moyen-Orient », démocratique et producteur de richesses, se mettrait en branle, et rondement. Prochaine étape : la Syrie, avec sa fâcheuse caractéristique d’être un ami de l’Iran.

(L’affaire est certes plus complexe avec les États du Golfe persique, dont le fidèle allié, l’Arabie Saoudite, qui a « fourni » 15 des 19 terroristes du 11 septembre et qui finance la cause wahhabiste dans le monde, un islam fermé aux valeurs occidentales. On opte ici pour des « réformes », et non pour la fin de régime. Cela suffira. Après tout, on s’entend si bien côté pétrole…).

Un scénario cauchemardesque
C’est le plan initial, celui vendu par quelques membres influents de l’administration Bush. Au lieu de ce scénario idyllique, on se retrouve aujourd’hui avec un État irakien éclaté, en pleine guerre civile et religieuse, une Syrie dictatoriale, qui a réaffirmé son rôle dans la région, un Iran frondeur, dont le militantisme chiite et la tentation nucléaire font peur aux alliés américains du Golfe persique ; un Liban autrefois paisible de nouveau plongé dans le feu et le sang et aucune solution en vue du conflit israélo-palestinien.

Si des élections vraiment libres avaient lieu, un grand nombre de pays éliraient des représentants islamistes : ce serait fort probablement le cas en Égypte, en Jordanie, au Maroc, dans les nombreux pays qui affichent des taux de chômage de leur population jeune frisant les 60-75 %.

C’est dire que les conditions qui ont conduit au 11 septembre sont toujours présentes. Pire, l’invasion irakienne a « radicalisé les radicaux » et amené plusieurs modérés à rejoindre les extrémistes dans leur haine des politiques américaines de l’ère Bush.

Déjà très méfiantes face au discours américain concernant les bienfaits de la chute de Saddam, les populations arabophones du Proche-Orient n’ont jamais eu en si piètre estime l’Occident, mais en fait surtout les États-Unis. Elles constatent que la guerre en Irak a amené plus d’insécurité, et même donné un élan au terrorisme, pourtant le but ultime poursuivi par le clan Bush. Bref, pour elles, la guerre en Irak est un désastre, un recul, un enjeu aussi négatif que la gestion américaine du conflit israélo-arabe avec son biais anti-palestinien.

Popularité nulle
Des sondages récents placent les États-Unis à des taux de popularité au plus bas dans la plupart des pays arabes. Par exemple, un sondage effectué en 2004 rapportait que les Égyptiens avaient une vision négative des États-Unis dans une proportion de… 98 %. Même les plus ouverts envers ce pays, qui admirent notamment la puissance technologique et intellectuelle américaine, comprennent bien mal comment Washington a pu se tromper à ce point dans ses actions dans cette zone si stratégique.

Ainsi, dans les émissions de télé et de radio, les écrits et les conversations de café, le désabusement est comble. Pire, la guerre en Irak est vue par la majorité comme une offensive planifiée contre les Arabes et les musulmans.

Seul motif de satisfaction pour ces populations : l’échec de la tentative des Américains de remodeler la région, de leur tentative de domination par démocratie interposée. Certes, si on ne se réjouit pas de vivre au sein de régimes fermés et sclérosés, on ne souhaite pas pour autant la mainmise américaine, par trop intéressée et cupide.

Cinq ans après cette invasion tant décriée, et qui devait les présenter comme des sauveurs auprès des peuples étouffés sous des régimes corrompus, les Américains ont gravement échoué dans leur tentative d’améliorer leur image auprès des Arabes.

Il faudra assurément une nouvelle administration à la Maison-Blanche pour espérer que des progrès sensibles puissent être enregistrés sur ce front.

Réelle inquiétude deux ans après le 11/09

Métro, 11 septembre 2003

En ce 2e anniversaire du 11 septembre, tous les adultes se souviennent où ils étaient et ce qu’ils faisaient il y a deux ans, quand quatre avions pris en otage par des terroristes se sont écrasés aux États-Unis, faisant plusieurs milliers de morts. On peut maintenant mieux mesurer l’impact de ces événements sur nos vies.

Sans y réfléchir, qu’il suffise de citer deux guerres, en Afghanistan et en Irak, l’emprisonnement de plusieurs terroristes ou suspects, la descente aux enfers de l’industrie de l’aviation, le contrôle plus serré aux aéroports, la sécurité accrue dans plusieurs édifices, les délais allongés pour les immigrants en attente de papiers, sans compter la perte d’un certain sentiment d’immunité quant à la probabilité que la violence puisse frapper notre territoire.

Pour avoir séjourné cet été aux États-Unis, je peux témoigner d’une réelle inquiétude chez nos voisins du sud quant à leur vulnérabilité sur le plan de la sécurité. L’impact psychologique des attentats du 11 septembre 2001 fait que ce sentiment n’est pas prêt de s’atténuer.

Re-visiting Sept. 11: NDGer Cliche visits the U.S. to learn about impact of terror attacks

The Chronicle, September 10th, 2003

Yvan Cliche watched in horror as the second plane hit one of the World Trade Center towers. Just days earlier, the Notre Dame de Grâce resident had read about increased suicide bombings in Israel.

On Sept. 11, 2001, watching TV in his downtown office at Hydro Québec, Cliche couldn’t stop thinking of those earlier reports.

Cliche, a political-science scholar and constant contributor to Montreal’s French press, knew this was something amazing. It was a culmination of what he had been studying for years: The Middle East and radical Islam.

That evening Cliche sat down to pen one of many articles he would continue to write about Arab politics, Islam and its clash with Western culture. Those articles caught the attention of U.S. officials at the American consulate in Montreal.

This summer, the U.S. Department of State awarded Cliche a free trip to learn about the impacts Sept. 11 had on the United States.

For three weeks this summer, Cliche traveled to six cities across the United States and met with more than 35 leaders, ranging from Middle East scholar to Arab-American community leaders and high-ranking government officials. The trip was part of the International Visitors Program, which brings about 5,000 foreigners to the United States to meet with their American professional counterparts.

“Even though we’re neighbours, I still felt as a Quebecer I had a lot to learn” Cliche, 41, said. “U.S. perspective and U.S. reality is really different. I really felt that Sept. 11 was lived through very differently that in Canada”.

Cliche earned a Master’s degree in political science with an emphasis on radical Islam from the Université de Montréal. He studied Arabic in Tunisia and Algeria in the mid 1980s and continued to travel throughout the region.

Cliche said many Americans he met are expecting more terrorist attacks. While day-to-day life may have returned to normal, most Americans are still apprehensive.

“What I gathered is that people in the U.S. have come back to business, but with an increased vulnerability to their security”, he said.

Arab Americans have experienced the most profound change, Cliche said. They have been victims to an increasing number of hate crimes and profiling by the U.S. government.

Cliche spoke with Arab-American leaders in Detroit, the city with the United States’ most concentrated Arab-American population. Many of their stories echoed one another; they spoke of cases of closed-government proceedings, imprisonment and deportation.

Many U.S. civil liberties group have challenged the USA Patriot Act, which passed a little more than a month after the Sept. 11 attacks and gave the government broad powers in obtaining personal information without a warrant or probable cause.

“Many people have returned to their countries. Many are coming back to Canada,” Cliche said. “This has been one the biggest things I leaned out of my trip”.

But it’s not just those living in the United States that have been impacted. The number of refugees waiting to get into the country has dropped substantially – from 70,000 to 25,000 a year, Cliche said.

“For them, it is a very big impact. They’re anxious,” said Cliche, who volunteers with Montreal immigrant groups and is a member of many local intercultural groups. “They see the U.S. to be a refuge from brutality”.

No one seems to be able to escape 9/11’s impact. Even Middle Eastern scholars have been accused of not being able to predict the attacks. Think-tank leaders have witnessed a schism as they try to decide how to prevent future radical Islamic terrorism.

But some good has come out of tragedy.

More Americans have taken an interest in Islam and Middle Eastern events. And many have come to the aid of Arab Americans, sending flowers, e-mails and other sign of support, he said.

To combat future terrorism, the Islamic community shouldn’t be alienated from the rest of the population, Cliche said.

“We have to make them part of the struggle against terrorism. This is the way we should act in Montreal,” he said. “We have to learn from history.”

11 septembre : les travaux de l’Hercule américain

Le Devoir, 9 mars 2002
L’auteur, politologue de formation et titulaire d’une maîtrise en administration des affaires, oeuvre en développement international.

Dans quarante-huit heures, on ne manquera pas de souligner le sixième mois des durs événements du 11 septembre 2001.

Au cours de ces six mois, l’effort militaire a été la pièce maîtresse des États-Unis pour s’assurer que de tels actes ne se reproduisent plus, particulièrement sur le sol américain. D’emblée, le président Bush a considéré cette attaque comme une agression frontale et sans équivoque non seulement contre la sécurité physique des Américains mais aussi contre les valeurs et le style de vie promus par les États-Unis et qui font d’eux, en ce début du XXIe siècle, la civilisation dominante de par le monde.

Or, si l’intervention militaire devait être l’axe premier d’une stratégie américaine, l’endiguement à moyen terme de la menace terroriste doit dorénavant passer par des efforts moins spectaculaires mais plus en profondeur qui, seuls, pourront permettre de refroidir la marmite de frustration à l’origine des actes ignobles commis en septembre 2001.

Dans cette stratégie à moyen et à long terme, le monde arabe et les communautés musulmanes des nations occidentales constituent la cible prioritaire.

Les événements du 11 septembre l’ont clairement démontré: la coupure entre la vision américaine du monde et les réalités vécues dans le monde arabo-musulman est vive et profonde. Au même moment où les Américains pleuraient leurs morts, nombre de personnes, même parmi les plus éclairées du monde arabe, soit accusaient les Américains ébahis de leur culpabilité directe dans les événements, soit faisaient miroiter le complot sioniste et les supposés milliers de juifs qui se seraient concertés pour quitter les tours du World Trade Center avant leur effondrement.

Trois solutions
Les solutions à déployer pour rapprocher la vision américaine et la vision arabe du monde et pour minimiser, à terme, les risques de violence terroriste passent par trois vecteurs: économique, politique et culturel.

De larges couches du monde arabo-musulman vivent dans des conditions économiques si difficiles que même l’espoir de s’en sortir est réduit à néant. On pense par exemple à l’Égypte et à l’Algérie, qui ont des bidonvilles en expansion continue.

Aux prises avec une démographie galopante, ces pays ne peuvent suffire à donner des emplois décents à leurs jeunes, diplômés compris, qui se voient condamnés à pallier leur salaire de misère avec des doubles emplois. Il y a donc clairement une forme d’aide économique, un « plan Marshall » à envisager pour cette zone, afin que les jeunes, notamment, accèdent de plain-pied aux bienfaits du développement.

Solution politique ensuite. Bien sûr, la priorité doit aller au règlement du conflit au Moyen-Orient, pivot de la mobilisation antiaméricaine dans le monde arabe. Les Américains ne peuvent signer la paix au nom de leurs partenaires mais ils sont cependant en mesure de contribuer grandement à créer des conditions favorables.

Or le capital d’antipathie du monde arabe envers les politiques israéliennes, notamment depuis la venue du gouvernement Sharon, ne peut être aussi grand qu’à l’heure actuelle.

Les Américains doivent savoir qu’ils sont considérés, au Moyen-Orient, comme les protecteurs aveugles de toutes les opérations israéliennes et non comme des arbitres impartiaux. La poursuite des colonisations et le supposé silence complice des Américains, notamment, sont vécus comme un affront permanent, alimentant une colère toujours plus grande.

Le front politique doit également viser une plus grande cohérence entre les paroles et les actions, notamment en ce qui a trait à la promotion de la démocratie et de la transparence.

Pour bon nombre d’Arabes des couches populaires, les Américains ne sont que les champions de l’hypocrisie mondiale: ils font une promotion à tout crin de la liberté dans le monde mais n’en donnent pas moins un appui indéfectible à des alliés producteurs de pétrole pourtant aux antipodes de leurs valeurs, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression.

Si les États-Unis doivent éviter de vouloir faire correspondre le monde à leur image, il leur est impératif de savoir que cet écart perçu entre le discours et les gestes sur le terrain leur fait un tort considérable et contribue à alimenter l’animosité à leur endroit.

Enfin, sur le plan culturel, les États-Unis ont aussi fort à faire. Tout un effort de rapprochement et d’explication de la culture américaine est à entreprendre auprès du monde arabe.

Pour plusieurs personnes dans ces régions, les Américains forment une civilisation sans valeurs, accrochée uniquement à l’argent et à des objectifs matérialistes.

Il faut dire que les médias de ces pays n’aident souvent en rien à ce que les populations locales se fassent une image nuancée des Américains. Plusieurs musulmans demeurent des plus étonnés quand ils constatent, une fois aux États-Unis, combien d’Américains sont croyants et pratiquants et consacrent beaucoup de temps au bénévolat, ou encore se surprennent de la multiplication des mosquées et de la liberté de culte qui y règne.

Tant dans les pays arabes que chez les six millions de musulmans des États-Unis, des liens mieux tissés ne permettraient peut-être pas de gommer les divergences mais donneraient au moins l’occasion de mieux les comprendre et de les gérer.

Enfin, malgré les durs événements de septembre 2001, les Américains doivent garder ouvertes leurs frontières aux Arabes et aux musulmans qui veulent faire leur vie dans ce pays.

La vaste majorité y vient pour s’y construire un meilleur destin, s’offrir de plus grandes possibilités pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Cette ouverture doit être maintenue.

Sans que ces réflexions permettent de tout résoudre, elles indiquent toutefois la nécessité pour les Américains de se donner une stratégie globale envers une région du monde névralgique pour leur intérêts.

Seule une action volontaire, d’ordre économique, politique et culturel, axée sur des résultats probants, pourra accroître les chances des Américains (et, ce faisant, des Canadiens) de retrouver la sécurité qu’ils chérissent tant.

11 septembre : une haine née de l’échec

Le Devoir, 10 novembre 2001

Plusieurs explications ont été lancées ces dernières semaines pour comprendre les motivations des militants islamistes radicaux, notamment ceux ayant commis les attentats du 11 septembre. L’horreur des événements et leur impact sur nos vies ont en effet incité plusieurs à chercher des explications sur ce qui amène des hommes en apparence normaux à entretenir une telle haine de la société américaine et occidentale.

Il y a selon nous trois grands facteurs qui, dans le monde arabo-musulman actuel, peuvent permettre de mieux saisir le contexte pouvant expliquer de tels gestes violents. Ces facteurs sont d’ordre culturel, historique et sociopolitique.

Premièrement, l’islamisme, y compris sa forme radicale, doit être compris à l’intérieur du processus de modernisation, s’identifiant en fait à une occidentalisation, touchant les pays arabes et musulmans après l’expansion européenne, qui n’a cessé de se poursuivre depuis deux siècles.

Le contexte dans lequel agit l’islamisme est celui de la rupture de l’ordre politique et communautaire traditionnel. En fait, la modernisation en islam n’a pas été suscitée de l’intérieur, mais s’est imposée à la suite de l’expansion mondiale de la culture occidentale depuis le XVIIIe siècle. À mesure que s’est accentuée la modernisation s’est accru le fossé entre les doctrines traditionnelles et les nouvelles valeurs qui sous-tendent le processus de modernisation. Pour les jeunes en particulier, cette réalité suscite un inconfort important, ceux-ci ayant à la fois un pied dans le monde ancien, un autre dans un monde nouveau.

Pour combler ce fossé ont pris forme différentes idéologies, certaines prônant un rapprochement avec les idées européennes, d’autres favorisant un retour en force aux seules traditions culturelles anciennes. (La nuance entre les deux courants n’est pas toujours claire: comme la laïcité, la séparation du religieux et du politique, n’existe pas formellement en islam, l’expression politique emprunte sans gêne au langage religieux et vice-versa.)

Malgré tout, l’islamisme ne constitue pas un mouvement de réaffirmation religieuse, mais un phénomène socio-politique, lié essentiellement à une menace d’acculturation et à des problèmes politiques et socio-économiques persistants, voire s’aggravant.

Une adaptation plus difficile qu’ailleurs
Deuxièmement, la réaction à cette situation et au sentiment de déclassement qui s’ensuit est plus difficile en monde arabo-musulman. D’une part, les Arabes et l’islam ont déjà été la civilisation dominante, celle apportant l’avancement de la connaissance et le progrès; d’autre part, l’islam constitue la dernière religion révélée, le « sceau des prophéties », celle qui devrait, selon les islamistes, avoir prééminence. Pour eux, accepter la domination occidentale, c’est abdiquer cet héritage et tourner le dos à l’histoire.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger la frustration ressentie face à la présence et à la domination d’un État juif en pleine Palestine, alors qu’historiquement les juifs, comme les chrétiens d’ailleurs, avaient plutôt statut de dhimmis (minorités) en terre d’islam. Cette animosité envers les juifs notamment est fortement alimentée par les médias, voire le système d’éducation, qui n’ont de cesse de vilipender les juifs et de donner foi à toutes les rumeurs de complot de l’État hébreu.

Islam et contestation politique
Troisièmement, en plus de se poser, pour les islamistes, comme une panacée au problème, crucial, de l’identité, l’islam devient le fer de lance de la contestation politique et sociale. Tous les maux, tous les revers, continuels, affectant le monde musulman depuis quelques siècles dérivent, finalement, d’une déviation dans l’application du message coranique stricto sensu. Revenir à l’islam originel, c’est donc se remettre sur le droit chemin, celui qui a fait de l’islam la religion dominante.

Quels sont ces échecs ? Sur le plan politique: les idées occidentales (socialisme, nationalisme, laïcisme) et les valeurs qu’elle promeut n’ont pas amené, tel que promis, des opportunités accrues. Pire, elles ont été utilisées par des élites corrompues, qui se passent le pouvoir à l’intérieur de la même famille ou de la même caste. Ces idées étrangères ont plutôt, dans les faits, amené la division des musulmans en diverses factions (en États, entre modernistes, traditionalistes, etc.), inexistantes auparavant au sein de l’oumma

Sur le plan économique ensuite : la pauvreté de la majorité se maintient, voire empire, en même temps que l’enrichissement des élites, insensibles devant l’aggravation des inégalités, ce qui va à l’encontre de la justice sociale prônée par l’islam. Sur le plan militaire enfin, par les défaites successives contre Israël, qui découlent en bonne partie de l’appui inconditionnel des Américains à l’État juif.

Devant ces réalités, l’islam se révèle maintenant la seule alternative; en effet, il est à la fois din wa douala (religion et État). Lui seul peut assurer aux musulmans la Nahda (renaissance) de la communauté musulmane dans un esprit de justice, de dignité et d’indépendance.

En somme, l’islamisme radical découle d’un long processus historique et d’événements récents. Il témoigne du grand malaise d’une civilisation bousculée par la mondialisation à l’occidentale ; et il signale la difficulté, voire l’échec, des élites arabo-musulmanes à créer une modernité islamique capable de canaliser les espoirs et les craintes de leur jeunesse face aux défis posés par le monde moderne.

La pureté absolue, un danger

Métro, 30 octobre 2001
Politologue, spécialiste de l’intégrisme islamique.

Parmi la masse d’information et d’anecdotes rapportées par les médias depuis les événements tragiques du 11 septembre, il y en a une qui mérite une attention toute particulière.

Il s’agit de la description des funérailles souhaitées par Mohammed Atta, le pilote du premier avion qui s’est écrasé sur le World Trade Center. Celui-ci a en effet laissé une missive dans laquelle il y a décrit le type de cérémonie funéraire qu’il espère recevoir suite à sa mort programmée.

« Je ne veux qu’aucune femme ne soit présente à mes funérailles ni ne visite jamais ma tombe» écrit Atta. Il insiste particulièrement sur sa volonté de n’avoir aucune femme enceinte ni aucune personne «qui n’est pas propre » à la cérémonie. Le spécialiste devant prépare son corps doit, bien sûr, être musulman, porter des gants ne jamais toucher ses parties génitales. (New York Times, 4 octobre 2001.)

Bref, selon Atta, seuls les esprits purs et les corps nettoyés de toute malpropreté ont le droit de se recueillir à sa mémoire.

Cette information jette un éclairage fort intéressant sur les éléments psychologiques ayant amené des hommes apparemment « normaux » à planifier et à commettre de tels gestes meurtriers.

La recherche de la pureté et le retour à une époque lointaine, considérée comme étant plus près de dogme originale, semble bel et bien l’une de ces motivations profondes.

Il s’agit là d’un thème récurrent de l’Histoire, qui dérive souvent d’un sentiment de perte d’identité et de sécurité culturelle. Tout au cours de l’aventure humaine, de nombreux groupes et leaders ont préconisé le retour à la pureté originelle comme solution aux maux affligeant les sociétés.

Avec la confession de Atta, il apparait que c’est un tel état d’esprit qui anime présentement plusieurs militants islamistes. Il est particulièrement frappant d’analyser le sort que ceux-ci réservent aux femmes. Chez les Talibans, particulièrement extrémistes il faut le dire, il n’est pas exagéré d’avancer que la femme n’a à peu près le droit que de respirer et de procréer.

Être de désir (donc impure), elle doit être couverte de la tête aux pieds, ne jamais déranger un homme ni s’adresser à lui si ce n’est que son mari ou un membre de sa proche famille.

Pour les intégristes, qu’ils soient musulmans, chrétiens ou juifs, toute diversité, toute évolution est mal perçu. Comme tout le monde, sans exception, doit se comporter de manière pure, à la manière des premiers adeptes, le comportement prescrit est unique, strictement défini et encadré. Toute déviation est ressentie comme non respect du dogme et est donc condamnable.

Nous le savons, la vie végétale, animale, et humaine est diverse, dans toutes ses manifestations. L’évolution est ainsi qu’il y a mille sortes de fleurs, des animaux en vérité infinie, des humaines de diverses origines et modes de pensée. La tentation intégriste, passée ou actuelle, vise à figer le temps, à aplanir ces différences afin de mettre tout le monde au diapason d’un modèle unique supposé transcendant, débarrassé de toute «impureté» . En ce sens, elle est négation de la vie.

Ben Laden décodé

La Presse, 9 octobre 2001
Politicologue spécialisé en intégrisme islamique, l’auteur travaille en affaires internationales au sein d’une grande entreprise. Il a vécu et voyagé dans plusieurs pays arabes.

S’il n’est aucun doute qu’Oussama ben Laden a déjà pratiquement perdu son combat militaire
contre les États-Unis et l’Occident, il a déjà gagné dans les rues du monde arabo-musulman sa
guerre idéologique contre les Américains et leurs alliés occidentaux et arabes.

Le discours tenu dimanche par l’exilé saoudien reprend en effet des thèmes fort populaires, et très enracinés, dans le monde arabo-musulman. À la faveur des attentats spectaculaires commis en plein sol américain, le 11 septembre, il leur a donné rien de moins qu’un écho planétaire. Pour les masses arabes et musulmanes, le message lancé par le gourou islamiste trouvera donc une bonne résonance, y compris chez les plus modérés, même si la plupart désapprouvent les moyens très violents qui ont été utilisés.
Quels sont ces thèmes, récurrents, véhiculés par ce discours télévisé de ben Laden ?

Le double jeu américain
Le premier thème est celui du double jeu des États-Unis dans le conflit israélo-palestinien. Il n’y a pratiquement pas d’Arabe ou de musulman, même ceux établis chez nous, qui n’exprime pas sa colère et son exaspération face à l’apparente insensibilité, disons plutôt le double standard pratiqué par les États-Unis dans la gestion de ce conflit presque centenaire. (C’est peut-être au début de la colonisation juive en Palestine que fait écho ben Laden en parlant de l’humiliation des musulmans depuis 80 ans.)

Selon la plupart des Arabes et musulmans, les États-Unis sont toujours très prompts à dénoncer les attentats perpétrés par les Palestiniens « lanceurs de pierre » sur des cibles israéliennes. Mais ils se terrent dans le silence absolu quand des Palestiniens sont tués ou humiliés, et ce sur une base quotidienne.

Où sont donc les voix en Occident, déplorent les Arabes, pour condamner les injustices envers les Palestiniens, eux qui n’ont toujours pas d’État, malgré les promesses répétées des Américains, pire, qui se font entre-temps « voler » leurs terres par les Israéliens grâce à leur politique de colonisation en zones dites occupées. (« Personne n’écoute, ni ne s’en soucie, lance ben Laden. Nous n’entendons personne élever la voix, ni bouger le petit doigt. »)

Les Arabes poursuivent en dénonçant vertement l’appellation de terroristes collés aux kamikazes palestiniens. Ils leur opposent le «terrorisme» des Israéliens, cachés derrière le paravent de la sécurité d’État. Ces derniers ne pratiquent-ils pas des exactions continues contre les opposants à leur politique, exactions qui vont non seulement à l’emprisonnement, mais jusqu’à la destruction des maisons des familles abritant des membres de réseaux identifiés comme coupables de violence.

Cette alliance américano-israélienne, sans faille depuis plus de 50 ans, se manifeste principalement sur les plans militaire et politique. Les médias arabes n’ont de cesse de rappeler que les armes israéliennes utilisées contre les «combattants de la liberté» palestiniens sont fournies par les États-Unis, sans qui Israël serait à main égale face aux Palestiniens, sinon réduite à néant.

Alliance politique également: que ferait Israël sans le soutien de la première puissance mondiale, qui utilise sa propagande et ses moyens pour bloquer toute condamnation de l’État juif, par exemple à l’Organisation des nations unies ou qui appuie l’absence d’ouverture de l’État hébreu envers les revendications palestiniennes ?

Cette perception d’un appui indéfectible et aveugle des Américains va si loin et est si ancrée dans les esprits que, pour nombre d’Arabes, même parmi ses élites, les attentats du 11 septembre ne sont qu’un autre épisode d’un complot sioniste permanent visant à discréditer les Arabes pour mieux les oppresser.

Cette interprétation a été reprise a satiété par la presse arabophone depuis les attentats. Elle a
également été utilisée par le père, avocat du Caire, de Mohammed Atta, celui que l’on croit être le pilote et l’un des cerveaux des attentats contre le World Trade Center. M. Atta père attribue au Mossad, les services secrets israéliens, la responsabilité des événements (Newsweek, 1er octobre 2001).

L’islam attaqué
Deuxième thème: la présence des «infidèles» en terre d’islam et leur volonté de combattre la religion musulmane (« Ses symboles religieux ont été attaqués… le moins que l’on puisse dire au sujet de ces gens est qu’ils sont dépravés », dixit ben Laden). Selon une certaine conception, reprise par les islamistes, l’islam constitue, comme dernière religion révélée, le sceau des prophéties, celle qui clôt la «livraison» du message divin.

En s’appuyant sur la sagesse contenue dans le judaïsme et le christianisme, l’islam a donc une prééminence sur les autres croyances. Les « gens du Livre », juifs et chrétiens, doivent accepter que l’islam contient «plus de vérité» divine, d’autant que le message coranique a été livré à Mohammed directement, sans intermédiaire. Cette réalité est prouvée par la gloire qu’a connue le monde arabo-musulman à la suite de la révélation coranique au 7e siècle, alors que l’islam est devenu le phare de la civilisation universelle et qu’il a étendu sa civilisation jusqu’en Chine.

Or, à l’heure actuelle, ce ne sont pas moins que les trois premiers lieux saints de l’islam, soit en Arabie Saoudite, siège de la révélation coranique (La Mecque et Médine) et en Palestine (mosquée Al-Qods de Jérusalem), qui sont « conquis » par les infidèles. L’un par la présence militaire américaine, en place afin de protéger le régime saoudien; le second par la présence juive en Palestine. La volonté occidentale d’en découdre avec l’islam se révèle en Palestine certes, mais aussi en d’autres lieux tenant tête à cette «invasion», notamment en Irak, où l’embargo dirigé par les États-Unis a tôt fait de faire mourir des enfants du pays.

Situation perverse, anormale, d’autant que juifs et chrétiens sont porteurs de valeurs issues de la jahiliyya, la période de noirceur d’avant la venue de l’islam. Seules les techniques peuvent être empruntées à l’Occident, mais non ses valeurs, fondées sur le matérialisme et le paganisme, antithèses de l’adoration absolue que l’Homme doit à Dieu (Allah). Des versets coraniques précis, axés sur la guerre aux infidèles, et repris dans leur sens littéral, servent de justification idéologique à cette lutte présentée comme essentiellement religieuse (un exemple: sourate II, 191).

Les régimes arabes également visés
Troisième thème: la collaboration des régimes arabes alliés aux États-Unis. Plusieurs dirigeants arabes se sentent assurément visés par les propos de ben Laden. Celui-ci a très distinctement déploré l’absence de fatwa (décret religieux venant d’une autorité reconnue, un alim) dénonçant les actions commises par l’alliance israélo-américaine en terre d’islam. (« Nous n’entendons aucune fatwa de la part des dirigeants »). Comme les autorités religieuses sont nommées par le pouvoir politique, les élites dirigeantes actuelles se font objectivement les complices des infidèles et doivent, elles aussi, être combattues.

Cet élément reprend un axe important de la pensée islamiste radicale, qui juge que toutes les sociétés actuelles, autant l’Occident que les régimes arabes qui leur sont acquis, doivent être détruites, puis reconstruites selon les préceptes de l’islam. Celui-ci, qui est à la fois din wa daoula (religion et État), contient toutes les prescriptions nécessaires à l’organisation de la cité. La jihad (guerre sainte) ne doit donc pas être uniquement menée contre l’Occident, mais aussi contre les régimes actuels, jugés inaptes et corrompus, inféodés à l’Occident, la preuve en étant le non règlement du conflit israélo-palestinien et la répression sans vergogne des militants islamistes dans ces pays.

À qui s’adresse donc ce discours ? À deux « publics », pour reprendre des concepts modernes de communication: les masses arabes et musulmanes, afin qu’elles se mobilisent pour défendre l’islam envers ses ennemis, dont ses propres dirigeants; et l’Occident, notamment le peuple américain afin que, potentiellement apeuré par d’autres possibilités d’attentats, il puisse exercer une pression sur ses leaders politiques et faire ainsi cesser la politique d’ignorance et d’humiliation continuelles envers le monde arabe et l’islam.

Un message qui gagnera d’autant en popularité si des civils sont touchés par les frappes américano-britanniques, ce qui ne manquerait pas de poser un risque de déstabilisation de la carte politique actuelle au Moyen-Orient.

Attentats du 11 septembre : un défi pour les spécialistes

La Presse, 19 septembre 2001
Auteur d’un mémoire sur l’intégrisme musulman.

Il apparaît de plus en plus que les attentats du 11 septembre posent, du moins pour l’heure, un défi de compréhension pour les spécialistes du phénomène intégriste. En effet, les origines connues des auteurs des attentats, Arabie saoudite et Émirats arabes unis, pays riches de la péninsule arabique, leur connaissance réelle et pratique des États-Unis et de sa culture, ne correspondent pas aux prototypes usuels du terroiste islamiste.

Les motifs idéologique et religieux semblent donc nettement prédominer sur l’explication socio-économique habituellement utilisée pour comprendre les motivations des adeptes islamistes. Selon cette analyse, la frustration sociale et économique de jeunes ne voyant aucun avenir dans leur pays et aisément embrigadés motivent ceux-ci à user de la violence. Bref, la thèse des « dépossédés » ne tient pas la route.

Rappelons que les auteurs des attentats habitaient des quartiers relativement aisés des États-Unis, menaient une vie ressemblant à celle de millions d’entre nous. Les kamikazes palestiniens, égyptiens ou algériens ayant commis des attentats ces dernières années sur leur territoire étaient au contraire des jeunes hommes d’origine modeste, provenant de bourgades surpeuplés, n’ayant jamais foulé le sol américain.

Seule une enquête approfondie sur la vie et les antécédents des auteurs de l’attentat, et de leur profil socio-économique, permettra de mieux saisir leurs motivations profondes.

Musulmans et Arabes : parlez-nous !

Métro, 18 septembre 2001
Professionel au sein d’une société d’État, l’auteur est marié à une arabophone.

Déjà, il fallait s’en douter, la communauté arabe et musulmane implantée en pays occidentaux, y compris au Québec et à Montréal, se sent lourdement pointée du doigt suite aux attentats du 11 septembre. Injustement stigmatisés lors de l’attentat de l’Oklahoma, commis par un natif américain blanc d’extrême droite, les Arabes et Musulmans sont cette fois intervenus en force, par la voie de leurs leaders, pour rappeler avec fermeté la faussetté de l’équation Arabe = Musulman = terrorisme. Les leaders montréalais de ces communautés n’ont pas fait exception.

Leur intervention, ainsi que celle de nos leaders politiques, tous prompts à condamner toute forme de généralisation, est bien sûr fort bienvenue et a certainement contribué à calmer le jeu. Si bien qu’à part quelques manifestations de préjugés, il n’y a aucun acte de violence à déplorer.

Ces appels à la tolérance devront être maintenus. Pourquoi ? Car les médias, c’est bien normal, passent d’une description générale de l’horreur des attentats à des histoires de cas particuliers des morts et disparus et de l’immense souffrance de leurs proches. Déjà, nous voyons de plus en plus de scènes de pleurs et de vives douleurs occasionnées par ces attentats, d’où émergent chez les affligés et les téléspectateurs des sentiments de désarroi et de colère.

Voilà un bon test des valeurs et fondements de nos sociétés modernes et démocratiques. Chacun sait que nos sociétés prônent des idéaux d’ouverture et de tolérance et que ceux-ci, consacrés comme un des causes du développement accéléré de nos sociétés, sont même consignés en lois.

Mais, au-delà des prononcés de vertus, il faut rappeler que notre société a tout simplement besoin de l’apport de ces nouveaux venus pour assurer notre bien-être économique et social. C’est particulièrement le cas du Canada : un rapport fédéral rappelait récemment la pénurie de main-d’oeuvre, et le péril économique qui nous attend, si le pays n’ouvre pas davantage ses portes aux immigrants. L’immigration arabe et musulmane, en majorité instruite et entrepreneuriale, répond bien à ce besoin et doit donc être maintenue.

Bref, autant en termes de valeurs qui président à nos sociétés que de nécessité économique, nous devons rappeler à nos citoyens arabes et musulmans que le Québec est leur terre, et qu’ils on droit à la sécurité et à se sentir chez eux, comme tous les autres citoyens.

Aussi, au lieu de se replier comme certains dans une attitude par trop défensive, et de s’affairer à compter le nombre d’insultes reçus suite aux événements (de toute manière le fait d’une minorité), nos citoyens d’origine arabe et musulmane seraient mieux avisés d’aller vers les autres et leur montrer qu’ils partagent sans nuance l’indignation populaire.

Un conseil, donc, aux amis arabes et musulmans : ne tombez pas dans le piège de l’isolement, passez outre les préjugés, faites un pas vers vos voisins, amis, collègues et connaissances, bref, montrez que vous partagez avec tous le sentiment de douleur et votre désir de maintenir ici nos valeurs de respect et d’ouverture.