11 septembre : une haine née de l’échec

Le Devoir, 10 novembre 2001

Plusieurs explications ont été lancées ces dernières semaines pour comprendre les motivations des militants islamistes radicaux, notamment ceux ayant commis les attentats du 11 septembre. L’horreur des événements et leur impact sur nos vies ont en effet incité plusieurs à chercher des explications sur ce qui amène des hommes en apparence normaux à entretenir une telle haine de la société américaine et occidentale.

Il y a selon nous trois grands facteurs qui, dans le monde arabo-musulman actuel, peuvent permettre de mieux saisir le contexte pouvant expliquer de tels gestes violents. Ces facteurs sont d’ordre culturel, historique et sociopolitique.

Premièrement, l’islamisme, y compris sa forme radicale, doit être compris à l’intérieur du processus de modernisation, s’identifiant en fait à une occidentalisation, touchant les pays arabes et musulmans après l’expansion européenne, qui n’a cessé de se poursuivre depuis deux siècles.

Le contexte dans lequel agit l’islamisme est celui de la rupture de l’ordre politique et communautaire traditionnel. En fait, la modernisation en islam n’a pas été suscitée de l’intérieur, mais s’est imposée à la suite de l’expansion mondiale de la culture occidentale depuis le XVIIIe siècle. À mesure que s’est accentuée la modernisation s’est accru le fossé entre les doctrines traditionnelles et les nouvelles valeurs qui sous-tendent le processus de modernisation. Pour les jeunes en particulier, cette réalité suscite un inconfort important, ceux-ci ayant à la fois un pied dans le monde ancien, un autre dans un monde nouveau.

Pour combler ce fossé ont pris forme différentes idéologies, certaines prônant un rapprochement avec les idées européennes, d’autres favorisant un retour en force aux seules traditions culturelles anciennes. (La nuance entre les deux courants n’est pas toujours claire: comme la laïcité, la séparation du religieux et du politique, n’existe pas formellement en islam, l’expression politique emprunte sans gêne au langage religieux et vice-versa.)

Malgré tout, l’islamisme ne constitue pas un mouvement de réaffirmation religieuse, mais un phénomène socio-politique, lié essentiellement à une menace d’acculturation et à des problèmes politiques et socio-économiques persistants, voire s’aggravant.

Une adaptation plus difficile qu’ailleurs
Deuxièmement, la réaction à cette situation et au sentiment de déclassement qui s’ensuit est plus difficile en monde arabo-musulman. D’une part, les Arabes et l’islam ont déjà été la civilisation dominante, celle apportant l’avancement de la connaissance et le progrès; d’autre part, l’islam constitue la dernière religion révélée, le « sceau des prophéties », celle qui devrait, selon les islamistes, avoir prééminence. Pour eux, accepter la domination occidentale, c’est abdiquer cet héritage et tourner le dos à l’histoire.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger la frustration ressentie face à la présence et à la domination d’un État juif en pleine Palestine, alors qu’historiquement les juifs, comme les chrétiens d’ailleurs, avaient plutôt statut de dhimmis (minorités) en terre d’islam. Cette animosité envers les juifs notamment est fortement alimentée par les médias, voire le système d’éducation, qui n’ont de cesse de vilipender les juifs et de donner foi à toutes les rumeurs de complot de l’État hébreu.

Islam et contestation politique
Troisièmement, en plus de se poser, pour les islamistes, comme une panacée au problème, crucial, de l’identité, l’islam devient le fer de lance de la contestation politique et sociale. Tous les maux, tous les revers, continuels, affectant le monde musulman depuis quelques siècles dérivent, finalement, d’une déviation dans l’application du message coranique stricto sensu. Revenir à l’islam originel, c’est donc se remettre sur le droit chemin, celui qui a fait de l’islam la religion dominante.

Quels sont ces échecs ? Sur le plan politique: les idées occidentales (socialisme, nationalisme, laïcisme) et les valeurs qu’elle promeut n’ont pas amené, tel que promis, des opportunités accrues. Pire, elles ont été utilisées par des élites corrompues, qui se passent le pouvoir à l’intérieur de la même famille ou de la même caste. Ces idées étrangères ont plutôt, dans les faits, amené la division des musulmans en diverses factions (en États, entre modernistes, traditionalistes, etc.), inexistantes auparavant au sein de l’oumma

Sur le plan économique ensuite : la pauvreté de la majorité se maintient, voire empire, en même temps que l’enrichissement des élites, insensibles devant l’aggravation des inégalités, ce qui va à l’encontre de la justice sociale prônée par l’islam. Sur le plan militaire enfin, par les défaites successives contre Israël, qui découlent en bonne partie de l’appui inconditionnel des Américains à l’État juif.

Devant ces réalités, l’islam se révèle maintenant la seule alternative; en effet, il est à la fois din wa douala (religion et État). Lui seul peut assurer aux musulmans la Nahda (renaissance) de la communauté musulmane dans un esprit de justice, de dignité et d’indépendance.

En somme, l’islamisme radical découle d’un long processus historique et d’événements récents. Il témoigne du grand malaise d’une civilisation bousculée par la mondialisation à l’occidentale ; et il signale la difficulté, voire l’échec, des élites arabo-musulmanes à créer une modernité islamique capable de canaliser les espoirs et les craintes de leur jeunesse face aux défis posés par le monde moderne.

Les commentaires sont clôturés.