Les radicaux radicalisés

La Presse, 10 septembre 2006
Politologue, l’auteur écrit sur le monde arabe et l’islam depuis plus de 20 ans.

Avec l’invasion de l’Irak, George W. Bush et ses idéologues rêvaient de faire essaimer la démocratie, l’état de droit dans les sociétés arabes pour anéantir le terrorisme. L’effet de domino, tant redouté au temps de la guerre froide dans le combat contre les communistes, devait cette fois jouer pleinement en faveur des États-Unis.

À la suite de la victoire des troupes américaines en Irak, les foules auraient accouru dans les rues, embrassé les soldats, donné des roses aux colonels. Quelque temps après l’invasion, la démocratie fleurirait, la liberté de parole et d’association serait un exemple dans la région. Le rêve du « Grand Moyen-Orient », démocratique et producteur de richesses, se mettrait en branle, et rondement. Prochaine étape : la Syrie, avec sa fâcheuse caractéristique d’être un ami de l’Iran.

(L’affaire est certes plus complexe avec les États du Golfe persique, dont le fidèle allié, l’Arabie Saoudite, qui a « fourni » 15 des 19 terroristes du 11 septembre et qui finance la cause wahhabiste dans le monde, un islam fermé aux valeurs occidentales. On opte ici pour des « réformes », et non pour la fin de régime. Cela suffira. Après tout, on s’entend si bien côté pétrole…).

Un scénario cauchemardesque
C’est le plan initial, celui vendu par quelques membres influents de l’administration Bush. Au lieu de ce scénario idyllique, on se retrouve aujourd’hui avec un État irakien éclaté, en pleine guerre civile et religieuse, une Syrie dictatoriale, qui a réaffirmé son rôle dans la région, un Iran frondeur, dont le militantisme chiite et la tentation nucléaire font peur aux alliés américains du Golfe persique ; un Liban autrefois paisible de nouveau plongé dans le feu et le sang et aucune solution en vue du conflit israélo-palestinien.

Si des élections vraiment libres avaient lieu, un grand nombre de pays éliraient des représentants islamistes : ce serait fort probablement le cas en Égypte, en Jordanie, au Maroc, dans les nombreux pays qui affichent des taux de chômage de leur population jeune frisant les 60-75 %.

C’est dire que les conditions qui ont conduit au 11 septembre sont toujours présentes. Pire, l’invasion irakienne a « radicalisé les radicaux » et amené plusieurs modérés à rejoindre les extrémistes dans leur haine des politiques américaines de l’ère Bush.

Déjà très méfiantes face au discours américain concernant les bienfaits de la chute de Saddam, les populations arabophones du Proche-Orient n’ont jamais eu en si piètre estime l’Occident, mais en fait surtout les États-Unis. Elles constatent que la guerre en Irak a amené plus d’insécurité, et même donné un élan au terrorisme, pourtant le but ultime poursuivi par le clan Bush. Bref, pour elles, la guerre en Irak est un désastre, un recul, un enjeu aussi négatif que la gestion américaine du conflit israélo-arabe avec son biais anti-palestinien.

Popularité nulle
Des sondages récents placent les États-Unis à des taux de popularité au plus bas dans la plupart des pays arabes. Par exemple, un sondage effectué en 2004 rapportait que les Égyptiens avaient une vision négative des États-Unis dans une proportion de… 98 %. Même les plus ouverts envers ce pays, qui admirent notamment la puissance technologique et intellectuelle américaine, comprennent bien mal comment Washington a pu se tromper à ce point dans ses actions dans cette zone si stratégique.

Ainsi, dans les émissions de télé et de radio, les écrits et les conversations de café, le désabusement est comble. Pire, la guerre en Irak est vue par la majorité comme une offensive planifiée contre les Arabes et les musulmans.

Seul motif de satisfaction pour ces populations : l’échec de la tentative des Américains de remodeler la région, de leur tentative de domination par démocratie interposée. Certes, si on ne se réjouit pas de vivre au sein de régimes fermés et sclérosés, on ne souhaite pas pour autant la mainmise américaine, par trop intéressée et cupide.

Cinq ans après cette invasion tant décriée, et qui devait les présenter comme des sauveurs auprès des peuples étouffés sous des régimes corrompus, les Américains ont gravement échoué dans leur tentative d’améliorer leur image auprès des Arabes.

Il faudra assurément une nouvelle administration à la Maison-Blanche pour espérer que des progrès sensibles puissent être enregistrés sur ce front.

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