Conférence : Comprendre le 11 septembre 2001

Conférence, Club St-Denis, Montréal, 11 septembre 2006

Bonsoir,

Mon objectif ici ce soir est de vous donner des points de repère pour aborder cette région du monde qu’est la sphère arabe et musulmane, les attentats du 11 septembre 2001 et ceux qui ont suivi, et de vous outiller pour mieux comprendre les prochaines crises qui ne manqueront certainement pas de survenir et impliquant l’islam radical.

La question à laquelle je veux répondre est la suivante : « Pourquoi existe-t-il dans le monde arabe et musulman une apparente antipathie envers les Occidentaux, incitant une minorité à des actions violentes, dont celles du 11 septembre 2001 ? »

Ma présentation, qui durera environ 30 minutes, se divise en trois parties. Dans la première, je présente quelques faits bruts sur le monde arabe et musulman. Dans la deuxième partie, je parle du développement historique de l’intégrisme islamique. Enfin, dans la troisième partie, je propose quelques éléments d’explications sur l’existence du phénomène intégriste à la Al Qaida.

Le monde arabe et musulman : quelques faits bruts
Comme il se doit, commençons par quelques faits bruts sur la région.

-Il y a plus d’un milliard de Musulmans dans le monde. (Il y a environ 1,3 milliard de Chrétiens, le christianisme reste la religion la plus répandue). De ce nombre de Musulmans, environ 250-300 millions sont arabes, dont certains Arabes sont chrétiens, notamment au Liban. Le plus grand pays musulman du monde n’est pas arabe. C’est l’Indonésie, avec 200 millions d’habitants.

En Occident, il y a maintenant environ 25-30 millions de Musulmans (15 millions en Europe, 10 aux États-Unis, concentrés au Michigan, un million au Canada), dont la présence remonte à peine à trois générations. Le Québec est maintenant une terre d’accueil de l’immigration musulmane, si bien que le Maroc et l’Algérie occupent les positions de tête à titre de pourvoyeurs d’immigrants au Québec (France, Chine, Maghreb).

-L’islam est une religion née en Arabie saoudite, au 7e siècle. Le calendrier musulman commence en 632 de notre ère, et est connu sous le nom de l’Hégire, soit l’année où le Prophète Mohammed quitte Médine pour La Mecque. La première ville sainte de l’islam est La Mecque, lieu où les fidèles se dirigent pour la prière (cinq fois par jour), et lieu de pèlerinage que les Musulmans doivent faire, au moins une fois dans leur vie. Les cinq autres obligations du rite musulman sont l’aumône, le jeûne du Ramadan et la plus importante, la profession de foi : «Il n’y a Dieu qu’Allah et Mohamed est le messager d’Allah ».

-L’islam se divise en deux grandes composantes, le sunnisme (88 %) et le chiisme. Cette division provient des débuts de l’islam et découle d’une dispute quant au successeur du Prophète. Le mot « chiite » veut dire partisans d’Ali et rappelle que les adeptes croient que Ali, le gendre du Prophète, est son successeur désigné. Le principal pays chiite est l’Iran, et l’Irak. On rappelle que l’Iran n’est pas un pays arabe, c’est le pays de la civilisation perse, et la langue y est le persan.

La région Moyen-Orient-Maghreb est diverse. Le pays le plus populeux est l’Égypte : 70 millions d’habitants. Il y a des fractions économiques, entre états pétroliers (Golfe persique)- États non pétroliers ; de langue, le Machrek est anglophone, le Maghreb, francophone. Sur le plan économique, c’est une région plutôt pauvre. Elle se dénote par l’absence de liberté (monarchies ou pouvoir héréditaire), un statut de la femme plus traditionnel, un rôle plus grand de la religion.

Une remarque : le danger de la caricature. Bien souvent, surtout quand on connaît moins un domaine, on a tendance à se fier à des images, des caricatures, des idées simples. Comme tout dans la vie, cette région est complexe. Un exemple : quand on se réfère à cette région, on pense souvent à la violence. La réalité se décline autrement. Un rappel : l’affaire des caricatures du Prophète par un journal danois. Les images télé ont montré quelques dizaines d’hommes, qui semblaient enragés, manifester contre l’Occident. Dans la vraie vie, ce n’était qu’une poignée d’individus, sur des pays de millions d’habitants. La vaste majorité des citoyens de ces régions aspirent à une vie normale, digne.

Le développement de l’intégrisme islamique
L’intégrisme islamique n’est pas né d’Oussama ben Laden. Ses racines plongent jusqu’à il y a plus d’un siècle, à la tentative d’une civilisation musulmane, au passé glorieux, de se donner une place dans la géopolitique mondiale dominée par l’Europe, puis par les États-Unis.

Quand Napoléon débarque en Égypte à la toute fin du 18e siècle, il découvre une civilisation qui subit une période de déclin, marquée par l’absence de dynamisme sur le plan intellectuel. Les portes de l’« ijtihad », la recherche personnelle, sont fermées et on considère les règles de la vie comme à peu près définitivement inscrites dans le Coran, le Livre saint des Musulmans, la Sunna, soit les Traditions associées au Prophète Muhammed et le « fiqh », soit la jurisprudence musulmane.

Le climat qui règne en est un plutôt hostile à la nouveauté : peu s’en faut d’être accusé de « bida » (innovation, dans un sens péjoratif). Dans les milieux scolaires, on s’en tient à la répétition des découvertes antérieures, qui sont transmises de génération en génération. On apprend le Coran par coeur et peu de place est faite ni même permise à la création, qui pourrait ébranler les consensus communautaires.

À l’inverse, en Europe, le rationalisme et l’humanisme créent une atmosphère favorable aux nouvelles inventions techniques, qui bouleversent les anciennes structures économiques. Ayant acquis une avance militaire et technologique énorme sur le monde musulman, l’Europe se prépare à fouler en masse les terres musulmanes, contribuant ainsi à l’écroulement de l’empire ottoman (turc) qui règne sur l’ « oumma » (la communauté islamique) depuis 400 ans.

Tout au cours du 19e siècle donc, le thème du retard de la civilisation musulmane sur l’Europe domine la littérature islamique et ce, à mesure que s’accroît l’influence des colonisateurs européens sur le « dar al islam » (la maison de l’islam) par le biais de protectorats et de mandats.

Un des plus connus de ces auteurs qui veut éveiller les consciences est un Afghan, Jamal al-din al-Afghani (1837-1897). Al-Afghani est le premier intellectuel musulman à exprimer intensément sa vive préoccupation à l’égard de la menace morale et politique que pose l’impérialisme européen à l’islam et aux Musulmans et à tenter de secouer Son principal disciple sera l’Égyptien Muhammed Abdou (1849-1905). Abdou posera les jalons d’une certaine modernisation en terre islamique, d’une conciliation entre l’islam traditionnel et la pensée moderne venue d’ailleurs.

A la suite de Mohammed Abdou, un penseur contribuera considérablement à la radicalisation de la pensée conservatrice : Rashid Rida (1865-1935). Ce Syrien d’origine récusera ceux qui veulent, ni plus ni moins, reprendre la route de la pensée occidentale pour assurer le progrès, notamment la séparation de la religion et de l’État.

Ce combat intellectuel, entre les modernistes et les conservateurs, a encore cours aujourd’hui. On pourrait même dire que nous sommes dans un combat frontal, où la pensée conservatrice semble trouver un certain élan.

Puisque l’on parle du 11 septembre, intéressons-nous à la pensée conservatrice, islamiste, avec toutes ses variantes, nihiliste à la ben Laden ou réformiste à la Frères musulmans, en Egypte, devenu parti politique jouant le système électoral.

Rida inspirera en retour un jeune instituteur égyptien, Hassan al-Banna. Au Caire où il étudie et enseigne, Banna se montre très affecté par ce qu’il perçoit être les assauts à la tradition et à l’orthodoxie musulmanes, autant dans la vie de tous les jours (ouverture de bars, entrée de magazines étrangers) qu’au niveau politique et intellectuel. (Il faut rappeler que l’Egypte vit sous la colonisation britannique.) Banna en vient à la conclusion qu’il existe dans son pays un malaise profond, issu de l’éloignement des Musulmans des enseignements véritables et premiers de la foi islamique.

À l’aide d’un groupe d’amis, il décide de répandre le message de l’islam partout où se trouvent des fidèles, autant dans les mosquées, les écoles, les lieux publics. Le temps, selon lui, est à l’action et non plus à l’acceptation passive de la situation actuelle, empreinte de résignation et de vide spirituel. Il faut restaurer l’islam dans le coeur des croyants et c’est à cette mission qu’Hassan al-Banna décide solennellement de consacrer sa vie.

Une vie hachée par son assassinat sur ordre de Nasser en 1949. Voyant son mouvement prendre de l’ampleur, il décide de fonder en 1927-28 une association, les Frères musulmans. L’organisation est plus qu’un mouvement politique : c’est un mouvement social, qui fonde des mosquées, supporte des petites industries, vient en aide aux nécessiteux, fournit du matériel scolaire aux pauvres, etc. Il comble en partie les carences de l’État : c’est exactement ce à quoi sont dues la popularité du Hezbollah, au Liban et l’élection du Hamas en Palestine.

Que prônent les Frères musulmans et les intégristes qui les suivent ? Ni plus ni moins que l’islamisation des pratiques sociales, politiques et économiques, le seul moyen de redresser les pays et les débarrasser des maux qui les accablent. Un seul remède donc, l’islam, compris comme un système total, valable pour tous les temps et tous les lieux. L’islam, en effet, selon les intégristes, est à la foi « din wa daoula », religion et État, et contient toutes les indications pour la conduite des affaires publiques.

Une opposition frontale doit ainsi être menée contre l’intrusion des idéologies et des modes de vie étrangers (mais pas des technologies), qui maintiennent la dépendance des Arabes et Musulmans vis-à-vis l’Occident et ses idéologies séculières.

Son principal disciple sera l’Égyptien Muhammed Abdou (1849-1905). Abdou posera les jalons d’une certaine modernisation en terre islamique, d’une conciliation entre l’islam traditionnel et la pensée moderne venue d’ailleurs.

A la suite de Mohammed Abdou, un penseur contribuera considérablement à la radicalisation de la pensée conservatrice : Rashid Rida (1865-1935). Ce Syrien d’origine récusera ceux qui veulent, ni plus ni moins, reprendre la route de la pensée occidentale pour assurer le progrès, notamment la séparation de la religion et de l’État.

Ce combat intellectuel, entre les modernistes et les conservateurs, a encore cours aujourd’hui. On pourrait même dire que nous sommes dans un combat frontal, où la pensée conservatrice semble trouver un certain élan.

Puisque l’on parle du 11 septembre, intéressons-nous à la pensée conservatrice, islamiste, avec toutes ses variantes, nihiliste à la ben Laden ou réformiste à la Frères musulmans, en Egypte, devenu parti politique jouant le système électoral.

Rida inspirera en retour un jeune instituteur égyptien, Hassan al-Banna. Au Caire où il étudie et enseigne, Banna se montre très affecté par ce qu’il perçoit être les assauts à la tradition et à l’orthodoxie musulmanes, autant dans la vie de tous les jours (ouverture de bars, entrée de magazines étrangers) qu’au niveau politique et intellectuel. (Il faut rappeler que l’Egypte vit sous la colonisation britannique.)

Banna en vient à la conclusion qu’il existe dans son pays un malaise profond, issu de l’éloignement des Musulmans des enseignements véritables et premiers de la foi islamique.

À l’aide d’un groupe d’amis, il décide de répandre le message de l’islam partout où se trouvent des fidèles, autant dans les mosquées, les écoles, les lieux publics. Le temps, selon lui, est à l’action et non plus à l’acceptation passive de la situation actuelle, empreinte de résignation et de vide spirituel.

Il faut restaurer l’islam dans le coeur des croyants et c’est à cette mission qu’Hassan al-Banna décide solennellement de consacrer sa vie. Une vie hachée par son assassinat sur ordre de Nasser en 1949.
Voyant son mouvement prendre de l’ampleur, il décide de fonder en 1927-28 une association, les Frères musulmans. L’organisation est plus qu’un mouvement politique : c’est un mouvement social, qui fonde des mosquées, supporte des petites industries, vient en aide aux nécessiteux, fournit du matériel scolaire aux pauvres, etc. Il comble en partie les carences de l’État : c’est exactement ce à quoi sont dues la popularité du Hezbollah, au Liban et l’élection du Hamas en Palestine.

Que prônent les Frères musulmans et les intégristes qui les suivent ? Ni plus ni moins que l’islamisation des pratiques sociales, politiques et économiques, le seul moyen de redresser les pays et les débarrasser des maux qui les accablent. Un seul remède donc, l’islam, compris comme un système total, valable pour tous les temps et tous les lieux.

L’islam, en effet, selon les intégristes, est à la foi « din wa daoula », religion et État, et contient toutes les indications pour la conduite des affaires publiques.

Une opposition frontale doit ainsi être menée contre l’intrusion des idéologies et des modes de vie étrangers (mais pas des technologies), qui maintiennent la dépendance des Arabes et Musulmans vis-à-vis l’Occident et ses idéologies séculières.

La montée des Frères musulmans et des intégristes en général ne se fait pas dans un vacuum. Des conditions spécifiques l’expliquent. Notamment, des changements importants au visage économique et social des pays arabes et musulmans. Depuis 50 ans, il y a mouvement d’urbanisation accéléré, souvent sauvage; écart croissant entre les riches et les pauvres; diminution du pouvoir d’achat des travailleurs, sans compter la croissance démographique, qui ronge les acquis du développement.

À ces écueils économiques s’ajoutent des événements politiques, pour lesquels les Occidentaux ont une très grande responsabilité. Il y a d’abord, tel que mentionné, la colonisation européenne : par les accords Sykes-Picot de 1916 entre la France et la Grande-Bretagne, des États artificiels sont crées : Arabie saoudite (1932), Liban (1932), Syrie (1946), Jordanie, autant d’États qui n’avaient nulle existence auparavant, et où des communautés vivant à part sont contraintes de se partager le pouvoir au sein d’une structure méconnue, l’État nation moderne. Le cas du Liban est particulièrement significatif à cet égard, avec des communautés sunnite, chiite, chrétienne, druze et autres, avec des vues divergentes. Résultat : un État faible, dominé par l’OLP dans les années 80, puis par le Hamas récemment.

De manière toute aussi déterminante, il y a en 1948 la création de l’État d’Israël, qui répond à une promesse anglaise (déclaration Balfour de 1917) promettant un « foyer national juif » en Palestine. Même si cet État est entériné officiellement par l’ONU, et que les Arabes se font offrir un État, ils refusent le plan de partage, partent en guerre, mais l’État hébreu sort nettement victorieux. Il y aura d’autres guerres, en 1956, en 1967, en 1973, en 1982 et 2006, preuve que cette décision, remontant en 1948, n’est tout simplement pas encore avalée par l’ensemble des pays arabes et musulmans.

La guerre de 1967 sera particulièrement déterminante dans la montée du mouvement islamiste. C’est que les troupes arabes subissent une véritable raclée. Une défaite qui est d’autant plus amère que la propagande arabophone prédit une victoire rapide et décisive. Or, non seulement Israël emporte une victoire rapide et nette, elle s’étend sur maints territoires autrefois sous égide arabe : Cisjordanie et Gaza (les territoires occupés), Golan (Syrie) et Sinaï (Egypte).

Les adeptes de radicalisme islamique voient cela comme une catastrophe, une profonde humiliation, un signe du ciel que des changements significatifs doivent survenir chez les Musulmans, en somme qu’ils doivent retourner aux enseignements de l’islam pour retrouver leur puissance d’antan.

Ces contrecoups politiques répétés, de même que la répression systématique que subit le mouvement islamiste dans la plupart des pays arabes, feront germer une idéologie encore plus radicale. C’est le berceau de l’idéologie d’al Qaida. Un penseur émerge alors comme le nouveau théoricien de l’islamisme, qui va redéfinir l’idéologie islamiste et la stratégie à adopter face au pouvoir politique dominant. Cet homme est encore aujourd’hui le grand théoricien de l’intégrisme radical, nihiliste : Sayyid Qutb (1906-1966). Ben Laden lit et s’inspire de S.Qutb.

L’élément central de la pensée de Qutb est le concept de « jahiliyya », c’est-à-dire l’ignorance de la Direction divine de la période d’avant la naissance de l’islam au 7e siècle de notre ère, de même que le thème de l’État islamique et de la révolution par le djihad (guerre sainte).

Selon lui, le monde actuel gît dans un gouffre spirituel et moral. La jahiliyya règne dans tous les aspects de la vie moderne, autant en Occident que dans le monde musulman, ce dernier étant empêtré dans une mauvaise conception de l’islam qu’il faut bouleverser radicalement. Pour anéantir la société impie, il importe, dans un premier temps, de s’en retirer (ben Laden dans ses grottes), afin de se préparer à une deuxième étape, offensive, celle du djihad (attentats du 11 septembre) pour combattre les ennemis, ceux qui bloquent le projet d’islamiser la société et imposer la Charia, la Loi islamique, comme l’a fait le Prophète à Médine (l’Hégire) lors de son retour victorieux à La Mecque.

Deux choix se posent aux Musulmans : l’adoration des hommes ou celle de Dieu. La voie à suivre n’est pas celle de l’ « étapisme », mais la voie révolutionnaire, au renversement des structures politiques mondiales actuelles.

Qutb subira lui aussi la répression nassérienne : comme Banna, il sera tué, pendu en 1966. La pensée de Qutb fournit une justification idéologique et religieuse, cette fois à la violence politique ouverte commise au nom de l’islam.

Si un islamisme modéré se développe et perdure jusqu’à maintenant, composé de gens voulant islamiser la société mais sans la bouleverser, et en jouant le jeu électoral, les années 80 et 90 sont toutes aussi riches que les décennies antérieures en événements permettant aux radicaux de se mobiliser davantage.

Il y a d’abord la Révolution islamique en Iran (1979).

Pour la première fois, des propagateurs d’un islam politique, revendicateur, prennent le pouvoir en pays musulman. Même si cette révolution se passe dans le monde chiite, la branche minoritaire de l’islam, elle n’en produit pas moins une onde de choc favorable à la poussée intégriste dans le monde sunnite, représentant environ 90 % des fidèles.

Il y a ensuite la paix séparée de l’Égypte avec Israël. Sous le parapluie américain, le président Sadate signe en 1979 les accords de Camp David, qui permettent au pays de recouvrer le désert du Sinaï en échange de la reconnaissance de l’État hébreu.

Pour les radicaux, il s’agit d’un pacte inacceptable avec le camp sioniste (Israël, qui a férule sur le troisième lieu saint de l’islam, Jérusalem) et impérialiste (États-Unis) et la consolidation du mythe très en vogue en terre arabo-islamique voulant que les États-Unis soient dominés par les Juifs. Sadate paiera le prix de cette paix : invoquant la trahison, un militant islamiste l’assassine en plein défilé militaire, en octobre 1981.

Et il y a l’Afghanistan. Si la Révolution iranienne de 1979 s’est faite de façon pacifique, le djihad armé peut proclamer, 10 ans plus tard, un premier gain décisif : le retrait des forces « impies », les Russes, rien de moins qu’une des premières puissances militaires de la planète, en terre d’islam. La fortune d’Oussama ben Laden, héritier d’un riche constructeur d’Arabie, est un élément central expliquant cette victoire.

C’est un événement important. Dans cet Afghanistan presque sans État et abandonné à une faction islamiste rétrograde (les Talibans), il confirme aux islamistes radicaux leur capacité à faire triompher l’islam contre les puissances étrangères.

En ce début des années 90 donc, l’islamisme radical est désormais doté d’une infrastructure militaire et terroriste, élaboré par la guérilla contre les Russes et capable de rassembler, dans un même lieu, une armada d’hommes fanatisés, venant de tous les coins du monde arabe et musulman, et embrigadés par une mystique mêlant le religieux et le fusil.

Les raisons de s’attaquer à l’Occident et particulièrement aux États-Unis, première puissance politique et économique, ne manquent certes pas du point de vie islamiste. Outre les éléments déjà cités, les « infidèles » n’occupent-ils pas les premiers lieux saints de l’islam, l’Arabie saoudite, berceau de la religion musulmane, par la présence de troupes américaines depuis la guerre du Golfe de 1991. Il y a le cas d’Israël, qui fait subir quotidiennement son humiliante répression dans les territoires occupés, images effrayantes relayées par les nouvelles chaînes arabes du Golfe persique.

Sans compter la suffocation engagée contre l’Irak par les embargos contre ce pays, et qui contribuent à la mort d’enfants.

Or, si tout cela existe, un fil conducteur : les États-Unis, qui ne s’intéressent à la région que pour deux choses : le pétrole et la sécurité d’Israël.

Contrairement à d’autres groupuscules intégristes forts en propagande, mais faibles en actions, Oussama ben Laden et son organisation mettent donc leur djihad à exécution et débutent une série d’actions contre des cibles américaines, militaires et civiles : attentats du World Trade Center (New York) en 1993, déjà en plein territoire américain ; cibles militaires à Riyadh (Arabie saoudite), en 1995 ; ambassades américaines en Afrique, en 1998 ; attentats contre le navire USS Cole (Yémen), en 2000 ; puis le 11 septembre 2001.

Les événements du 11 septembre 2001 auront donc fait passer l’islamisme radical, plus d’un siècle après sa fermentation, du statut d’épiphénomène de la géopolitique mondiale à celui de vecteur politique central menaçant la paix et la sécurité dans le monde. Phénomène politique représentant l’état d’esprit d’une frange des musulmans, il ne pourra être amenuisé que par des actions à court et long terme permettant, essentiellement, d’assurer une vie plus digne à la majorité des citoyens de ces pays et un changement de dogmes et de valeurs chez les Musulmans plus appropriés au contexte actuel.

Comprendre l’intégrisme islamique
L’horreur des événements du 11 septembre et son impact sur nos vies ont incité plusieurs à chercher des explications sur ce qui amène des hommes en apparence normaux à entretenir une haine de la société américaine et occidentale et à commettre des attentats, au mépris de leur propre vie.

Il y a selon nous trois grands facteurs qui, dans le monde arabe et musulman, peuvent permettre de saisir le contexte et les motivations pouvant expliquer de tels gestes violents.

Premièrement, l’islamisme doit être compris à l’intérieur du processus de modernisation (s’identifiant à une occidentalisation) touchant les pays arabes et musulmans suite au contact avec l’Occident, qui n’a cessé de s’accélérer depuis deux siècles. Aussi, mouvement de réaffirmation religieuse ou spirituel, mais plutôt comme un phénomène ayant cours dans un environnement changeant sous le poids de la pénétration massive d’une culture exogène, avec des codes de valeurs différents, voire contradictoires.

L’islamisme est donc avant tout un phénomène sociopolitique, une forme de « résistance » face à un monde en continuel bouleversement et qu’on ne contrôle pas.

Pour les jeunes en particulier, cette réalité suscite un inconfort important, une forme de « schizophrénie culturelle », ceux-ci ayant un pied dans le monde ancien, un autre dans le monde moderne. Pour combler ce malaise ont pris forme différentes idéologies, certaines prônant un rapprochement avec les idées européennes, à la source de cet ébranlement, d’autres favorisant un retour en force aux traditions culturelles anciennes, au moment où l’islam était la civilisation dominante.

Deuxièmement, la réaction à cette situation et au sentiment de « déclassement » qui s’ensuit est plus difficile en monde arabe et musulman. D’une part, les Arabes et l’islam ont déjà été la civilisation dominante, celle de la connaissance et du progrès (7e-12e siècle). D’autre part, l’islam constitue la dernière religion révélée, selon les musulmans le « sceau » des prophéties, celle qui devrait, selon les islamistes, avoir prééminence. Pour eux, accepter la domination occidentale, c’est abdiquer cet héritage, tourner le dos à l’histoire, pire trahir Dieu.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger la frustration ressentie face à la présence et à la domination d’un État juif en Palestine, alors qu’historiquement les Juifs, comme les Chrétiens d’ailleurs, avaient plutôt été les « dhimmis », les minorités protégées en terre d’islam.

Troisièmement, en plus de se poser comme une panacée au problème, crucial, de l’identité, l’islam devient le fer de lance du changement radical face à une Histoire qui n’a pas épargné les Musulmans depuis deux siècles.

Quels sont ces échecs de l’Histoire ? Sur le plan économique : la pauvreté se maintient, voire empire, en même temps que l’enrichissement des élites, ce qui va à l’encontre de la justice sociale prônée par l’islam.

Sur le plan politique : les idées occidentales (socialisme, nationalisme, laïcisme) et les valeurs qu’elles promeuvent n’ont pas amené, tel que promis, des opportunités accrues, un développement vers le haut. Pire, le supposé développement profite à des élites dites corrompues, qui se passent le pouvoir à l’intérieur de la même famille ou de la même caste.

Sur le plan militaire enfin, par les défaites successives contre Israël, qui découlent en bonne partie de l’appui inconditionnel des Américains à l’État juif, chose normale puisque les États-Unis sont dominés par les Juifs selon les islamistes. Une « alliance américano-sioniste » qui fait une guerre ouverte à l’islam.

Et ce qui va se révéler le catalyseur de cette frustration larvée, de ce désabusement est l’islam, qui fournit un langage idoine à cette fin, notamment à travers le concept de djihad et l’utilisation hors contexte de versets du Coran, plutôt négatifs contre les Juifs et les Chrétiens, et en s’appuyant sur certains pans de l’Histoire, notamment les Croisades. Seul l’islam peut assurer aux Musulmans la « nahda », la renaissance de la communauté musulmane dans un esprit de dignité et d’indépendance.

L’islamisme radical témoigne d’un grand malaise d’une civilisation passablement bousculée par la mondialisation à l’occidentale. Et il signale la difficulté, voire l’échec, des élites et des États arabes et musulmans à créer une modernité islamique capable de canaliser les espoirs de leur population face aux défis posés par le monde d’aujourd’hui.

Peut-il y avoir d’autres 11 septembre ? La réponse est clairement oui. Comme on l’a vu, le malaise de la société musulmane, qui explique cet intégrisme minoritaire, n’est pas disparu. Les éléments qui l’alimentent sont toujours présents, quelques deux cents ans après les premières incursions occidentales en terre d’islam.

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