Ben Laden décodé

La Presse, 9 octobre 2001
Politicologue spécialisé en intégrisme islamique, l’auteur travaille en affaires internationales au sein d’une grande entreprise. Il a vécu et voyagé dans plusieurs pays arabes.

S’il n’est aucun doute qu’Oussama ben Laden a déjà pratiquement perdu son combat militaire
contre les États-Unis et l’Occident, il a déjà gagné dans les rues du monde arabo-musulman sa
guerre idéologique contre les Américains et leurs alliés occidentaux et arabes.

Le discours tenu dimanche par l’exilé saoudien reprend en effet des thèmes fort populaires, et très enracinés, dans le monde arabo-musulman. À la faveur des attentats spectaculaires commis en plein sol américain, le 11 septembre, il leur a donné rien de moins qu’un écho planétaire. Pour les masses arabes et musulmanes, le message lancé par le gourou islamiste trouvera donc une bonne résonance, y compris chez les plus modérés, même si la plupart désapprouvent les moyens très violents qui ont été utilisés.
Quels sont ces thèmes, récurrents, véhiculés par ce discours télévisé de ben Laden ?

Le double jeu américain
Le premier thème est celui du double jeu des États-Unis dans le conflit israélo-palestinien. Il n’y a pratiquement pas d’Arabe ou de musulman, même ceux établis chez nous, qui n’exprime pas sa colère et son exaspération face à l’apparente insensibilité, disons plutôt le double standard pratiqué par les États-Unis dans la gestion de ce conflit presque centenaire. (C’est peut-être au début de la colonisation juive en Palestine que fait écho ben Laden en parlant de l’humiliation des musulmans depuis 80 ans.)

Selon la plupart des Arabes et musulmans, les États-Unis sont toujours très prompts à dénoncer les attentats perpétrés par les Palestiniens « lanceurs de pierre » sur des cibles israéliennes. Mais ils se terrent dans le silence absolu quand des Palestiniens sont tués ou humiliés, et ce sur une base quotidienne.

Où sont donc les voix en Occident, déplorent les Arabes, pour condamner les injustices envers les Palestiniens, eux qui n’ont toujours pas d’État, malgré les promesses répétées des Américains, pire, qui se font entre-temps « voler » leurs terres par les Israéliens grâce à leur politique de colonisation en zones dites occupées. (« Personne n’écoute, ni ne s’en soucie, lance ben Laden. Nous n’entendons personne élever la voix, ni bouger le petit doigt. »)

Les Arabes poursuivent en dénonçant vertement l’appellation de terroristes collés aux kamikazes palestiniens. Ils leur opposent le «terrorisme» des Israéliens, cachés derrière le paravent de la sécurité d’État. Ces derniers ne pratiquent-ils pas des exactions continues contre les opposants à leur politique, exactions qui vont non seulement à l’emprisonnement, mais jusqu’à la destruction des maisons des familles abritant des membres de réseaux identifiés comme coupables de violence.

Cette alliance américano-israélienne, sans faille depuis plus de 50 ans, se manifeste principalement sur les plans militaire et politique. Les médias arabes n’ont de cesse de rappeler que les armes israéliennes utilisées contre les «combattants de la liberté» palestiniens sont fournies par les États-Unis, sans qui Israël serait à main égale face aux Palestiniens, sinon réduite à néant.

Alliance politique également: que ferait Israël sans le soutien de la première puissance mondiale, qui utilise sa propagande et ses moyens pour bloquer toute condamnation de l’État juif, par exemple à l’Organisation des nations unies ou qui appuie l’absence d’ouverture de l’État hébreu envers les revendications palestiniennes ?

Cette perception d’un appui indéfectible et aveugle des Américains va si loin et est si ancrée dans les esprits que, pour nombre d’Arabes, même parmi ses élites, les attentats du 11 septembre ne sont qu’un autre épisode d’un complot sioniste permanent visant à discréditer les Arabes pour mieux les oppresser.
Cette interprétation a été reprise a satiété par la presse arabophone depuis les attentats. Elle a
également été utilisée par le père, avocat du Caire, de Mohammed Atta, celui que l’on croit être le pilote et l’un des cerveaux des attentats contre le World Trade Center. M. Atta père attribue au Mossad, les services secrets israéliens, la responsabilité des événements (Newsweek, 1er octobre 2001).

L’islam attaqué
Deuxième thème: la présence des «infidèles» en terre d’islam et leur volonté de combattre la religion musulmane (« Ses symboles religieux ont été attaqués… le moins que l’on puisse dire au sujet de ces gens est qu’ils sont dépravés », dixit ben Laden). Selon une certaine conception, reprise par les islamistes, l’islam constitue, comme dernière religion révélée, le sceau des prophéties, celle qui clôt la «livraison» du message divin.

En s’appuyant sur la sagesse contenue dans le judaïsme et le christianisme, l’islam a donc une prééminence sur les autres croyances. Les « gens du Livre », juifs et chrétiens, doivent accepter que l’islam contient «plus de vérité» divine, d’autant que le message coranique a été livré à Mohammed directement, sans intermédiaire. Cette réalité est prouvée par la gloire qu’a connue le monde arabo-musulman à la suite de la révélation coranique au 7e siècle, alors que l’islam est devenu le phare de la civilisation universelle et qu’il a étendu sa civilisation jusqu’en Chine.

Or, à l’heure actuelle, ce ne sont pas moins que les trois premiers lieux saints de l’islam, soit en Arabie Saoudite, siège de la révélation coranique (La Mecque et Médine) et en Palestine (mosquée Al-Qods de Jérusalem), qui sont « conquis » par les infidèles. L’un par la présence militaire américaine, en place afin de protéger le régime saoudien; le second par la présence juive en Palestine. La volonté occidentale d’en découdre avec l’islam se révèle en Palestine certes, mais aussi en d’autres lieux tenant tête à cette «invasion», notamment en Irak, où l’embargo dirigé par les États-Unis a tôt fait de faire mourir des enfants du pays.

Situation perverse, anormale, d’autant que juifs et chrétiens sont porteurs de valeurs issues de la jahiliyya, la période de noirceur d’avant la venue de l’islam. Seules les techniques peuvent être empruntées à l’Occident, mais non ses valeurs, fondées sur le matérialisme et le paganisme, antithèses de l’adoration absolue que l’Homme doit à Dieu (Allah). Des versets coraniques précis, axés sur la guerre aux infidèles, et repris dans leur sens littéral, servent de justification idéologique à cette lutte présentée comme essentiellement religieuse (un exemple: sourate II, 191).

Les régimes arabes également visés
Troisième thème: la collaboration des régimes arabes alliés aux États-Unis. Plusieurs dirigeants arabes se sentent assurément visés par les propos de ben Laden. Celui-ci a très distinctement déploré l’absence de fatwa (décret religieux venant d’une autorité reconnue, un alim) dénonçant les actions commises par l’alliance israélo-américaine en terre d’islam. (« Nous n’entendons aucune fatwa de la part des dirigeants »). Comme les autorités religieuses sont nommées par le pouvoir politique, les élites dirigeantes actuelles se font objectivement les complices des infidèles et doivent, elles aussi, être combattues.

Cet élément reprend un axe important de la pensée islamiste radicale, qui juge que toutes les sociétés actuelles, autant l’Occident que les régimes arabes qui leur sont acquis, doivent être détruites, puis reconstruites selon les préceptes de l’islam. Celui-ci, qui est à la fois din wa daoula (religion et État), contient toutes les prescriptions nécessaires à l’organisation de la cité. La jihad (guerre sainte) ne doit donc pas être uniquement menée contre l’Occident, mais aussi contre les régimes actuels, jugés inaptes et corrompus, inféodés à l’Occident, la preuve en étant le non règlement du conflit israélo-palestinien et la répression sans vergogne des militants islamistes dans ces pays.

À qui s’adresse donc ce discours ? À deux « publics », pour reprendre des concepts modernes de communication: les masses arabes et musulmanes, afin qu’elles se mobilisent pour défendre l’islam envers ses ennemis, dont ses propres dirigeants; et l’Occident, notamment le peuple américain afin que, potentiellement apeuré par d’autres possibilités d’attentats, il puisse exercer une pression sur ses leaders politiques et faire ainsi cesser la politique d’ignorance et d’humiliation continuelles envers le monde arabe et l’islam.

Un message qui gagnera d’autant en popularité si des civils sont touchés par les frappes américano-britanniques, ce qui ne manquerait pas de poser un risque de déstabilisation de la carte politique actuelle au Moyen-Orient.

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