Ben Laden et Takfir : la même mouvance islamiste

Le Devoir, 10 octobre 2001
Politicologue, spécialiste en affaires internationales au sein d’une grande entreprise, l’auteur a écrit un mémoire sur l’intégrisme islamique et publié plusieurs articles à ce sujet depuis 15 ans.

Le discours prononcé par ben Laden depuis l’Afghanistan et diffusé dans le monde entier reprend presque en tous points les mêmes thèmes développés par le groupe Takfir, qui a fait récemment les manchettes en raison du procès de ses membres tenu actuellement en France. C’est ce groupe qui aurait également planifié des attentats terroristes dans le métro de Montréal, en 1998.

Le mouvement Takfir, de son nom arabe complet Al Takfir wal Hijra (Anathème et émigration), est bien connu des milieux de renseignement en Égypte et dans le monde arabe. Il s’inscrit clairement dans la mouvance de l’intégrisme islamiste radical, prônant la violence contre les ennemis de l’islam, y compris les musulmans non ralliés à leur cause.

Plusieurs autres groupes véhiculent une idéologie semblable, qui promeut une rupture complète avec la société moderne actuelle, comme le désire également ben Laden, s’inspirant en cela du prophète Mohamed revenu triomphant à La Mecque au VIIe siècle pour faire la propagation de l’islam.

Takfir est apparu en Égypte, berceau de l’islamisme arabe, au début des années 70, sous l’instigation d’un ingénieur agronome, Chukri Mustafa, un ancien membre des Frères musulmans égyptiens, organisation forte et bien structurée fondée en 1927 par un instituteur, Hassan al-Banna.

L’idéologie du mouvement Takfir est particulière, en ce que ses adeptes considèrent comme impies toutes les institutions actuelles ainsi que l’islam officiel, appuyé par des oulémas (docteurs de la foi) corrompus par le pouvoir établi. Toute la société est donc plongée en pleine jahiliyya, soit la noirceur associée à la période d’avant la venue de l’islam.

Pour éviter la corruption politique et idéologique, il faut donc se retirer de la société, « émigrer » donc (d’où le nom de l’organisation) et créer une nouvelle communauté de croyants véritables. Cette association de vrais fidèles deviendra le fer de lance de l’assaut contre la société actuelle, pour y instaurer la Charia (Loi musulmane).

L’idée avait à l’époque pénétré assez d’esprits pour que des hommes et des femmes s’implantent dans des quartiers délabrés du Caire, capitale de l’Égypte, pour mettre en oeuvre l’idéologie de l’organisation.

L’organisation initiale a toutefois été décapitée vers la fin des années 70. Ayant kidnappé un ancien ministre des Biens religieux et exigeant rançons et libération de prisonniers, le mouvement, déjà sous surveillance, sera démantelé lorsque des sentences de mort seront prononcées et exécutées par les autorités égyptiennes.

Cela n’empêchera pas une organisation de la même mouvance idéologique, Al Jihad, de prendre le relais et de se venger de la violence du pouvoir envers les islamistes radicaux: le 6 octobre 1981, le président égyptien, Anouar El Sadate, est assassiné par balle en plein défilé militaire par un militant d’Al Jihad.

Le mouvement Takfir, comme d’autres se donnant divers vocables, est réapparu dans les années 80 dans certains cercles du Moyen-Orient et du Maghreb, grâce notamment à la ferveur d’islamistes embrigadés lors de la guerre contre les Russes en Afghanistan.

Le départ des Russes a été interprété par nombre de combattants musulmans venus de l’extérieur pour prêter main-forte aux guerriers locaux, dont un certain ben Laden, comme un gain de l’islam contre les infidèles, un signe qu’il fallait étendre le combat sur d’autres fronts, y compris dans le territoire de l’ennemi, principalement au sein de sa principale puissance, les États-Unis.

Un idéologue commun: Sayyid Qutb
Tous ces mouvements radicaux ont un point commun: ils tirent leur inspiration de l’idéologue Sayyid Qutb (1906-1966), véritable théoricien de l’islamisme radical. Ayant vécu aux États-Unis entre 1948 et 1950, Qutb en revient dégoûté par la promiscuité sexuelle et les valeurs matérialistes qui selon lui y prédominent.

En 1964, il publie la bible de l’islamisme radical, Repères sur la route. Il s’agit d’un réquisitoire sans nuance contre la société moderne, plongée dans un gouffre spirituel et moral. Il y prône la souveraineté de Dieu (hakimiyya), qui viendra par le jihad armé, à l’instar du prophète Mohamed, revenu victorieux à La Mecque à la suite de son combat contre les infidèles. (Cette période marque le début du calendrier musulman, l’Hégire).

Selon Qutb, il convient de changer le monde à la faveur de l’islam puritain, débarrassé des valeurs occidentales qui le contaminent et qui expliquent la déchéance de l’oumma (communauté des croyants musulmans). Considéré comme l’instigateur d’un complot visant à renverser le régime, Qutb sera pendu en 1966 par les autorités égyptiennes et élevé au rang de martyr par ses adeptes.

Bien que ses écrits datent de quelques décennies, Sayyid Qutb a laissé une oeuvre qui inspire encore les islamistes radicaux d’aujourd’hui, et particulièrement ceux, idéologues et exécutants, favorisant la réalisation d’actions violentes contre l’Occident.

Les commentaires sont clôturés.