Irak : rancoeur et résignation dans les capitales arabes

La Presse, 20 mars 2003
L’auteur détient une formation de politicologue (Université de Montréal) avec une spécialité portant sur le monde arabe et l’islam.

AU MOMENT où commence la guerre contre l’Irak, quel est le sentiment de la « rue » dans le monde arabe?

Tel que prévu, les populations de plusieurs pays arabes sont descendues dans la rue, ces derniers temps, pour exprimer leur « colère » devant le déclenchement du combat militaire des États-Unis contre le régime actuel de l’Irak et apporter à ce dernier un soutien moral contre l' »hégémonisme » américain.

Déjà, lors des préparatifs de guerre, fin février-début mars, des manifestations importantes avaient été enregistrées entre autres en Égypte et au Maroc, sans compter la solidarité exprimée ouvertement par les Palestiniens pour les « frères » irakiens.

Malgré ces sursauts, il faut se garder de toute conclusion hâtive quant aux effets de ce conflit sur la configuration politique de la région. Lors de la dernière guerre du Golfe, en 1991, ainsi qu’à la suite du déclenchement du soulèvement palestinien (intifada), en septembre 2000, bien des analystes avaient prédit un ressac de la rue arabe, supposée profiter de la fièvre provoquée par ces événements pour venger l’humiliation subie depuis des lustres par des régimes répressifs, ayant majoritairement failli à offrir une vie décente à leur population.

Or, l’état d’esprit actuel des peuples arabophones en est plutôt un de rancoeur et de résignation, l’attaque américaine leur montrant, de nouveau, leur état de faiblesse face à une Amérique impériale déterminée, pensent-ils, à les dominer.

Même si les Arabes forment une entité culturelle de langue et de culture, ils n’ont jamais montré une véritable unité, sinon que de façade, et seulement pour certains enjeux, le principal d’entre eux étant la question palestinienne. Aussi, même si le départ de Saddam est souhaité dans certains pays, surtout des dirigeants, cela ne fera pas des Américains des libérateurs.

Au contraire, les frappes américaines attiseront les sentiments, déjà très aigus, d’antipathie et d’antiaméricanisme en cours dans la majorité de ces pays. Principal élément de ressentiment: la perception, fortement ancrée, de l’hypocrisie de la position américaine dans la gestion du conflit israélo-palestinien.

Une politique de deux poids, deux mesures, soulignent les Arabes, par laquelle le gouvernement américain ferme les yeux sur les exactions d’Israël (largement médiatisées dans le monde arabe) tout en admonestant sans vergogne les dirigeants palestiniens, accusés de terrorisme. Bref, on salue d’un côté l’Israélien Sharon comme « homme de paix » et exige, pour l’autre partie, pourtant dénuée de toute reconnaissance étatique, des réformes drastiques, voire humiliantes.

Fourberie, également, en ce qui concerne l’Irak, cible de la soif pétrolière américaine. Certes, argue-t-on en monde arabe, Saddam est un despote sanguinaire. Mais pourquoi cette obstination à l’encontre d’un homme et de son peuple, déjà affamé par des sanctions qui affectent surtout les plus pauvres, alors que l’on ne bouge pas le petit doigt pour d’autres « dictateurs », en Arabie, en Égypte, en Syrie, à la tête de régimes caractérisés par leur autoritarisme et leur népotisme, le pouvoir se transmettant uniquement au profit d’une même caste familiale?

Un acharnement d’autant plus suspicieux, fait-on valoir, que la coalition pro-guerre invoque le non respect par l’Irak de résolutions onusiennes alors qu’Israël occupe des terres palestiniennes au mépris de nombre de demandes officielles de l’ONU.

Bref, on en veut à une Amérique arrogante, partiale, aux actes contredisant le discours, alliée aveugle d’Israël. Pour ces raisons, les frappes américaines en Irak pourront contribuer à garnir la liste de militants islamistes déterminés à en découdre violemment avec l’Occident.

Mais cette animosité bien sentie pourrait paradoxalement constituer, sur le long terme, un atout pour les États-Unis, en autant qu’ils tirent profit de leur probable victoire rapide pour appuyer la modernisation dans le monde arabe, en instaurant notamment un régime ouvert et transparent en Irak bénéficiant économiquement à la vaste majorité. George W. Bush a dit qu’il ferait de cette guerre une libération pour le peuple irakien. La balle est, plus que jamais, dans son camp.

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