Capture de Saddam Hussein : réaction ambivalente dans le monde arabe

La Presse, 15 décembre 2003
L’auteur, conseiller en affaires internationales, détient une formation de politologue spécialisé sur le monde arable et l’islam (Université de Montréal).

Dans le monde arabe, l’annonce de la capture de Saddam Hussein suscite des réactions mitigées. Sans surprise, cette nouvelle provoque la réjouissance dans certains milieux, notamment au Koweït envahi par les troupes irakiennes au début des années 1990.

Ailleurs toutefois, de Casablanca au Caire en passant par Damas, les reportages, glanés hier sur Al Jazeera et les sites Web francophones et anglophones des principaux médias arabes, indiquent que, si on accueille favorablement l’arrestation d’un dictateur et sa chute finale, on déplore la mise au rancart définitive d’un des derniers symboles de résistance face à l’impérialisme occidental et à Israël et la domination accrue que cela représente des Américains dans la région.

Chose certaine, les évènements d’hier ne laissent personne indifférent dans le monde arabe. Le leader irakien a tout de même été, des décennies durant, à la tête d’un des principaux régimes de la région, d’un pays autrefois des plus modernes et des plus admirés, un homme symbolisant simultanément un espoir de libération et le mal profond qui gangrène cette partie du monde.

Saladin des temps modernes
Se comparant lui-même à Saladin, ce pieux et rude chevalier du Moyen-Âge qui résista aux Croisés, Saddam Hussein a représenté, ces dernières années, pour plusieurs arabophones, l’homme se tenant debout face à un Occident tentaculaire, dédié à usurper les ressources de la région.

Ce mythe a connu son paroxysme lors de la guerre du Golfe de 1990-91. Attisant la méfiance et la colère suscitées par la présence occidentale depuis un siècle, qu’on pense au partage du Moyen-Orient entre Français et Britanniques (accords Sykes-Picot de 1916) ; à la création de l’État d’Israël en 1948 ; à la cinglante défaite arabe contre l’État hébreu en 1967 (et dont on mesure encore les conséquences inextricables aujourd’hui), Saddam faisait figure à ce moment de nouvel porte-étendard du nationalisme arabe. Un homme dans le sillon de Nasser, ce leader égyptien ayant eu l’audace de nationaliser le canal de Suez en 1956, provoquant du coup un conflit armé avec les anciens colonisateurs.

Sa décision de prendre de force le Koweït, même si guidée par des intérêts purement pécuniaires, a soulevé à l’époque la sympathie dans maints pays et consacré le dirigeant irakien comme le nouvel espoir d’unité et de libération du peuple arabe. Considéré comme un baroud d’honneur, son geste téméraire remettait en effet en question, notamment aux yeux des Arabes moins nantis, l’alliance purement intéressée entre les régimes riches mais rétrogrades du Golfe et les Occidentaux, soucieux de maintenir à tout prix leur accès à la richesse pétrolière régionale.

Durement défait cependant par les forces coalisées, le leader irakien était de plus en plus perçu, suite au déclin de son pays en raison de sa mise à l’index par la communauté internationale, pour ce qu’il était devenu en réalité : un dictateur sanguinaire et tyrannique, usurpant le pouvoir pour son profit personnel, ne devant son règne qu’à la peur, bref un tigre de papier fort en discours mais fable en actions. Mais il avait au moins le mérite de s’opposer ouvertement à l’Amérique et attirait au moins en cela un certain capital de sympathie.

Une chance historique
Au total donc, la nouvelle est encaissée avec une certaine résignation, le monde arabe étant maintenant en partie habitué à la défaite de leurs leaders lorsque ceux-ci s’aventurent sur le front militaire.

La majorité aurait au mieux espéré que ce soient les Irakiens eux-mêmes qui s’honorent de la capture et en fassent l’annonce. On n’oublie certes par que le dénouement dévoilé hier est dû à un coup de force d’une puissance impériale étrangère, dont on ne croit pas ou très peu au plaidoyer libérateur et aux bienfaits qu’il proclame (régime de droit, modernisation économique, etc.).

Cette attitude de grande méfiance, au demeurant, doit se comprendre à partir d’une toile de fond plutôt négative pour tout ce qui vient de l’Occident, surtout depuis une vingtaine d’années. Après tout, se convainquent plusieurs Arabes, la pénétration occidentale n’a guère permis de se libérer du sous-développement : l’écart se creuse entre riches et pauvres, la corruption se maintient, l’urbanisation sauvage exclut toute une partie de la masse, le chômage persiste, la démocratie ne perce pas, même l’instruction ne donne pas accès à une vie meilleure.

En somme, une population frustrée, composée surtout de jeunes, ne croit plus aux vertus supposées, émancipatrices des actions étrangères. Si on admire les technologies développées chez nous, on résiste davantage aux idées, qui au surplus exacerbent une grave crise d’identité qui fait le nid de l’islamisme.
La main mise sur Saddam confirme la destitution complète d’un régime tyrannique, mais aussi d’une certaine génération de leaders arabes usant en surabondance d’un discours anti-occidental et la question palestinienne pour tenter d’affermir leur (faible) légitimité.

Elle renforce les Américains dans leur chance historique d’instaurer la confiance dans une relation marquée actuellement du sceau de la rancœur. Plus que jamais, les Américains ont entre les mains non seulement l’avenir d’un pays, voire de toute une région, mais aussi les relations futures entre deux grandes civilisations.

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