Des images d’Israël qui font mal aux juifs de Montréal

Le Devoir, 7 mars 1988

Depuis trois mois, toutes les télévisions du monde rapportent d’Israël un lot d’images accablantes. À l’aube du 40e anniversaire de l’État hébreu, les exactions de soldats israéliens contre les populations civiles dans les territoires occupés ont provoqué une déchirure parmi les Juifs de la diaspora.

Ceux de Montréal, qui sont plus de 100 000, sont aussi bouleversés et déplorent vivement la situation, mais ne veulent pas pour autant retirer leur appui à l’État Juif. Je condamne violemment ce qui se passe en Israël et dans les territoires occupés, déclare Ghila Benesty Sroka directrice-fondatrice de la revue « La Tribune juive », les soldats israéliens ont été formés pour servir dans une grande armée et pour se battre contre une autre armée, et non pour appliquer une politique de la matraque», dit-elle.

Même écho chez Alexis Nouss, journaliste et écrivain. « Déjà, la solidarité à l’égard d’Israël a été ébranlée lors du conflit du Liban en 1982, bien qu’Israël fût en guerre, commente-t-il « En ce moment, cependant, mes frères israéliens commettent des choses qui font mal à voir. Le questionnement n’est plus intellectuel, mais émotionnel ».

Pour Moise Lévy, responsable du département culturel au Centre communautaire juif, les désordres au Moyen-Orient suscite la désolation et le scepticisme. « Nous sommes tous choqués par ce qui se passe. Surtout que l’on ne voit pas comment on pourra endiguer cette vague d’émeutes qui secoue les territoires de Cisjordanie et de Gaza, dit-il. « La situation est grave. Les jeunes Palestiniens sont désemparés. Cela résulte de plusieurs années d’indifférence à l’égard des Palestiniens des territoires, non seulement de la part d’Israël, mais surtout des pays arabes, comme l’a démontré le sommet arabe d’Amman, qui n’a même pas fait référence au problème palestinien. »

Même si tous les Juifs acceptent difficilement les événements actuels, il n’est question de retirer son appui à Israël. Pour Daniel Malca, directeur du Centre Hillel, il n’y a pas que les Israéliens à condamner.

« La Charte de l’OLP ça aussi, c’est insupportable. Cette charte parle de libérer entièrement la Palestine, y compris Israël., rappelle-t-il. On en revient toujours au Même problème, déclare quant à lui Howard Joseph, rabbin de la Synagogue espagnole et portugaise. Les Palestiniens ne reconnaissent pas la présence juive en Israël. Les Palestiniens ne cessent de réclamer un État pour eux, mais ils n’ont jamais dit fermement qu’ils acceptaient l’État israélien.

Le traitement des émeutes par la presse et la télévision fait l’objet d’une condamnation unanime. Les médias ne présentent pas une image objective des évènements souligne le rabbin Joseph « si un Arabe et un Juif fraternise on ne le montre pas, si en revanche, ils se battent, ça passera aux nouvelles ».

Les médias ne mettent l’accent que sur l’aspect sensationnel, et ne s’efforcent pas d’insérer ces événements dans un cadre plus large, estime M. Lévy. C’est un problème complexe, et c’est trop facile de ne blâmer qu’un seul acteur. Il faut rappeler qu’au Liban, pendant 32 mois, il y a eu un siège où les camps palestiniens ont été attaqués par les milices d’Amal : 7 500 morts. Et pourtant, personne ne s’en est ému. »
Pour M. Nouss il y a un double standard appliqué à Israël.

« On n’a jamais vu une politique de répression faire autant la manchette des journaux. Même Haïti n’a pas fait autant de bruit. Pourquoi ? L’Occident semble laver sa mauvaise conscience. L’Occident n’a jamais digéré Auschwitz on se dit qu’Israël peut être aussi abominable que les bourreaux nazis, et ainsi on n’a pas à avoir mauvaise conscience. Cela me bouleverse », ajoute-t-il.

Que réserve l’avenir pour Israël ? « Maintenant que l’abcès est crevé, je pense que tout le monde a compris qu’il faut vite faire quelque chose soutient Ghila Benesty-Sroka, qui s’étonne que les Palestiniens aient attendu aussi longtemps pour se soulever contre l’occupation israélienne.

Le problème selon elle, c’est de savoir avec qui négocier, et quoi négocier. Un des obstacles à la paix, c’est que lorsque des Palestiniens manifestent le désir de négocier, ils sont rapidement exclus du débat, souvent au prix de leur vie », dit-elle.

Rendre les territoires, dans l’état actuel des choses, ce serait décréter automatiquement la mort de l’État d’Israël, affirme Daniel Malca. » La sécurité d’Israël passe en premier lieu. Mais l’État juif doit veiller à ne pas se faire l’instrument de la souffrance d’autres personnes », précise-t-il.

« La génération des Palestiniens née dans les territoires occupés se sent abandonnée et sacrifiée », rappelle M. Nouss « Ça dépasse le domaine du politique. Les jeunes Palestiniens sont prêts à mourir pour promouvoir leur cause. Avec la présence des Palestiniens des territoires aux côtés d’Israël, la situation va bientôt ressembler à celle vécue en Irlande. Ce n’est pas un conflit entre deux États, mais entre deux communautés, sur un même territoire. La solution passe par le dialogue, autant en Israël que n’importe ou ailleurs.

Certes, Israël ne peut négocier avec l’OLP, estime Howard Joseph. Cependant, un coup d’éclat de la part de l’OLP, un peu comme l’action dramatique entreprise par Sadate lors de sa visite à Jérusalem, pourrait faire grandement avancer les choses. Le geste de Sadate a changé les esprits, et si Yasser Arafat décidait enfin de dire oui à Israël, pense le rabbin, les perspectives de paix pourraient s’améliorer.

Les commentaires sont clôturés.