Les communautés arabes et le 11 septembre

Voir, 11 septembre 2003

Détroit, musulman
Les événements du 11 septembre n’ont pas seulement écorché le sentiment de sécurité des Américains. Ils ont aussi rudement mis à l’épreuve la communauté arabe et musulmane. Visite dans les faubourgs tranquilles de l’Iron Belt américain, un brin parano…

Le chauffeur de taxi sort en trombe de sa voiture, traverse sans regarder la rue bondée en cette heure de pointe et agrippe l’assaillant qui a utilisé une clé pour fissurer la portière, probablement choqué qu’on lui ait bloqué la voie de passage réservée aux piétons. Après avoir administré deux taloches bien senties à son assaillant blond aux lunettes fumées, le chauffeur revient tout nerveux à son poste et me mentionne que ce n’est pas à cause du 11 septembre qu’il doit subir passivement l’agressivité de ses concitoyens américains.

Depuis le 11 septembre 2001, pourtant, Rachid, Irakien d’origine vivant aux États-Unis depuis 12 ans, n’a pas subi personnellement de gestes ouvertement antiarabes ou antimusulmans. Mais si l’incident qu’il vient de vivre ne peut être classé comme crime haineux découlant de son appartenance ethnique, des incidents provoqués par la haine raciale, selon les dirigeants des communautés musulmanes, on les recense par milliers depuis deux ans: attaques contre des mosquées, remarques désobligeantes, bousculades, graffitis. Même le sérieux FBI a noté une augmentation de… 1600 % des incidents haineux contre la communauté musulmane en 2001 par rapport à l’an 2000. Si la situation s’est améliorée depuis les derniers mois, elle est loin d’être revenue à la normale, soutient Rana Abbas, directrice des affaires publiques de l’Arab-American Anti-Discrimination Committee (ADC), de Dearborn, en banlieue de Detroit, au Michigan.

Le Michigan abrite la plus importante communauté arabophone hors du Moyen-Orient, soit 300 000 personnes. L’ADC de Detroit (le siège social est situé à Washington) a vu sa vie basculer depuis deux ans. Traitant auparavant une moyenne de deux ou trois cas de discriminations ou d’incidents violents par semaine, l’organisme doit maintenant gérer environ 300 plaintes hebdomadaires, ce qui l’a obligé à faire passer son staff local de deux à cinq personnes. Parmi les cas traités, une dizaine de meurtres attribués à des actions haineuses contre des individus associés, parfois à tort, à la communauté musulmane.

Les cas sont surtout concentrés dans le domaine de l’aviation, mais touchent aussi à tous les secteurs, dont l’emploi, le logement, le milieu scolaire, sans compter les propos diffamatoires dans les médias. Chaque cas est d’ailleurs documenté et fait l’objet d’un rapport écrit. « La communauté arabe et musulmane a subi de graves affronts depuis le 11 septembre, dit Rana Abbas. Nous vivons sans nul doute nos moments les plus difficiles depuis notre présence en Amérique. »

La communauté arabe et musulmane des États-Unis, dont on estime le nombre à environ six ou sept millions de personnes, diffère passablement de sa contrepartie européenne. Formée initialement de commerçants libanais et syriens, la plupart de confession chrétienne, arrivée au pays il y a une centaine d’années, cette communauté est réputée avoir changé pour le mieux le tissu économique et social de l’agglomération de Detroit, profitant de l’essor de l’industrie automobile pour faire sa place. (Un de ses fils, Jacques Nasser, a déjà occupé le poste suprême de Ford il y a quelques années.)

Contrairement à l’immigration européenne, elle constitue une population de gens plus instruits. Les immigrants de cette communauté, de plus en plus de confession musulmane, n’entretiennent pas avec leur nouvelle terre d’accueil le même sentiment de dépossession ressenti par plusieurs en Europe, dont les puissances ont occupé le terreau national.

Dès lors, le patriotisme est bien réel. « Même si je suis musulman et fier de l’être, les États-Unis sont mon pays et ont toute ma loyauté », dit Yahya Hendi, de l’université Georgetown, de Washington, premier imam à temps plein d’une université américaine et premier imam à avoir prononcé la prière d’ouverture du ramadan à la Chambre des représentants. C’était le 15 novembre 2001, quelques semaines après les attentats.

Dans son bureau orné d’une photo de lui avec le président Clinton et d’une autre avec le président Bush, ce lettré musulman d’origine jordanienne s’indigne d’autant de l’opprobre vécu par la communauté que celle-ci favorise dans sa vaste majorité un discours et une attitude inclusive, basée sur le dialogue entre religions. À preuve, les activités interreligieuses, entre juifs, chrétiens et musulmans, se sont grandement accrues ces dernières années, notamment sous l’instigation des leaders musulmans.

Il faut dire que les organismes communautaires arabes et musulmans ont condamné sans nuance les attentats du 11 septembre. Malgré leur forte opposition à la politique américaine au Moyen-Orient, et notamment le soutien indéfectible envers Israël, les dirigeants communautaires se sont indignés que leur culture et leur religion soit utilisées par Al-Qaïda à des fins aussi destructrices. Aussi, ils ont été prompts à organiser diverses actions de soutien auprès des familles des victimes et à se montrer solidaires dans le deuil national.

Pour la communauté, qui a longtemps combattu le préjugé « arabe et islam = terrorisme », les attentats ont ni plus ni moins signifié le retour à la case départ. Bref, un vrai cauchemar.

Le Dr Yahya Mossa Basha est aussi bien placé pour parler de l’impact du 11 septembre sur la communauté musulmane. Propriétaire de cliniques de radiologie dans la région de Detroit, il dévoue sa vie à la défense et à la promotion de l’islam comme religion de paix et pilier de la pluralité américaine. Ce Syrien d’origine, qui a fui tout juste avant le massacre de la ville d’Hama en 1982 par le régime d’Assad père, occupe le poste de président du conseil de l’American Muslim Council, organisation washingtonienne qui a ses entrées à la Maison-Blanche.

Le Dr Basha était à Washington le 11 septembre 2001. Avec quelques collègues, il avait rendez-vous en après-midi avec rien de moins que George W. Bush, pour rappeler au président la force croissante de la communauté musulmane et faire valoir ses griefs, notamment les préjugés associés à cette religion… dont le terrorisme.

« La perception négative de l’islam s’est certes accentuée, nous avons subi du racisme, mais notre activisme des dernières années nous a permis d’obtenir l’appui des principaux dirigeants du pays », dit le Dr Basha, qui soutient que les discours positifs répétés du président sur l’islam ont permis d’éviter de plus grands dérapages. Les doléances faites par les organisations communautaires semblent aussi mieux entendues des autorités, qui veillent à adoucir l’application des lois et règlements et qui ont été actives pour poursuivre les auteurs de crimes haineux.

C’est sur le front des politiques gouvernementales que se mobilise plus que jamais la communauté, fort inquiète des répercussions qu’ont eues les nouvelles mesures de sécurité sur la vie de plusieurs de ses membres. Principale cible: le USA Patriot Act, adopté à la vapeur en octobre 2001, et qui permet entre autres une surveillance accrue du FBI auprès de groupes politiques et religieux soupçonnés de liens avec des organisations terroristes, l’utilisation de tribunaux militaires et un pistage plus rigoureux des étrangers venant en sol américain.

C’est sur cette base que 5000 hommes arabes âgés de 18 à 33 ans entrés au pays depuis 2001 ont été volontairement interrogés par les autorités, souvent sans avocat. Résultat: seulement trois arrestations.

Les événements n’ont pas eu que des effets négatifs. Eide Alawan, Américain né de père syrien et de mère québécoise, occupe à titre bénévole le poste de directeur des affaires publiques du Centre islamique de Detroit. Il mentionne que son organisation n’a jamais autant reçu de demandes de visites, de conférences et de brochures portant sur la culture arabe et l’islam. Ça tombe bien: le Centre est à construire la plus grande mosquée de toute l’Amérique du Nord.

La communauté s’est aussi trouvée des alliés inattendus: la police. Plusieurs corps policiers refusent de perturber la quiétude de toute la communauté sur la base de suspicions douteuses des autorités fédérales envers certains individus. Helal Omeira, dirigeant local du Council of American Islamic Relations, de San Jose, se réjouit du support indéfectible de la police de l’endroit. Le sous-directeur de cette police, Rob Davis, à la tête d’une force de 1600 agents, explique que, sans nuire au travail du FBI, son souci est de garder des liens ouverts et constructifs avec la communauté musulmane, d’en faire un allié, et non un ennemi dans la lutte antiterroriste. Aussi, pour préserver la paix communautaire, chaque crime haineux, y compris la moindre remarque désobligeante, a été enquêté avec diligence et les auteurs poursuivis.

Même si plusieurs vies ont été injustement brimées, la communauté reconnaît qu’elle a dû se questionner sur certains éléments de sa culture et de sa religion. Elle en ressort plus déterminée que jamais à prendre sa place et à agir pour que l’Amérique reste la terre d’accueil et de liberté qui fait sa force et son attrait.

L’agitateur
Daniel Pipes
. Ce nom fait grimacer les dirigeants des organisations arabes et musulmanes des États-Unis et nombre d’universitaires spécialistes du Moyen-Orient. Avec son confrère Martin Kramer, ce directeur du Middle East Forum, à Philadelphie, juif, formé à Harvard, mène depuis le 11 septembre une charge à fond de train contre les chercheurs, experts et islamologues soupçonnés d’antiaméricanisme et de sympathie pro-islamiste.

Auteur très prolifique, Pipes se fait fort de dénoncer la mollesse des analyses académiques sur le phénomène intégriste. Selon lui, l’islam militant est le nouveau fascisme du 21e siècle, qu’il faut combattre avec acharnement, y compris auprès de musulmans en territoire américain. Pas question donc de prêter à cette idéologie des intentions nobles et de viser à l’accommoder, comme le proposent certains experts.

Critiqué pour prosélytisme mccarthiste, il a mis au point un site Internet, www.campus-watch.org, qui recense et analyse les écrits des experts du domaine. Son collègue Martin Kramer est même allé jusqu’à publier un livre, Ivory Tower on Sands, qui a eu l’effet d’une bombe dans le milieu, dénonçant la faillite des experts à prévoir les attentats du 11 septembre et recommandant la fin du soutien fédéral aux chaires universitaires dans ce champ d’expertise.

La controverse entourant Pipes et ses acolytes ne s’arrête pas là. Auteur en 2002 d’un Militant Islam Reaches America, Pipes prône ouvertement le ciblage des musulmans dans les efforts pour contrer d’éventuelles attaques terroristes. Fouilles accrues dans les aéroports auprès des arabophones et musulmans, pistage des dons à des organisations caritatives, analyse des écrits, contrôle renforcé de l’immigration, Pipes soutient qu’on ne doit négliger aucun moyen pour identifier les islamistes et leurs sympathisants.

Se défendant de prôner un discours anti-islam, il soutient que les musulmans modérés devraient l’appuyer dans ses démarches, profitant eux aussi de la sécurité accrue qui en résulterait. Peu semblent le suivre sur cette voie, Pipes étant plutôt devenu l’ennemi à abattre des organisations pro-arabes aux États-Unis.

 

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