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En voyage chez soi. Trajectoires de couples mixtes au Maroc

Catherine Therrien, En voyage chez soi. Trajectoires de couples mixtes au Maroc, Presses de l’Université Laval, Québec, 2014, 241 p.

Nuit blanche, site web, 10 juillet 2015

À la faveur de la hausse de l’immigration, les mariages au Québec ont bien changé. La plupart d’entre nous connaissent un collègue, un ami, voire un frère ou une sœur ayant pris pour conjoint un immigrant de première génération. Surtout quand ils impliquent une différence religieuse, ces mariages sont de vrais « voyages » comme le dit l’auteure, tant les différences personnelles des membres du couple sont importantes. Catherine Therrien sait de quoi elle parle : elle est mariée à un Marocain et vit au Maroc, et a interrogé sur place de nombreux couples mixtes pour écrire ce livre qui est aussi sa thèse de doctorat en anthropologie.

D’emblée, l’auteure concède que la différence religieuse n’est pas un fait banal au Maroc, qui considère celle-ci comme une menace à sa « cohésion sociale ».

Malgré cette réalité, dans la vie de tous les jours, même si ces unions mixtes « transgressent certaines frontières », les Marocains font preuve de souplesse, la société marocaine étant plus une « société de convenance que d’interdit ».

Cela dit, des enjeux épineux existent pour les couples mixtes. La religion, plus précisément la conversion à l’islam, est obligatoire si l’homme n’est pas musulman ; elle est acceptée, mais souvent souhaitée par les locaux, en ce qui concerne la femme. Plusieurs épouses sont ainsi amenées à se convertir pour acheter la paix, et aussi se donner une meilleure protection juridique.

Même si l’auteure voit une « difficulté ajoutée » à la vie des couples mixtes, quant à la durée des mouvements d’ouverture et de fermeture à la différence de l’autre, lorsqu’il y a échec, « les raisons des ruptures chez les couples mixtes sont à peu de choses près les mêmes que chez les autres couples ». Donc, en pratique, les mêmes joies et les mêmes difficultés que chez les couples de même culture.

Un des principaux constats de l’auteure paraît viser juste : la mixité ne serait en fait que la suite d’un « voyage » déjà engagé par les deux membres du couple « bien avant la rencontre amoureuse ». C’est cette distanciation préalable des deux individus par rapport à leur monde d’origine, que la chercheuse nomme le « chez-soi », qui facilite et permet la rencontre, puis l’union. Une majorité des membres d’un couple mixte avaient déjà sinon un parcours d’exil, en raison par exemple des études ou du travail, ou du moins le désir de vivre ce parcours hors de leur zone de confort.

« Le fait que les participants à cette recherche soient sortis […] d’un contexte qui leur était familier pour plonger dans un univers très différent […] les a placés sur le chemin d’une rencontre, rencontre qui n’aurait probablement pas eu lieu sans ce parcours de mobilité. »

La frontera. L’odysée d’une famille mexicaine

Rubén Martinez, La frontera. L’odysée d’une famille mexicaine, Paris, Albin Michel, 2004.

Nuit blanche, numéro 95, juin 2004

Les connaisseurs de l’actualité américaine entendent régulièrement parler de la rage de nombreux Mexicains décidés à passer, à tout prix, la frontière séparant le Mexique des États-Unis, question de fuir une pauvreté endémique qui leur apparaît implacable dans leur pays.

Bien moins connus sont les détails entourant cette aventure humaine que constitue pour chaque immigrant le saut vers le rêve américain. Prenant prétexte d’un accident de la route ayant coûté la vie à trois membres d’une même famille après qu’ils eurent franchi la frontière, l’auteur dévoile, dans une fresque riche en détails, les motivations qui poussent des milliers de Mexicains, et autres Latino-Américains, à tenter leur chance chez le voisin du nord.

Le récit est d’autant plus captivant que l’auteur suit, sur une longue période, la trajectoire d’une famille et de son voisinage, pour qui le grand projet de vie est de traverser cette fameuse frontière, qui est, pour eux, plus qu’une simple démarcation physique : c’est un tremplin vers un monde imaginé salvateur, même si celui-ci signifie des emplois mal rémunérés au service d’Américains bien nantis et des conditions de travail peu enviables.

Le propos insiste beaucoup sur les trésors d’imagination déployés par les migrants pour franchir la frontera, à l’insu de la redoutable Border Patrol.

« […] la bataille qui se livre ici a toutes les composantes d’une guerre larvée entre deux belligérants, l’un muni d’un matériel de surveillance hyper-sophistiqué, l’autre ne possédant que l’ingéniosité qu’inspirent la misère et le désir. »

Étude de terrain d’un mouvement migratoire de grande envergure, ce livre est aussi un témoignage permettant de comprendre, de l’intérieur, les motifs de déplacements similaires, par exemple entre l’Afrique du Nord et l’Europe. À ce titre, il apporte une contribution majeure à un des phénomènes les plus marquants de notre temps.