Un islam à réformer

La Presse, 28 septembre 2001
L’auteur fut un des premiers universitaires québécois à rédiger un mémoire de maîtrise sur l’intégrisme musulman (1987 Université de Montréal).

Nous poursuivons aujourd’hui la publication de notre série de textes dans lesquels des auteurs, à partir d’une phrase écrite pour les lecteurs deLa Presseen 2001, à la suite des attentats du 11 septembre, font le point un an plus tard.

IL Y A un an, la réforme de la théologie islamique était uniquement l’affaire des orientalistes et des islamologues, bref d’universitaires savants enclos dans leur tour d’ivoire, débattant d’un sujet ésotérique très loin de nos préoccupations quotidiennes.

Comme le monde peut changer en un an… Les événements du 11 septembre 2001 font maintenant de ce sujet un enjeu touchant directement la sécurité des sociétés occidentales. Car c’est à partir d’une lecture rigide et passéiste de l’islam que les intégristes se donnent une légitimité pour attaquer l’Occident : or, selon notre propos d’il y a un an, si le monde islamique veut prendre véritablement sa place dans le monde contemporain, il doit regarder la réalité en face, cesser de chercher des boucs émissaires et de voir des complots partout, bref sortir de son immobilisme pour entreprendre d’urgence des réformes réelles, qui passent notamment par la synchronisation du discours religieux aux réalités modernes.

Dans le monde arabo-musulman, des voix, plus nombreuses, se sont élevées depuis un an pour faire éclater ce tabou et ainsi ramener l’islam à son rôle essentiel, soit celui d’une religion et non d’une idéologie politique.

Pour mieux comprendre la décalage qui existe présentement en Orient arabe entre un discours idéalisé d’un islam de l’âge d’or et la réalité actuelle, il n’est que de mentionner que, dans les écoles, on souligne encore que le régime politique idéal des musulmans est le califat, que la Loi musulmane (la charia) établie au 7e siècle et qui prétend régir toute la vie est complète et sacrée, donc indiscutable, que l’islam proscrit l’intérêt sur le prêt d’argent.

Or, le système social est bâti en pleine contradiction avec ces valeurs du passé: le système politique est copié sur la version moderne de l’État occidental, le droit venu d’Europe se mêle à la charia et le système bancaire opère dans maint pays exactement comme celui en cours chez nous.

Une situation qui n’apporte que confusion à une jeunesse écartelée entre une phraséologie islamiste poussiéreuse et une modernité pourtant bien inscrite dans la vie de tous les jours, par l’importation de biens, de technologies et de valeurs venus d’Occident. Les ben Laden de ce monde sont un pur produit de cette profonde crise d’identité.

Il y a toutefois une nuance au jugement que nous émettions il y a un an, et c’est que cette réforme ne pourra se faire uniquement sur le plan des concepts, c’est-à-dire sans être liée à des progrès économiques et sociaux concrets sur le terrain. Les deux aspects, réforme intellectuelle et réforme socio-politique, doivent aller de pair, s’alimenter et se dynamiser l’une l’autre, insisterons-nous un an après les événements.

L’islam, un reflet de la société ambiante
Depuis le 11 septembre 2001, plusieurs musulmans insistent pour dire que l’islam ne se réduit pas à ben Laden, qu’il prône la tolérance, etc. Il s’agit là, selon nous, d’un faux débat, qui ne peut intéresser que les exégètes. L’islam est, ni plus ni moins, ce qu’en font les musulmans.

La religion islamique traduit l’état d’esprit de ses adeptes, tout comme l’interprétation de la religion chrétienne a changé selon les circonstances historiques. Après tout, les textes sacrés ne changent pas, ce sont leur interprétation par les humains qui est modulée selon l’air du temps.

C’est bel et bien au nom de la foi chrétienne, par exemple, que Galilée fut condamné par l’Inquisition il y a quatre siècles en prétendant que la Terre n’est pas au centre de l’univers… et c’est sous cette même religion que se sont développées quelques temps plus tard la science et la technique, qui ont amené des progrès économiques et sociaux fulgurants.

L’islam a aussi abrité une civilisation glorieuse entre le 9e et 12e siècle de notre ère. Selon les circonstances, la religion peut donc soit supporter, soit entraver des valeurs de progrès qui profitent à la majorité.

En somme, appuyé par des améliorations soutenues en matière économique et sociale, donnant espoir aux jeunes qui forment sa majorité, le monde arabe est mûr pour un aggiornamento, sur tous les plans. Cela prendra bien sûr du temps, mais pour y arriver, l’esprit critique doit dorénavant prédominer sur la lettre, l’ijtihad sur la tradition.

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