Intégrisme musulman : une mouvance politique presque centennaire

Le Devoir, 11 septembre 2002
L’auteur, auteur de nombreux textes de presse sur l’islamisme depuis 15 ans, fut un des premiers universitaires québécois à rédiger un mémoire sur l’intégrisme musulman (1987, Université de Montréal).

Si l’intégrisme musulman est, depuis le 11 septembre 2001, une réalité connue de tous, son existence remonte à une centaine d’années et est décortiquée par des spécialistes depuis déjà des décennies. Autrefois épiphénomène de l’actualité mondiale, souvent présenté dans les médias comme le grand danger en devenir menaçant la stabilité mondiale, cet islam est effectivement devenu un des grands défis de l’Occident.

Les spécialistes font remonter les débuts de l’intégrisme islamique en 1927-1928 en Égypte, pays le plus influent et le plus populeux du monde arabe. L’Égypte y est alors sous influence anglaise. Le mode de vie occidental séduit une élite faisant sienne la musique, les vêtements, la nourriture et, surtout, la pensée venue d’Occident.

En Orient musulman, l’empire ottoman, sis en Turquie, qui a régné quatre siècles en terre arabe, est anéanti et est remplacé par des États-nations dont les frontières sont délimitées selon les intérêts des puissances occidentales.

Un jeune homme originaire d’une bourgade égyptienne, Hassan al-Banna, ressent ce mal de vivre qui habite la plupart de ses concitoyens, notamment les plus démunis. Grand lecteur d’un propagandiste ayant sévi à la fin du XIXe début XXe siècle, Al-Asadabadi, dit Al-Afghani (l’Afghan), qui prône le réveil des musulmans, de Mohammed Abdou, puis de Rashid Rida, le trio étant considéré comme le courant salafi (retour aux sources), al-Banna, devenu professeur, juge le temps venu d’endiguer l’influence occidentale et de combattre l’injustice sociale.

Pour lui, une arme, l’islam, considéré à la fois comme une lumière spirituelle mais aussi comme un système temporel complet pouvant guider les actions politiques.

Avec quelques compagnons d’armes, il fonde une association, les Frères musulmans, qui se font fort, et c’est là une des sources de la popularité historique du mouvement, de pallier les petites misères d’une population en forte croissance, dont de nombreux paysans arrivant des campagnes et s’installant dans des camps de fortune, notamment dans la capitale, Le Caire.

Tout en faisant oeuvre d’éducation sur le Coran et la sunna (les traditions) musulmane et en militant pour la restauration de la charia (loi musulmane), les Frères musulmans offrent des cours gratuits en divers domaines, fondent des clubs sportifs, prêtent à des petits entrepreneurs de l’argent sans intérêt (l’usure est interdite en islam officiel) pour créer de petites entreprises. En quelques années, al-Banna devient le chef d’une mouvance politique majeure, qui redéfinit la carte politique en Égypte et dans tout le monde arabe.

Appuyant la révolution de 1952 en Égypte, les Frères musulmans, opérant à ciel ouvert, se font les alliés du président Nasser, trop heureux de contrer une gauche très en vogue dans le pays.

Mais, rapidement, l’affrontement entre Nasser et les Frères devient inévitable, ces derniers l’accusant de ne pas en faire assez pour islamiser le pays et pour combattre le nouvel ennemi juré, Israël, État créé en 1948 et considéré comme un avant-poste de l’hégémonie occidentale dans le monde arabe. En 1949, al-Banna, dont la personnalité fait l’objet d’un culte au sein du mouvement, est assassiné, vraisemblablement sur l’ordre du président égyptien. Le premier grand martyr du mouvement islamiste, toujours glorifié en 2002, vient d’être créé.

Si Nasser se débarrasse du fondateur des Frères musulmans, il ne pourra empêcher le développement, même hors d’Égypte, de la mouvance islamiste. Grâce à l’influence intellectuelle du pays, le mouvement se répand, en peu de temps, en Syrie, au Liban, en Jordanie, ainsi qu’au Maghreb, où des cellules des Frères sont mises sur pied.

Un islam radicalisé
Al-Banna disparu, un autre homme émerge comme le grand penseur de l’islamisme radical, mais qui contribuera à radicaliser le mouvement: l’Égyptien Sayyid Qutb. Toujours considéré aujourd’hui comme un des grands idéologues de l’intégrisme islamique, Qutb produit des écrits fortement teintés de ses nombreux séjours en prison, où il subit de durs sévices.

Sa pensée tourne autour d’un concept, la jahiliyya, soit la période antérieure à la révélation coranique, au VIIe siècle, associée à la grande noirceur. Selon Qutb, toute la société égyptienne est plongée dans la jahiliyya et seule une véritable révolution islamique peut permettre à l’oumma, la civilisation islamique, de regagner sa gloire d’antan. Tout comme al-Banna, Qutb sera lui aussi mis à mort: il est pendu en 1966.

Malgré une répression féroce, le mouvement des Frères musulmans continue d’exister sur l’échiquier politique, même non officiel. Des conditions bien précises y concourent, dont la plus importante est la paupérisation d’une partie de la population. Celle-ci découle d’un développement démographique effréné, contribuant à une urbanisation sauvage et à des conditions de vie déplorables, une agriculture défaillante, un chômage croissant et l’absence de perspectives pour les jeunes, ainsi que la difficulté de vivre dans un système de double référence culturelle, occidentale et traditionnelle.

Des événements extérieurs y contribuent aussi, notamment l’humiliante défaite de la guerre de 1967 contre Israël, vécue comme une véritable catastrophe, et dont on mesure encore aujourd’hui les graves conséquences: territoires occupés, statut de Jérusalem, camps de réfugiés, etc. Si les idées occidentales (libéralisme, socialisme) ont pu séduire pour ensuite décevoir les espoirs mises en elles, la situation commande maintenant le retour à ses propres valeurs, l’islam, à la fois din wa daoula (religion et État).

Durement réprimé dans les années 70, la mouvance islamiste éclot en diverses factions, dirigées par des leaders enflammés prônant la violence pour rétablir le règne de l’islam, purifié des influences étrangères. Ce sera un militant d’un de ces groupuscules qui assassinera le président égyptien Anouar Sadate, en 1981, l’accusant de trahison en raison de la paix signée avec Israël, en 1978.

Des victoires
Les années 80 commencent bien pour le mouvement islamiste. Pour la première fois, un intégriste déclaré, l’ayatollah Khomeiny, prend le pouvoir, en Iran. Malgré que l’Iran représente une autre branche de l’islam, le chiisme (l’autre branche est le sunnisme, rassemblant 90 % des musulmans), cette révolution islamique alimente les espoirs des militants. Les années 90 seront toutes aussi fertiles en «victoires» de terrain: l’expulsion, par les armes, des forces impies russes d’un pays musulman, l’Afghanistan.

Cette fois, un millionnaire saoudien, Oussama ben Laden, prête ses millions au jihad (guerre sainte), dans une défense sectaire de l’islam, qui va jusqu’à prôner le renversement du régime pourtant conservateur d’Arabie, mais accusé de pactiser avec les Américains.

Dégoûtés de la politique américaine dans le monde, et surtout de l’appui indéfectible des États-Unis à Israël et la répression envers les «frères palestiniens» mais aussi irakiens, les intégristes de tous pays affluent en sol afghan et profitent même d’un entraînement à la terreur. Après quelques attentats réussis contre des cibles américaines à l’étranger, ils mettent finalement à exécution, le 11 septembre 2001, leur menace continuelle de frapper un «grand coup» contre l’Amérique.

Les maux du monde arabe
Les événements d’il y a un an ont tendance à donner raison à ceux qui voyaient dans les fanatiques de l’islam les grands ennemis de la stabilité internationale. Limitée à cela, cette analyse s’avère toutefois un peu courte. Derrière un discours qui apparaît tout aussi rebutant que moyenâgeux, se faufile une réalité politique et sociale bien concrète et qui permet de comprendre le phénomène.

Le monde arabo-musulman, puisque c’est surtout de lui qu’il s’agit, ne s’est pas encore bien adapté à son dépassement militaire, économique, scientifique et technologique par la civilisation occidentale depuis deux siècles.

Confiant de son rôle de civilisation dominante, de par un message islamique perçu comme venant sceller les prophéties, le monde arabo-musulman accuse encore, en ce début de XXIe siècle, un retard important face à son vieux voisin d’Occident.

L’excellent rapport publié récemment par l’UNDP (United Nations Development Programme), Arab Human Development Report 2002, rédigé uniquement par des intellectuels arabes, donne un tableau complet du sous-développement caractéristique de cette région.

Ce sous-développement endémique explique à lui seul le maintien de l’intégrisme: une pauvreté chronique, couplée à une croissance démographique accélérée, le chômage important d’une jeunesse dont la majorité n’a pas 20 ans, mais aussi un analphabétisme encore bien présent, une formation scolaire déficiente et répondant mal aux besoins du marché, une absence notable de créativité et de soutien à l’innovation, une difficile percée de la démocratie et de la liberté de pensée, une situation inférieure dévolue à la femme, la difficulté de réformer l’islam, clos dans une interprétation traditionnelle peu adaptée aux réalités d’aujourd’hui.

Contrairement à l’Asie, en fort développement depuis 50 ans, le monde arabo-musulman n’a donc pas encore trouvé la clé pour reprendre une place enviable dans le concert des grandes civilisations mondiales, place qu’il a connue entre le IXe et le XIIe siècle de notre ère. L’intégrisme, qui perdure depuis maintenant un siècle, est là pour le lui rappeler.

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