Maroc : désormais l’insécurité

La Presse, 22 mai 2003
L’auteur est conseiller en affaires internationales.

AVEC LES ATTENTATS de Casablanca, qui ont fait des dizaines de morts dans la capitale économique du Maroc, le royaume chérifien vient vraisemblablement d’entrer dans le club peu enviable des contrées à risque aux yeux des touristes occidentaux. Si cela s’avère, ce serait la pire chose qui pourrait arriver à ce pays misant grandement sur son attrait touristique pour se sortir de sa morosité.

Doté d’un objectif ambitieux de 10 millions de visiteurs d’ici 2010, soit cinq fois les statistiques actuelles, le Maroc a en effet placé une bonne partie de ses espoirs de décollage sur ce secteur névralgique. Ce ne sont donc pas tant les Occidentaux, les cibles apparentes de ces actes terroristes, qui en souffriront, mais les Marocains eux-mêmes.

Les attentats ont-ils été planifiés par la mouvance al Qaïda profitant de la relative liberté offerte par ce pays, situé à quelques kilomètres de l’Europe? Il est pour l’heure difficile de répondre à cette question mais, chose certaine, le Maroc constitue depuis quelques années un terreau propice à ce type d’actions.

Face à une pauvreté endémique, devenue une caractéristique centrale de ce pays, l’intégrisme se déploie avec force et s’attire une audience croissante. Les résultats électoraux du 27 septembre 2002 le prouvent amplement: le Parti de la justice et du développement, d’obédience islamiste, a raflé 42 des 325 sièges au Parlement, remportant la victoire dans la majorité des comtés où il s’était présenté.

Les intégristes forment maintenant la principale opposition au pays et ont investi maints secteurs, notamment les universités et tout le milieu scolaire, lieu stratégique d’influence étant donné la jeunesse du pays.

La percée islamiste, qui canalise les frustrations, se comprend sans trop de mal, quand on analyse les conditions internes affectant le Maroc. Ce dernier se situe encore nettement en dessous des rendements de ses voisins maghrébins: le chômage atteint le quart de la population active, y compris chez les diplômés; 55 % des quelque 30 millions de Marocains sont analphabètes; 20 % de la population ne peut suffire à ses besoins de base; la majorité n’a pas accès à un logement décent.

Les politiques de développement lancées depuis l’avènement de roi Muhammed VI, en 1999, n’ont pas apporter des améliorations aux conditions de vie difficiles, ni réussi à amenuiser les inégalités criantes, qui subsistent. Résultat, le pays occupe encore les échelons du bas des économies de la planète, comme le démontre son 127e rang au classement du développement humain.

Cette stagnation alimente un vif pessimisme face à l’avenir, un cynisme radical envers le régime et la classe politique. Les élites sont perçues comme uniquement intéressées à tirer profit de leur place pour s’enrichir et ainsi incapables d’apporter les changements et les réformes nécessaires.

Devant cela, pas étonnant que le désir premier du Marocain moyen est l’exil, sorte de rêve idyllique symbolisant à la fois la fuite et l’espoir d’une place taillée sur le mérite et non plus sur le mahzen, ses relations au sein du régime. Ce projet d’émigration, partagé et mis en oeuvre par des milliers d’entre eux, explique que l’on retrouve maintenant des communautés marocaines substantielles dans maints pays, dont la France, le Canada, les États-Unis, l’Espagne, la Belgique, l’Allemagne, la Hollande.

En faisant reculer le tourisme et l’attrait du pays auprès des investisseurs étrangers, les attentats de Casablanca ne pourront qu’envenimer ce désespoir, nuire à l’économie en général et potentiellement faire grandir la popularité de l’intégrisme. Aux difficultés économiques déjà bien lourdes, les Marocains devront désormais affronter un autre fléau, l’insécurité.

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